Marlène BOUVET, directrice de publication

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« C’est en me lançant dans le projet du Poing Commun que j’ai pris conscience d’un paradoxe. Il est vrai que les personnalités publiques convoquent sans arrêt, et parfois sans retenue, la déesse « République » lors de leurs joutes verbales. Mais il apparaît tout aussi clairement que ce qui caractérise le mieux la République aujourd’hui, c’est l’oubli. Pas l’oubli du terme – l’oubli de la chose. Oubli de l’intention qui animait les fondateurs de la démocratie contemporaine, méconnaissance profonde – à l’exclusion de quelques initiés -, de la vision sociale qui s’est imposée il y a trois siècles en France. Ce sont les raisons pour lesquelles, je le confesse, ce mot de « République » m’a laissée pratiquement indifférente pendant des années. Bien qu’omniprésent, le concept demeurait muet.

Au fond, on peut bien comprendre pourquoi. Les professionnels de la politique se réclament habituellement des « valeurs de la République » pour s’attribuer, à peu de frais, une sorte de supériorité morale sur leurs adversaires. En bornant le débat de leurs « pierres républicaines », ils retranchent du cercle des opinions « honnêtes » toute conception de l’égalité ou de la laïcité s’éloignant de la leur. Bien sûr, le rappel de ces valeurs peut constituer une piqûre de rappel salutaire, s’il est rigoureux et de bonne foi… Mais l’héritage républicain reste le plus souvent revendiqué que sur le mode de l’allusion, un mode bien trop pauvre pour lui rendre justice. Chacun se posant comme l’interprète d’une vérité fixe, la référence à la République sombre souvent dans une grandiloquence creuse, qui rigidifie ou fait mourir le débat.

Je n’entretenais donc que peu de familiarité, affective et théorique, avec l’idée de République. Mais je m’interrogeais, comme tout le monde, sur les dynamiques contradictoires et incertaines qui façonnent la France d’aujourd’hui. Dans une sorte de conversation continue avec les concepts de liberté, d’égalité et de fraternité, je passais toute « polémique » relayée par les médias à l’épreuve de ces idéaux têtus. Et, bien sûr, les écarts qui m’apparaissaient entre ces idéaux et la réalité manifeste ne laissaient pas de me préoccuper.

Comment ne pas être peinée par le processus d’institutionnalisation de la discrimination religieuse ? Comment accepter le déni de réalité de millions de Français envers la parentalité homosexuelle, ou la condescendance revendiquée des élites masculines envers la citoyenne aux cheveux longs ? Comment ne pas s’étonner de voir le « chacun pour soi » érigé en qualité morale, ou d’entendre le mépris à peine voilé qui s’exprime vis-à-vis des personnes laissées dans les coins de notre société (les « pauvres », les « provinciaux », les « paysans », les « banlieusards »…) ? Bien sûr, certaines voix sont beaucoup plus audibles en 2015 qu’elles ne l’étaient vingt ans auparavant. Mais nombre de citoyens ne se battent plus que pour défendre, bec et ongles, de vieilles hiérarchies n’ayant que peu à voir avec les idéaux de la République : entre les Caucasiens et les Africains, entre « culture légitime » et « culture populaire », entre hommes et femmes, entre athées et croyants, entre chrétiens et musulmans et juifs, entre bons et mauvais pauvres (smicards et chômeurs)… La faculté d’empathie est aujourd’hui à géométrie variable : nous nous apitoyons sur le sort de ceux qui nous inspiraient déjà toutes les sympathies, et durcissons notre regard vis-à-vis de ceux dont nous ne partageons pas l’apparence ou les intérêts directs. Certes, la société est en partie faite de rapports de forces, et nous ne gagnons rien à nier les conflits d’intérêts qui divisent les groupes sociaux. Mais doit-on pour autant abandonner toute ambition de comprendre et d’être compris de notre prochain ? Pourquoi abdiquer la volonté de convaincre ou de négocier avec autrui ? Par ailleurs, est-il encore recevable d’admettre ses propres doutes, voire d’examiner les termes d’un débat sans nécessairement admettre de vainqueur ? J’ai quelquefois le sentiment que nous avons renoncé à l’espoir de naître véritablement égaux. Que, nous nous sentons dépassés – faute de connaissances – par les enjeux économiques ou juridiques qui se posent lors des élections, ce qui nous prive de la capacité de faire notre travail de citoyens.

En rencontrant les autres membres fondateurs du Poing Commun, j’ai pris conscience que les Républiques successives ont toujours tenté de réaliser un équilibre entre des idéaux exigeants et une réalité sociale mouvante, hétérogène… voire explosive. Le génie de la République est de nous avoir légué des valeurs et des symboles qui sont inclusifs, sans être interchangeables. Aussi, je nourris le désir de comprendre leur émergence historique, mais aussi de les interpréter et, à mon humble échelle, de les faire travailler dans la chair même de la société contemporaine (par le biais d’évènements de groupe). Certes, je ne pense pas que la République des origines nous ait fourni, de façon littérale et intemporelle, les clés du bonheur social ; l’attachement à la « lettre » du texte s’accommode rarement de l’évolution des sociétés. Mais ses principes fondateurs continuent de m’inspirer, au point que je ne peux penser le progrès social en-dehors d’eux.

Célébrer la République « en négatif », par comparaison aux régimes autoritaires ou aux théocraties, ne suffit pas à en faire une référence utile ou structurante. Aussi m’efforcerai-je, dans ce blog, de mettre à plat les différentes lectures possibles du « corpus de valeurs » républicain en ce début de vingt-et-unième siècle, en lien avec les crises que nous traversons. J’espère faire émerger les paradigmes dominants qui s’affrontent au sein du monde social et/ou du monde universitaire, et les évaluer à l’aune d’études historiques et sociologiques. Peut-être pourrai-je ainsi aider le lecteur à se repérer – voire même à se trouver – dans le dédale idéologique que constituent aujourd’hui les « valeurs de la République ».

C’est parce que l’interdépendance entre individus me fascine que j’ai effectué un parcours en sciences humaines, puis sociales. Le décrire brièvement permet de comprendre d’où je parle. Future doctorante en sociologie, je m’intéresse aux dynamiques qui conduisent l’individu à intérioriser un sentiment d’échec social, mais aussi aux solidarités de tous ordres qui contribuent à restaurer en lui le sentiment de sa propre valeur. Au cours de mon Master, j’ai également analysé le rapport à l’islam de jeunes Français qui, enfants d’ouvriers, arrivaient en prépa ou à l’université ; la conduite d’entretiens fut facilitée par mon enfance passée à Pantin, en Seine-Saint-Denis. Dans un second temps, je me suis intéressée au rapport qu’entretiennent les ingénieurs français travaillant au sein de banques londoniennes aux mathématiques, à l’argent, à la consommation et à la politique. Impossible donc, de négliger l’impressionnante diversité qui existe à l’intérieur de la société française, au sein des groupes sociaux et même dans l’univers mental de chaque individu. Nécessaire aussi, de s’interroger sur ce qui lie ensemble, politiquement et socialement, l’ensemble de ces personnes. »

Marlène BOUVET