Le populisme, une stratégie pour le républicanisme ? par Thibault Mordraal

Le mot « populisme » hante le débat public. Le plus souvent, il semble être utilisé comme accusation synonyme de « démagogie », de manipulation du peuple en recourant à ses émotions plutôt qu’à sa raison ou en faisant des promesses intenables ; en ce sens, le mot est souvent employé à l’encontre de régimes étrangers et de partis politiques contestataires (1). Néanmoins, il existe également de nos jours des acteurs qui se revendiquent du populisme comme stratégie politique, traditionnellement situés à gauche de l’échiquier politique : la philosophe belge Chantal Mouffe a beaucoup contribué à répandre cette idée, tout comme son mari aujourd’hui décédé Ernesto Laclau (2).

Le populisme est aujourd’hui revendiqué comme stratégie au sein du parti espagnol Podemos ou de La France Insoumise, deux mouvements avec lesquels Chantal Mouffe ne cache pas sa proximité. C’est cette idée du populisme comme stratégie politique que nous souhaitons interroger ici, car elle est doublement attaquée : d’une part par ceux qui ne voient rien d’autre dans le populisme qu’une forme de démagogie, de l’autre par ceux qui lui reprochent d’abandonner des référents traditionnels de la gauche, en particulier du socialisme. On peut donc se demander si ces critiques sont justifiées : le populisme peut-il être une stratégie viable pour le républicanisme ? Est-il un moyen de poursuivre l’idéal d’émancipation qui est le nôtre, que l’on peut résumer par la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » ?

Pour répondre à ces questions, nous commencerons par examiner ce qu’est le populisme préconisé à l’origine par Chantal Mouffe et ce qui fait son intérêt, nous verrons ensuite quelles limites présente cette stratégie, d’un point de vue à la fois républicain et socialiste.

I – Eux et nous : la stratégie populiste

Pour comprendre le populisme tel que défini par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, il faut d’abord comprendre quels problèmes il se donne à résoudre. Chantal Mouffe et Ernesto Laclau visaient en effet à défendre le socialisme, qu’ils percevaient comme une radicalisation de la démocratie : c’est pourquoi le premier ouvrage où ils ont exposé leur idée du populisme en 1985 s’intitulait Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale (3). Leur populisme ne peut donc pas manquer d’intéresser ceux qui considèrent que la démocratie et le socialisme sont des moyens de parvenir à l’idéal républicain.

Mais quelle est donc la spécificité de leur approche au sein du mouvement socialiste ? C’est Chantal Mouffe qui l’explique le mieux lorsqu’elle revient sur le contexte de l’écriture de Hégémonie et stratégie socialiste trente ans plus tard, dans Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie (4), livre construit sous la forme d’un dialogue avec le politiste et responsable de Podemos Iñigo Errejón. Son objectif à ce moment-là était de pallier l’incapacité des forces politiques sociales-démocrates et marxistes à pleinement intégrer les nouveaux mouvements sociaux « développés depuis mai 68 » (5) : féminisme, antiracisme, lutte contre l’homophobie ou protection de l’environnement, qui selon Mouffe étaient alors systématiquement dénigrés comme des luttes secondaires par les socialistes. La militante féministe qu’est Chantal Mouffe en conclut que leur attitude s’explique par un « essentialisme de classe, dans lequel les identités politiques dépendaient de la position de l’acteur social dans les rapports de production, rapports qui déterminent sa conscience » (6) : pour elle, ils n’étaient pas capables d’envisager les clivages politiques autrement qu’au travers des classes sociales, prisonniers d’une conception dans laquelle la lutte politique se limite à la lutte des classes et où les opinions politiques découlent automatiquement de la position sociale ; c’est pour contrer cet essentialisme de classe au sein du mouvement socialiste qu’elle développe l’approche du populisme.

Pour Mouffe, il est indispensable à un combat politique de délimiter un « nous » et un « eux », car elle reprend de Carl Schmitt (7) l’idée que la distinction entre un ensemble d’alliés et un ensemble d’ennemis est le fondement même de la politique (8), qui n’est pas une discussion rationnelle mais un affrontement mû par les passions (9), contrairement à ce que croient certains théoriciens libéraux. Il appartient donc aux acteurs politiques de définir ce « nous », qui ne découle pas automatiquement de l’appartenance à une classe contrairement à ce que pourrait faire croire une forme d’essentialisme : s’inspirant cette fois du théoricien marxiste Antonio Gramsci (10), Mouffe considère que les acteurs politiques doivent fédérer une « volonté collective » qui agrège différentes luttes qui ne sont pas nécessairement liées entre elles (droits des travailleurs, féminisme, écologie politique, etc.) « autour d’une conception du bien commun », à savoir une démocratie radicale dans le cas de Mouffe ; le camp qui parvient à rendre majoritaire sa conception du bien commun remporte l’hégémonie au sens de Gramsci (11), au point que le peuple finit par s’unifier autour de cette idée du bien commun.

Il s’agit donc bien d’une stratégie, dont Mouffe précise qu’elle n’est pas associée à un contenu idéologique spécifique (12). Elle reconnaît d’ailleurs l’existence de populismes de droite (13) auxquels elle assimile le Front National en France : pour elle, ces forces déploient une stratégie populiste en cela qu’elles cherchent à agréger différentes aspirations dans la société en un « nous » opposé à un « eux », à unifier le peuple autour d’une conception du bien commun. Elles sont de droite parce que cette conception du bien commun n’est pas la radicalisation de la démocratie mais au contraire son recul.

On ne peut que donner raison à Mouffe et à d’autres auteurs populistes – qui se sont depuis inscrits dans son sillage (14) – de critiquer l’essentialisme de classe, caricature navrante du marxisme face à laquelle on serait bien incapable d’expliquer pourquoi il se trouve tant de salariés pour voter à droite. Et il est tout aussi exact qu’un projet émancipateur doive articuler un ensemble hétérogène de demandes sociales qui ne peuvent pas toutes être réduites à la lutte contre le capitalisme. En cela, le populisme de Mouffe marque un progrès par rapport à la rhétorique qui a longtemps été celle de partis comme le Parti Communiste Français (PCF). Par ailleurs, il ne se réduit pas à une simple manipulation du peuple en instrumentalisant les passions comme le voudrait la dénonciation du populisme à droite de l’échiquier politique mais constitue une stratégie politique assumant la part inévitable d’antagonismes mus par les passions que comprend la politique.

II – Gramsci sans Marx ? Les limites du populisme.

Cependant, cela peut difficilement passer pour une grande découverte : tout ceci était déjà présent chez Gramsci, et même chez Lénine pour ce qui est de l’essentialisme de classe (15) ; quant à l’idée libérale de la politique comme débat rationnel où les acteurs s’accordent sur un intérêt commun, on sait depuis au moins Marx que c’est une absurdité (16) ! Le populisme de Mouffe et de ses successeurs ne serait-il qu’une redécouverte du marxisme gramscien ?

En fait, ce n’est pas exact : le populisme se veut une version modernisée de Gramsci, mais il est à craindre qu’il n’en soit qu’une version appauvrie. Mouffe elle-même explique très bien la différence :

Vis-à-vis de Gramsci, je dois reconnaître que l’usage que nous faisons de ses idées dans Hégémonie et stratégie socialiste est un peu hétérodoxe. Par exemple, nous reprenons son idée de « guerre de position », la lutte à l’intérieur des institutions, mais Gramsci pensait que c’était en préparation de la « guerre de mouvements », lors de la rupture révolutionnaire. Et ça, nous l’avons laissé de côté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura aucune forme de rupture, mais que la lutte contre-hégémonique est un processus qui implique une multitude de ruptures pour désarticuler les points nodaux autour desquels l’hégémonie existante s’est consolidée. Un autre exemple est que Gramsci dit que le noyau central d’une hégémonie doit toujours être une classe fondamentale, et nous avons écarté cette idée (17).

Pour le dire autrement, Mouffe et Laclau semblent s’être appliqués à démarxiser Gramsci.

Disparaît ainsi l’idée à la fois marxiste et jacobine de rupture révolutionnaire. Pour Gramsci, il y a en Occident deux temps dans la lutte, qu’elle soit politique ou militaire (ou les deux à la fois) : un temps de « guerre de position » où il faut s’emparer des positions fortifiées qui rendent impossible l’assaut généralisé, c’est-à-dire où il faut s’implanter à l’intérieur des institutions et de la société civile dans le cas de la politique, car ce sont elles qui permettent l’hégémonie de la classe dominante ; et un temps de « guerre de mouvement » où une offensive rapide doit permettre la victoire, c’est-à-dire en politique la rupture révolutionnaire, le moment où l’on rompt avec les institutions pour s’emparer du pouvoir. Or, pour lui, la guerre de position ne supprime pas la guerre de mouvement (18) ! C’est justement ce moment de la guerre de mouvement que refuse d’envisager Mouffe. Elle y substitue « une multitude de ruptures » sans sortir du cadre des institutions, ce qui n’est rien d’autre que la vieille idée d’Eduard Bernstein selon laquelle le capitalisme pourrait être supprimé en se contentant d’obtenir des réformes successives sans jamais renverser la classe dominante (19).

L’histoire ne nous a-t-elle pas suffisamment appris que les choses ne se passent pas ainsi ? Que lorsque son pouvoir est directement menacé, la classe dominante fait s’abattre une répression aussi bien physique qu’économique sur les défenseurs de la liberté et de l’égalité, de sorte que ceux-ci n’ont d’autre choix que l’épreuve de force pour abattre sa domination ? C’est l’Amérique latine qui l’a vécu ces dernières décennies, y compris pour des gouvernements arrivés au pouvoir par des moyens parfaitement légaux ! Gramsci était tout simplement lucide lorsqu’il considérait que la conquête de positions à l’intérieur des institutions ne servait qu’à préparer la guerre de mouvement. En tout cas, c’est un risque que l’on ne peut pas ne pas prendre en compte, si l’on veut que notre idéal aboutisse.

Mais surtout, disparaît… la lutte des classes. Car chez Gramsci, le parti fait émerger une volonté collective et lutte pour l’hégémonie au service d’une classe et il ne saurait en être autrement, chaque classe ayant ses intérêts à défendre (20) ! Sans cela, le populisme nous laisse dans le flou artistique : qui peut-on rassembler, au juste ? Quelle que soit la cause que l’on défende, il n’y a aucune raison pour qu’elle intéresse tous les groupes sociaux de façon égale. Et autour de quel axe central ? Car, s’il s’agit simplement d’articuler des luttes entre elles, on risque de buter sur le même obstacle que le reproche qui est quelquefois fait à l’intersectionnalité (21) : le risque d’oublier que les luttes n’ont pas toutes le même effet mobilisateur… L’oppression de classe est l’oppression qui touche et donc mobilise le plus de gens, ce qui n’ôte rien au caractère inacceptable des autres. C’est une chose de dire que les positions politiques ne découlent pas mécaniquement des positions sociales, qu’il faut activer ces positions sociales, mais c’en est une toute autre de faire comme si en politique, on pouvait rassembler n’importe qui autour de n’importe quoi. Pour Gramsci, le parti devait avant tout mobiliser le prolétariat et rassembler autour de lui un « bloc historique » fait d’autres « catégories subalternes » pour renverser la classe dominante : privé de cette dimension, le populisme peut sembler bien creux !

Seulement voilà : Mouffe considère qu’il n’y a plus de classes sociales, dans un rapprochement surprenant avec ses adversaires défenseurs d’une conception de la démocratie comme débat rationnel (22). Or, il existe toujours, et même plus qu’à l’époque de Marx, une masse de gens qui doit vivre en vendant sa force de travail parce qu’elle ne possède pas les moyens de production : il s’agit du prolétariat, au sens marxiste du terme (23). Quand bien même ce prolétariat serait moins homogène qu’auparavant dans ses conditions de vie et de travail et donc plus difficile à unifier (et encore ne faut-il pas sous-estimer la diversité des ouvriers du XIXème siècle), il existe toujours une classe dominante qui l’exploite et qu’il faut renverser pour faire aboutir l’idéal républicain, ou une « démocratie radicale ».

Errejón est encore plus flou dans son rapport aux clivages politiques, puisque lui considère que Podemos doit refuser de se placer sur l’axe gauche-droite, prétendant qu’il faut seulement opposer « les citoyens » à « la caste » (24) : Mouffe lui répond avec raison que cela ne peut suffire à construire une volonté collective, le peuple n’étant pas nécessairement favorable à l’idée de promouvoir plus d’égalité, comme en atteste le succès de populismes de droite, et qu’il faut donc bien se revendiquer comme un populisme de gauche. Lorsque Errejón lui objecte la dévalorisation du mot « gauche » par les politiques du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), c’est encore avec raison que Mouffe lui répond qu’il faut se battre pour resignifier les mots plutôt que de les abandonner un par un à l’adversaire – et on voit en effet quelles conséquences cela a eu pour la gauche française d’abandonner les symboles républicains ! Mais Errejón a bataillé en interne pour une alliance entre Podemos et le PSOE malgré le passage à droite de celui-ci, considérant que s’allier avec le parti de gauche Izquierda Unida faisait apparaître Podemos comme une force trop contestataire. Sa ligne, minoritaire face à celle de Pablo Iglesias, illustre malheureusement le fait qu’un populisme qui a perdu sa boussole de classe risque d’être digéré par le système en place.

Conclusion

Pour l’heure, on assiste aussi bien à la percée de forces politiques se revendiquant du populisme et diminuant leur usage des symboles traditionnels de la gauche (Podemos en Espagne, La France Insoumise dans une moindre mesure (25)) que d’autres qui revendiquent plus vigoureusement que jamais les référents traditionnels du socialisme notamment en termes de lutte des classes (le mouvement de Bernie Sanders Our Revolution, le Labour passé sous la direction de Jeremy Corbyn, et davantage encore le Parti du Travail de Belgique). À l’évidence, la seule conclusion qu’on puisse en tirer, c’est que c’est à cause d’un contexte commun propice que ces forces progressent, et qu’il n’y a pas qu’une stratégie possible pour l’exploiter : le populisme ou une approche socialiste plus traditionnelle peut y convenir.

On se contentera donc de dire ceci : l’approche populiste popularisée par Chantal Mouffe a permis de dépoussiérer certaines idées ensevelies sous des décennies d’obscurantisme libéral et de caricatures du marxisme par les partis staliniens, concernant le rôle des passions, l’irréductibilité des oppositions politiques ou la nécessité de construire une volonté commune plutôt que de simplement s’en remettre aux caractéristiques préexistantes des acteurs. Cependant, en restant prisonnière de l’idée qu’il n’y aurait plus de lutte des classes, largement répandue par les mêmes auteurs que critique Chantal Mouffe (Anthony Giddens, Ulrich Beck…), celle-ci reste aveugle à une dimension capitale de la lutte politique et il est à craindre que cela ne conduise à des renoncements ou à des échecs. Il est ainsi difficile d’imaginer qu’une alliance entre Podemos et le PSOE telle que la souhaitait Iñigo Errejón ait pu conduire à autre chose qu’à des reculs de Podemos dans son combat contre le néolibéralisme… À ce titre, il peut être plus enrichissant de relire directement Gramsci, mais on ne saurait évidemment se limiter à la pensée de celui-ci pour comprendre le monde d’aujourd’hui, car elle a ses limites comme tout le reste de la tradition marxiste (26) : sans doute une pensée pour l’émancipation au XXIème siècle est-elle toujours à inventer.

Thibault Mordraal

Références

(1) Voir l’article de Hervé DO ALTO, « Sur les usages politiques d’un concept en Europe. Le retour des « populistes » en Amérique latine », Nueva Sociedad n°214, 2008, disponible à cette adresse : http://nuso.org/media/articles/downloads/3507_2.pdf

(2) Celui-ci était notamment l’auteur de La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008

(3) Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2008

(4) Chantal MOUFFE et Iñigo ERREJÓN, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Paris, Les Éditions du Cerf, 2017.

(5) Ibid, « Chapitre 1 : Le projet hégémonie et stratégie socialiste ». Il est à noter que l’idée qu’il s’agissait là de mouvements nouveaux, spécifiques à l’après-mai 68, est hautement contestable, bien que largement répandue par des gens comme Alain Touraine. Voir les chapitres 1 et 2 de Lilian MATHIEU, La démocratie protestataire. Mouvements sociaux et politiques en France aujourd’hui, Paris, Presses de Science Po, 2011.

(6)  Ibid, p. 27.

(7) MOUFFE, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016.

(8)  Carl SCHMITT, La notion de politique (suivi de) Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 2009

(9)  MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 6 : Carl Schmitt, antagonisme et agonisme ».

(10) Ibid, « Chapitre 4 : Gramsci ».

(11) Antonio GRAMSCI, Guerre de mouvement et guerre de position, Paris, La Fabrique, 2012 – voir en particulier les chapitres consacrés à l’hégémonie et à Machiavel.

(12) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 10 : Comprendre le populisme et les situations populistes ».

(13) Ibid, « Chapitre 7 : Consensus au centre et populisme de droite ».

(14) Voir par exemple Pablo IGLESIAS (dir.), Les leçons politiques de Game of Thrones, Paris, Post-éditions, 2015.

(15)  LÉNINE, Que faire ?, Paris, Éditions du Seuil, 1966. Gramsci considérait d’ailleurs Lénine comme le véritable père de la théorie de l’hégémonie.

(16) L’ouvrage de référence sur les irréductibles oppositions d’intérêts entre classes est bien sûr Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du parti communiste, Paris, Nathan, 2005. L’originalité de Carl Schmitt par rapport à Marx et Engels est d’avoir systématisé au-delà de l’opposition de classe la dimension conflictuelle de la politique : cela l’a amené à condamner la démocratie comme n’étant pas viable puisque contenant toujours la possibilité de la guerre civile, condamnation qui, associée à son racisme, l’a mené au nazisme.

(17) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., p. 63.

(18) GRAMSCI, op. cit. Voir notamment le premier chapitre « État, société civile, stratégie ».

(19) Voir, pour une critique acérée de cette conception : Rosa LUXEMBURG, Réforme sociale ou Révolution ? Et autres textes politiques, Saint-Étienne, Spartacus, 1997, en particulier le texte éponyme et « Les lunettes anglaises ».

(20) GRAMSCI, op. cit. Là encore, les notes sur Machiavel sont les plus éclairantes.

(21)  Lire l’article de Jessica CASSEL, « Pour lutter contre les oppressions : marxisme ou intersectionnalité ? », disponible en ligne : https://www.marxiste.org/theorie/2209-pour-lutter-contre-les-oppressions-marxisme-ou-intersectionnalite

L’auteure de ces lignes précise cependant qu’elle ne partage pas la thèse selon laquelle toutes les oppressions découleraient en dernier ressort du mode de production.

(22)  « Oui, nous pensions déjà que la théorisation en termes de classe sociale, à la manière marxiste, était inadéquate parce que les classes sociales sont composées de sujets sociaux construits. Mais on pouvait encore imaginer alors, dans certaine mesure, qu’il existait des groupes sociaux identifiés en termes de classes sociales. Plus tard, avec la transformation du capitalisme, les choses ont beaucoup changé. » MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., p. 35 (nous soulignons).

(23)  MARX et ENGELS, op. cit.

(24) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 12 : Droite/gauche » et « Chapitre 13 : Vers un populisme de gauche ? ».

(25) Sur le rapport de la France Insoumise au populisme, lire cet article où je répondais à un texte manifestement inspiré de Iñigo ERREJÓN : https://blogs.mediapart.fr/mordraal/blog/280817/les-limites-du-populisme-reponse-larticle-de-lenny-benbara-lvsl

(26) « Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de Gramsci comme Ptolémée du système marxiste, comme celui qui donne les apparences d’une voie de salut hors du système marxiste et qui, en fait, enferme encore plus dans cette impasse » (Pierre BOURDIEU, durant son cours au collège de France du 24 janvier 1991, retranscrit dans Sur l’État, Lonrai, Le Seuil / Raisons d’agir, 2012, à propos de sa critique de la division entre infrastructure et superstructure, dans le sillage de Max WEBER)

Populismes

Présentation du cycle thématique

L’association Le Poing Commun, à la suite d’un cycle thématique dédié au travail, a souhaité interroger la notion de populisme. Comme une première mise en perspective, le nouveau cycle thématique s’intitule « populismes », laissant entendre qu’il existerait plusieurs populismes, nécessitant par là même un travail de définition préalable. Nous avons pu observer qu’il s’agit d’un terme récurrent dans le débat politique, principalement employé pour dénigrer et discréditer toute pratique politique s’éloignant du discours conventionnel.

Les détracteurs du populisme le condamnent comme un moyen malhonnête de défendre des intérêts particuliers qui entreraient en contradiction avec la réalité : défense des valeurs nationales face au multiculturalisme, focus sur la fraude sociale plutôt que sur l’évasion fiscale, confrontation des communautarismes pour scinder la société, éducation conservatrice et tutélaire, etc.

Cette tare toucherait principalement les deux bords de l’échiquier politique. Les prétendus « extrêmes » chercheraient à persuader plutôt qu’à convaincre, à légitimer un discours au travers des passions du citoyen (ses désirs, ses espoirs, ses peurs), nonobstant de fait tout ancrage pragmatique, tout rapport au réel – qu’il soit économique, social ou autre.

Face au populisme, le pragmatisme serait une politique raisonnée, fondée sur les faits et consciente des impératifs extérieurs. Il refuserait au citoyen toute contrainte affective dans sa prise de décision, pour faire émerger dans son discours et son programme politique un individu rationnel digne des théories libérales les plus orthodoxes. Mais alors, le pragmatisme, en tant qu’il dépouille le peuple de sa capacité à faire de la politique, n’est rien d’autre qu’un élitisme, faisant prévaloir l’avis des experts, des techniciens ou des conseillers, sur l’avis irrationnel d’un peuple vu comme illégitime. Dès lors, le rejet par l’élite de ce qui touche au populaire trouve comme motivation non pas la sauvegarde de la démocratie, mais celle de sa propre caste.

En effet, le populisme, dans l’absolu, pourrait aboutir à la fin du système représentatif. Compris comme la volonté de faire appel au peuple en tant qu’acteur politique majeur, il chercherait à construire avec et pour le peuple un programme cohérent. On ne parle plus ici d’une idéologie, mais d’une méthode politique à part entière. Dans cette perspective, le populisme s’oppose à l’élitisme en voulant croire en la capacité du peuple à faire de la politique par lui-même.

Le populisme, en tant qu’il s’appuie sur les affects – soit pour susciter l’adhésion, soit pour agir politiquement – renoue avec cette part de l’homme évincée par le pragmatisme libéral. En effet, l’homme agit et réagit au gré de ses émotions, avant de prendre conscience de ses motivations profondes. Aussi, faut-il dénier aux passions toute légitimité politique, ou repenser un modèle politique capable d’intégrer dans la prise de décision la voix du peuple, emprunte de doutes, de ressenti et d’idéaux  ?

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