Pour une liberté de la presse réelle – Jordan Ruynat et Thibault Graindorge

Pour une liberté de la presse réelle

Jordan Ruynat et Thibault Graindorge

Cycle thématique – « Libertés »

La liberté de la presse est l’une de celles qui semblent faire consensus dans la politique française : tout le monde s’accorde sur la nécessité de la défendre, et lorsque, comme avec Charlie Hebdo, elle est menacée par le terrorisme, il s’ensuit un mouvement de masse pour la défendre. Ce n’est évidemment pas nous qui nous en plaindrons : la liberté de la presse est un combat historique des républicains. Cependant, si l’on tient vraiment à cette liberté, on doit aller au-delà des proclamations et de l’indignation facile : à quoi sert-elle ? À quel point est-elle vraiment appliquée ? Comment la défendre ? A-t-elle des limites ?

L’objectif de ce texte sera donc de chercher ce qu’est réellement la liberté de la presse, pour mieux la défendre et ainsi faire aboutir l’idéal républicain.

I/ Pourquoi la liberté de la presse est nécessaire

La liberté de la presse constitue une des libertés centrales au sein de la République, l’une de celles qui permettent de construire un cadre démocratique avec un débat public.

La presse, dans toute société, est présente pour informer les citoyens des faits, et c’est ainsi qu’elle permet de contrôler le pouvoir politique et économique. Comment s’assurer, en effet, que le pouvoir suit l’intérêt général sans information sur ce qu’il fait ? Une presse libre doit permettre la réflexion personnelle, éclairer les discussions, en donnant les bases nécessaires à comprendre le monde dans lequel nous vivons, en enquêtant, en cherchant les informations. L’acteur qui permet ce travail est le journaliste, qui doit avoir les moyens de faire son travail de façon libre : ce que l’on entend par la liberté ici, c’est en fait l’autonomie, la capacité à se fixer ses propres normes, ses propres règles, plutôt que d’obéir à des règles extérieures, qui pourraient venir de personnes qui n’ont pas intérêt à ce que soit révélée telle ou telle information. Cette presse doit traiter de tous les sujets importants pour la vie des citoyens et pour se faire une opinion sur la politique menée. Et si la neutralité n’existe pas, le sérieux et la véracité des faits, si ! La presse doit donc pouvoir les rapporter tels qu’ils sont pour permettre à chacun de se faire son opinion. Le journaliste joue un rôle de lanceur d’alerte nécessaire à la bonne marche de la République, en particulier en révélant les affaires entachant le régime au pouvoir.

La liberté de la presse est également présente pour garantir une liberté d’expression nécessaire à une société républicaine. Elle doit permettre de faire émerger des idées, des courants politiques différents, contradictoires, dans le but d’établir des discussions au sein de la société et d’éveiller la réflexion des lecteurs. Une presse qui n’apporterait rien de nouveau ou serait parfaitement uniforme n’entraînerait-elle pas un danger pour la République ? Comment choisir une politique lorsqu’une seule vision des choses est présentée ? Parmi les mots qui fondent la République, dans sa devise, il y a « liberté » : et en effet, la liberté de la presse joue un rôle émancipateur pour les citoyens, en cela qu’elle leur permet de connaître ce qui se passe dans le monde et les différentes interprétations qui en existent, pour pouvoir se faire leurs propres opinions et leurs propres choix, plutôt que d’être limités à ce qu’ils savent par leur entourage immédiat.

Toutefois, il ne suffit pas de faire cela pour que la liberté de la presse soit réellement utile au débat public. La façon dont est traitée l’information est quelque chose d’encore plus important. Les chaînes en continu existant depuis plus de dix ans sont en train, d’une certaine façon, de mettre en péril l’utilité de la presse. En voulant donner une information de façon très régulière, voire en instantané, elles en oublient le temps de réflexion et de vérification nécessaire à une bonne presse. Il ne suffit pas, encore une fois, de donner des informations pour garantir cette liberté. Il faut savoir analyser, recouper différentes sources afin de donner un contenu véritablement fiable. Les chaînes du type BFMTV et I-télé, sous couvert de sérieux et de professionnalisme, ne font que donner une partie de la réalité en la déformant avec des lieux communs et des analyses aussi caricaturales que dénuées de pluralisme.

Une liberté de la presse utile se trouve aujourd’hui dans des journaux comme Médiapart ou chez quelques journalistes comme Élise Lucet, qui dévoilent des affaires permettant de comprendre notre société. Certaines de ces affaires, par exemple sur les détournements de fonds publics pour lesquels a été condamné Claude Guéant, montrent des dirigeants politiques dans un rapport d’enrichissement personnel à leur fonction, ce qui est tout le contraire de la République, puisqu’ils s’approprient alors à titre personnel ce qui est censé être la propriété de tous ; d’autres, comme l’affaire Bygmalion, l’affaire Karachi ou l’affaire Bettencourt, permettent de soupçonner un financement politique illégal, ce qui fausse dès lors la compétition politique en donnant plus de moyens pour faire campagne à un parti qu’à ses concurrents, empêchant les citoyens de faire leurs choix sur la base d’une compétition politique équitable.

Dès lors, il y a une véritable recherche de l’information et une prise de risque, permettant d’éclairer le débat public pour la recherche de l’intérêt général, c’est à dire de ce qui est dans l’intérêt de l’ensemble des membres de la société  ; la liberté de la presse est alors autre chose qu’une formule sur le papier, l’un des fondamentaux de la République.

II/ Pourquoi la liberté de la presse est menacée

La liberté de la presse est donc une garantie vitale de la démocratie, d’où le combat historique des républicains pour rendre la presse indépendante du pouvoir politique. C’est pourquoi la loi ne lui permet plus de faire censurer tel ou tel article qui ne lui convient pas comme sous les monarchies, ou encore, comme lorsqu’une grande partie des médias était sous contrôle du Ministère de l’information comme au début de la Vème République. Juridiquement, la presse est aujourd’hui libre. Ce qui nous met face à un paradoxe : si la presse est libre, pourquoi présente-t-elle l’actualité ou la culture de façons si uniformes, à quelques exceptions près ? Pourquoi sont-ce presque toujours les mêmes opinions et la même façon de poser le débat que l’on retrouve d’un titre à l’autre ? Pourquoi, en matière culturelle, quelle que soit la chaîne musicale ou la radio que l’on écoute, retrouve-t-on toujours la même musique ?

Cela n’a rien à voir avec quelque complots farfelu. Si les médias souffrent d’un tel manque de pluralisme, c’est parce qu’ils sont soumis à de mêmes contraintes : des contraintes économiques. On a émancipé les médias du pouvoir politique et c’est tant mieux, mais il reste le pouvoir économique : qui possède les médias ? On en a eu de célèbres exemples récemment avec la censure des Guignols de l’Info par le milliardaire Bolloré une fois celui-ci devenu propriétaire de Canal+, ou avec le renvoi d’Aude Lancelin du Nouvel Observateur, car marquée trop à gauche ; en réalité, l’immense majorité des médias est concentrée aux mains de quelques milliardaires, qui ont leurs intérêts à défendre, à la fois des intérêts personnels et des intérêts de classe, et qui n’ont aucune raison de se gêner pour censurer les médias qui leur appartiennent… Au pouvoir des propriétaires s’ajoute celui des annonceurs : pour des médias qui se financent par la publicité, le risque qu’un annonceur retire la sienne en cas de mécontentement n’est pas négligeable.

Mais il n’y a pas que les intérêts de ces quelques personnages en cause : les médias sont aussi asservis au fonctionnement du marché en général, celui d’une concurrence effrénée. Pour survivre économiquement, il leur faut dépenser le moins de temps et d’argent possibles pour traiter leurs sujets, au risque d’avoir une approche totalement superficielle ; il leur faut attirer l’attention rapidement, au risque de ne diffuser que du prêt-à-penser et du pré mâché, des préjugés, des slogans et de la culture sans innovation ; il ne faut pas prendre de risque, ne pas diffuser d’opinion ou de culture trop nouvelles, qui pourraient dérouter ou choquer le consommateur. Et c’est ainsi que, à quelques médias marginaux près, on retrouve la même soupe informe d’un bout à l’autre de la presse, avec des journalistes qui se censurent par nécessité économique…

Il se passe pour les médias ce qui se passe pour toute entreprise capitaliste : la dictature du capital ne fait que remplacer celle du politique. Il se passe pour les médias ce qui se passe pour tout marché où on laisse faire la concurrence : la rentabilité à court terme devient plus importante que leur mission d’intérêt général.

III/ Comment rendre réelle la liberté de la presse

Il s’agit là d’une menace pour la liberté de la presse beaucoup moins choquante que des terroristes assassinant des journalistes, mais beaucoup plus sérieuse, parce qu’elle est généralisée et acceptée comme quelque chose de normal là où le terrorisme est exceptionnel et massivement dénoncé. La question est de savoir comment y parer. On sait comment parer le terrorisme : en le faisant neutraliser par les forces de l’ordre. Ici, la question est plus compliquée.

Une première mesure simple serait de déconcentrer la propriété de la presse : il n’est pas acceptable qu’un Matthieu Pigasse possède à la fois Le Monde, Le Nouvel Observateur, Rue89 et Les Inrockuptibles. La concentration n’est cependant que la partie émergée de l’iceberg : le problème plus profond est le capitalisme, c’est-à-dire le fait que les entreprises de presse ne soient pas dirigées par leurs travailleurs (les journalistes), mais par des investisseurs privés qui possèdent les moyens dont elles ont besoin pour travailler et en attendent un profit, un retour sur investissement, autrement dit des capitalistes (généralement de grands actionnaires comme Matthieu Pigasse ou Serge Dassault) ; cela signifie que les journalistes ne sont pas libres, ils n’obéissent pas à leurs propres règles. Ils sont sous la direction de gens qui attendent d’eux non pas qu’ils remplissent leur mission d’intérêt général, mais qu’ils dégagent un profit maximal et respectent leurs intérêts économiques et politiques, à la fois des intérêts personnels et des intérêts de classe… Si l’on se contente de la déconcentration, la presse sera donc simplement soumise à plus de capitalistes différents, mais toujours à des capitalistes. Pour aller jusqu’au bout de la liberté de la presse contre le pouvoir du capital, il faudrait donc que les journalistes soient eux-mêmes propriétaires de leurs entreprises. Des alternatives existent déjà, comme le journal Le Monde Diplomatique, où les salariés choisissent leur rédacteur en chef, celui-ci ne peut pas être imposé par les actionnaires, d’autres comme Le Canard Enchaîné sont la propriété directe de leurs journalistes. Un autre problème qui se pose pour les journalistes, moins directement, est celui du financement par la publicité, qui peut cette fois permettre à des entreprises extérieures de faire pression sur eux ; là encore, des alternatives existent, Le Canard Enchaîné ne vit ainsi que de ses lecteurs sans accepter de publicité, le site Mediapart se finance uniquement par ses abonnés, d’autres sites comme Regards ou Bastamag survivent en se finançant par des dons sur un modèle associatif…

Toutefois, cela ne règle pas le problème de la concurrence ; même libérés des pouvoirs économiques, les journalistes pourraient être toujours soumis à la nécessité économique, au besoin de ne pas approfondir leur travail pour être rentables face à leurs concurrents… Ce problème n’est pas seulement celui du capitalisme, mais celui du marché en général. C’est pourquoi il est très important qu’il y ait également un fort secteur public dans les médias, dont le seul objectif serait cette fois l’intérêt général et non la rentabilité. Mais cela pose évidemment un problème de taille, qui est la soumission des médias publics au pouvoir politique : on en a eu un exemple particulièrement inquiétant sous la présidence de Nicolas Sarkozy, qui s’était donné le pouvoir de nommer lui-même le président de France Télévisions. Pour que cette presse-là soit libre, il faut donc que l’État dont elle dépend soit démocratique, ou en tout cas, le plus démocratique possible. On rejoint ici la nécessité d’une réflexion bien plus large sur la Constitution ; le principe général doit en être celui du contrôle des citoyens sur l’État via l’élection et la possibilité de révocation, et donc sur les organes de contrôle de ces médias publics. Néanmoins, même dans le cas où l’État serait parfaitement démocratique, il serait dangereux de n’avoir que des médias publics : ce serait soumettre toute l’information à l’autorité d’une majorité temporaire, au risque de bloquer toute évolution ultérieure.

Il n’y a sûrement pas de solution parfaite pour une presse à la fois plurielle et de qualité, néanmoins c’est avant tout le principe démocratique qui doit s’appliquer, à l’échelle des entreprises privées comme à celle de l’État.

IV/ La liberté de la presse peut-elle être limitée ?

Si la liberté de la presse doit être sauvée, la question des limites doit être posée comme pour toute liberté. La liberté d’expression n’est pas totale dans notre pays, le délit de blasphème n’existe pas par exemple et c’est tant mieux, mais tout propos raciste, diffamatoire et allant à l’encontre d’un individu pour ce qui l’est, est condamné. Il s’agit d’une protection républicaine pour éviter de tomber dans une société où n’importe qui pourrait dire ce qu’il veut sur quelqu’un dans le seul but de le nuire.

En matière de presse et de liberté, nous pouvons évoquer les journaux people. Ces canards se servent de la notoriété d’une personne publique pour divulguer des informations privées ne concernant nullement la société. La presse ne doit pas être utilisée dans le but de diffamer ou même de relayer des données personnelles qu’une personne n’aurait pas envie de dévoiler. Pouvons-nous parler de liberté de la presse quand l’unique but d’un journal est de faire du buzz, du profit sur la vie privée ? Comme nous l’avons vu, la liberté de la presse sert à éclairer le débat public, à ce que les citoyens sachent ce que font leurs dirigeants pour pouvoir les contrôler et se forger leurs propres opinions ; on sort totalement de ce cadre lorsqu’il ne s’agit que de satisfaire une curiosité malsaine et nuisible aux personnes concernées.

En République, il n’y a pas de liberté de mettre en danger autrui, puisque l’objectif des libertés est de veiller aux intérêts de tous. Cela s’applique à la presse people, mais aussi, et surtout, à des propos relevant de l’incitation à la haine ou à la violence : dès lors qu’on appelle, directement ou indirectement, à s’en prendre à des gens, à les discriminer, à les mépriser, à faire preuve de violence à leur égard, on attaque l’idéal républicain qui est la recherche du bien commun. Croire que la liberté de la presse s’applique également dans ce cas serait donc oublier sa finalité qui est l’émancipation des citoyens ; personne n’a besoin de tenir de propos racistes, sexistes ou homophobes pour être émancipé ! Il en va de même de la diffamation : seul un tribunal peut décider si un individu est coupable ou non, il s’agit d’une arme inacceptable dans le débat public. Il n’y a donc rien d’étonnant aux condamnations subies par des journaux comme Rivarol, Minute ou Valeurs actuelles… De même, on doit s’interroger sur le sexisme qui est parfois véhiculé par les médias : pour en donner un exemple récent, est-il normal que dans une émission de télévision, on puisse voir un homme embrasser une femme sur les seins alors que celle-ci vient expressément de refuser, sans que personne s’en émeuve ? Les médias ont une responsabilité culturelle, lorsqu’ils font la promotion du mépris de certains citoyens, alors que la République vise au bien de tous.

D’une façon générale, il s’agit donc de ne pas oublier que la liberté de la presse n’est pas un dogme, elle a une utilité : protéger les citoyens. Dès lors qu’un usage de la presse ne sert plus à protéger les citoyens, mais à en mettre en danger, on sort du cadre de la liberté de la presse d’un point de vue républicain.

Conclusion

On le voit, la liberté de la presse est en effet une cause à défendre impérativement : la République n’est pas possible sans elle dans une société suffisamment grande pour que les citoyens ne puissent pas connaître toutes les informations par eux-mêmes. On ne peut se forger une idée de ses intérêts pour parvenir à l’intérêt général qu’en étant informé sur les faits et les différentes interprétations qui en existent. Mais un danger menace toujours la liberté de la presse de nos jours : celui d’en faire une liberté abstraite. Abstraite par rapport à son usage : la liberté de la presse vise à émanciper les citoyens, pas à leur permettre de connaître la vie privée de tel personnage public, encore moins à les dresser les uns contre les autres. Mais abstraite également par rapport à sa réalisation concrète : la liberté de la presse existe aujourd’hui juridiquement, mais dans la pratique, son application est considérablement entravée par les contraintes économiques ; c’est une liberté de la presse bourgeoise, en cela qu’elle n’est pensable comme une liberté de la presse qu’à condition d’être dans une position sociale qui permette d’oublier les mécanismes de dépendance économique. Par conséquent, il ne faut pas voir la liberté de la presse comme étant simplement un acquis à défendre, comme on a trop souvent tendance à le faire : par bien des aspects, elle est toujours à conquérir.