Emmanuel Macron a un vrai problème avec la laïcité – par Jonathan Bocquet

Emmanuel Macron se rendait aujourd’hui à la conférence des évêques de France. C’est la première fois qu’un chef de l’État participe à cet événement. Une démarche inédite qui témoigne du rapport plus qu’étroit que le président de la République française en exercice entretient avec les religions. A cette occasion, il a affirmé « Le lien entre l’Eglise et l’Etat est abîmé, il nous incombe de le réparer ». Cette phrase est ontologiquement contradictoire avec le principe de séparation des Eglises et de l’Etat. Rien d’étonnant pourtant dans la bouche d’Emmanuel Macron.

Depuis le début de son mandat, Macron n’a cessé d’envoyer des signaux extrêmement bienveillants à l’égard des institutions religieuses, alors que dans le même temps, il se défiait tout aussi régulièrement du camp laïque.

Ainsi, lors d’une réunion avec des dignitaires religieux, Emmanuel Macron aurait exprimé sa crainte à propos d’une « radicalisation de la laïcité ». Il aurait été facile pour lui de démentir ce propos. Il a refusé de le faire, laissant ainsi planer le doute sur son rapport à la laïcité et la responsabilité qui incombe selon lui aux principes laïques et aux défenseurs de la laïcité, dans les diverses formes de violences que traversent notre pays, des plus superficielles aux plus dramatiques.

Alors que François Hollande avait refusé de prendre officiellement le titre de Chanoine de Latran qui revient symboliquement au chef de l’État français, Emmanuel Macron s’est empressé de revendiquer ce titre et d’annoncer qu’il viendrait en prendre possession lors d’une prochaine visite au Vatican. Rien d’étonnant pour celui qui depuis le début du mandat a rencontré plus de dignitaires religieux que d’homologues-chefs d’État. Il assume ouvertement requérir le conseil politique d’imams, rabbins, prêtres, et autres représentants de cultes qu’il n’hésite jamais à inviter à l’Élysée pour cela et évoque la nécessité de lier le pouvoir spirituel au pouvoir politique. Il évoque ainsi le besoin de lier immanence et transcendance et parle de la politique comme une mystique.

Soyons très clairs : le président de la République a tout à fait le droit d’être croyant ou de ne pas l’être ; et cela, pour ainsi dire, ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde c’est le choix d’associer des représentants cultuels à la conduite politique et de remettre le religieux au cœur du débat politique. Ce qui nous inquiète, ce sont les remises en cause des principes fondamentaux de laïcité et les messages tendant à affaiblir ce pilier du vivre ensemble.

En particulier, nous sommes alertés lorsque, lors de ses vœux aux responsables des cultes en janvier dernier, il s’inquiétait alors de la tentation « d’une religion laïque ». Une formule tout à fait incompréhensible pour les tenants de la laïcité, qui n’en ont jamais fait un dogme, mais un principe d’action publique en faveur de la liberté de conscience et de la neutralité de l’État. Il ne peut être conçu une « religion de la libre pensée » et cette formule ambiguë laisse penser que soit le président n’a rien compris à la laïcité, soit, et qu’il place au même niveau le principe républicain de laïcité et les religions.
L’erreur serait grave puisqu’avant tout, la laïcité c’est une loi.

Emmanuel Macron ne cesse d’inviter des dignitaires religieux, représentants de divers cultes au nom de leur spiritualité et de l’inspiration qu’ils pourraient donner à l’action politique. Où est la frontière avant l’intrusion du religieux dans le politique ?

Il reconnaît explicitement les institutions religieuses et leurs représentants comme des « partenaires » de la République, faisant fi de la formule pourtant tout aussi explicite et que consacre la loi de 1905 : « La République ne reconnaît aucun culte. »

La non-reconnaissance des cultes, c’est ce qui permet d’assurer « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion », et qu’« elle respecte toutes les croyances. » C’est ce qui fait que l’État n’a pas à s’immiscer dans les controverses religieuses, que ce soit sur l’exégèse, l’interprétation d’un texte, la nomination du clergé ou la reconnaissance d’une branche d’une religion plutôt qu’une autre.

Paradoxalement, le gouvernement cherche actuellement à faire des institutions religieuses et des associations attenantes des partenaires, mais dans le même temps, il ne souhaite plus leur reconnaître clairement le statut d’interlocuteur politique.

En effet, le projet de loi sur le droit à l’erreur a entériné la sortie de la liste des lobbies l’ensemble des associations cultuelles. À l’approche des débats parlementaires sur la bioéthique, il est donc décidé de ne plus considérer les représentants religieux comme des lobbys et de les exempter ainsi des règles de transparence dans leurs échanges avec les élus.

Pourtant, dans la même loi, il est prévu de reconnaître les intérêts particuliers des cultes en les autorisant à gérer des immeubles à but lucratif.

Enfin dernièrement, le gouvernement a proposé d’abaisser l’âge de scolarisation obligatoire à 3 ans. Aujourd’hui, 97 % des enfants sont scolarisés à cet âge ce qui signifie que l’obligation touchera une portion tout à fait marginale (qui ne sont pas scolarisés pour des raisons très diverses d’ailleurs). Le seul effet tangible de cette mesure sera en fait financier et sera favorable aux écoles privées dont la plupart sont confessionnelles. En effet, en rendant la scolarisation obligatoire dès 3 ans, le gouvernement fait rentrer l’école maternelle dans le cadre des lois Debré et Carle. Ce qui signifie que les communes vont devoir verser une compensation financière à ces écoles privées. Une aubaine pour les maternelles confessionnelles qui vont recevoir des millions d’euros de la part des collectivités publiques.

Sur l’éducation comme sur le reste,Emmanuel Macron a semble-t-il clairement choisi son camp en matière de laïcité.

La République n’est pas la fille aînée de l’Eglise : réponse au député Bonnell

Depuis les premiers pas de la République, l’église n’a jamais cessé de combattre l’ensemble des avancées sociales et sociétales.

 De la condamnation de l’idéal des lumières et de la révolution française aux courants ultramontains qui fustigeaient la troisième république,  l’histoire de la république française est une longue succession de combats que les républicains ont dû mener, bien malgré eux, contre les églises.

Symboliquement dans le combat pour l’émancipation, je retiens en particulier le féroce acharnement de l’église contre l’édification d’une instruction publique nationale. Plus récemment, elle a employé l’ensemble de ses réseaux pour lutter contre les mouvements en faveur de l’égalité des droits ou pour la liberté de chacun à disposer de son corps.

Les fondements républicains ne puisent pas leur inspiration dans les dogmes religieux. En fait, la République n’a pas eu d’autre choix que de se construire contre l’Eglise puisque celle-ci n’eut de cesse de s’opposer à chacune des étapes de sa construction.

Dire que la République est la fille aînée de l’Eglise, c’est comme prétendre que le soleil se lève grâce à la nuit.

Oui la loi de 1905 est une loi de compromis qui a permis à tous les croyants et incroyants de vivre ensemble. C’est bien cette loi (contre laquelle une large partie de l’Eglise s’était d’ailleurs opposée), qui vous permet aujourd’hui de vous revendiquer d’une religion et de fonder vos combats politiques sur vos convictions spirituelles profondes, quelle qu’elles soient.

Bien sûr, elle ne vous interdit aucunement de vous revendiquer d’une religion et de fonder vos combats politiques sur vos convictions spirituelles profondes. La laïcité engage la neutralité de l’Etat, pas celle des députés. Mais au nom du droit à l’indifférence et à l’équité, nous pourrions attendre d’un député de la république qu’il s’astreigne sur les questions de foi à une certaine réserve puisqu’il est le représentant de tous les français. Il serait catastrophique que demain, la foi d’un candidat devienne un argument électoral comme c’est le cas dans certains pays. Les élus ne doivent jamais s’adresser à des communautés autres que la communauté républicaine.

Alors que la représentation nationale s’apprête à traiter de nombreux débats bioéthiques et que ceux-ci seront sans doute de plus en plus prégnants dans les années à venir, il me parait vital qu’aucune ambiguïté ne soit laissée sur les liens qu’entretiennent chacun des parlementaires avec les divers groupes de pression. A ce titre, l’art. 38 de la loi intitulée « pour un Etat au service d’une société de confiance » qui prévoit la sortie des associations cultuelles de la liste des lobbies est une atteinte grave à la laïcité en ce qu’il donne une place particulière aux institutions religieuses dans le débat public.

Enfin, Monsieur Bonnell, ne rougissez pas des liens que vous tissez avec des réseaux militants dont les positions réactionnaires sont connues de tous : contre le mariage pour tous, contre la PMA, contre la GPA.  Vous avez tout à fait le droit d’être en accord avec eux, vous avez le droit de vous inspirer de leurs conseils et de leurs positions. Mais ne feignez pas de croire en l’absence d’un clivage politique sur l’ensemble de ces questions. A chaque fois que la question de l’émancipation s’est posée, s’opposent systématiquement un camp de l’égalité des droits et du libre choix et un camp conservateur.  Toutes les conceptions éthiques ont leur place dans le débat public, mais nier l’existence de positions antagonistes ne clarifiera pas le débat et ne permettra pas d’élaborer une législation humaniste dans laquelle l’ensemble de la société et chacun des individus pourront se reconnaître.

Jonathan Bocquet

Membre Le Poing Commun Villeurbanne

(Tribune Libre) « Cantat est de retour. Les champions de la morale aussi. » par Jonas Sallembien

Tribune Libre – Jonas Sallembien – 20 novembre 2017
Le contenu d’une « Tribune Libre » n’engage pas la parole officielle de notre association.

Justice triomphe de la démesure, quand son heure est venue ; pâtir rend le bon sens au sot (Δίκη δὑπὲρ ὔϐριος ἴσχει ἐς τέλος ἐξελθοῦσα· παθὼν δέ τε νήπιος ἔγνω). – Hésiode, Les travaux et les jours, v. 217-219, Paris, Editions Les Belles Lettres, 2014, p. 94.

I. Introduction

En décembre 2017, Bertrand Cantat sortira un nouvel album. Pour l’occasion, l’un des titres a été rendu disponible le 6 octobre. S’en est suivie une polémique, qui tire sa source de la Une du 10 octobre des Inrockuptibles (1) intitulée « Cantat. En son nom » et qui, semble-t-il, n’a pas fait l’unanimité. En réaction, Elle, le magazine qui consacre une partie non négligeable de ses pages au corps féminin, à son entretien et à sa mise en valeur — et qui, par conséquent, participe activement à entériner le patriarcalisme et ses habitus (2) —, a cru bon de titrer, le 17 octobre, « Au nom de Marie », se servant ainsi de l’actrice comme prétexte pour amalgamer une affaire complexe qui remonte à 2003 et les violences faites aux femmes (3). Entre temps, chacun s’est enorgueilli de son petit commentaire prosaïque, superficiel et médiocre sur le sujet. Marlène Schiappa, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, en a d’ailleurs donné un merveilleux exemple sur Tweeter (le 11 octobre), pensant être à l’apogée de la pensée égalitariste en cent quarante caractères : « Et au nom de quoi devons-nous supporter la promo de celui qui a assassiné (4) Marie Trintignant à coups de poings ? Ne rien laisser passer. » Outre le fait qu’il est tout aussi affligeant que scandaleux de voir une élue de la République nier à ce point le Droit (5), l’attitude générale à l’égard de Bertrand Cantat témoigne au fond d’une véritable méconnaissance, aussi bien de « l’affaire Cantat » dans son entièreté — et a fortiori de ses implications juridiques — que d’une négation de la République et de ses institutions.
Nous chercherons donc, à travers une clarification sémantique et conceptuelle, à démontrer l’inconsistance d’une écrasante majorité des propos tenus sur le sujet, afin de comprendre pourquoi accabler l’artiste d’injures et d’appels à la censure relève d’une contradiction notoire et antirépublicaine. Ce plaidoyer se voudra, dans la mesure du possible, objectif, en ce sens qu’il ne sera pas question d’inviter chacun à aimer ou non la musique de Bertrand Cantat. Cela reviendrait, en effet, à se précipiter dans un jugement qui relèverait du seul fait de l’agréable (6) — qui animait en partie les réactions affectives suscitées par le verdict du procès en mars 2004 ou la libération conditionnelle du chanteur en octobre 2007, et qui imprègne toujours chacune de ses sorties musicales — et que nous voulons à tout prix éviter.

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Pour une liberté de la presse réelle – Jordan Ruynat et Thibault Mordraal

Pour une liberté de la presse réelle

Jordan Ruynat et Thibault Mordraal

Cycle thématique – « Libertés »

La liberté de la presse est l’une de celles qui semblent faire consensus dans la politique française : tout le monde s’accorde sur la nécessité de la défendre, et lorsque, comme avec Charlie Hebdo, elle est menacée par le terrorisme, il s’ensuit un mouvement de masse pour la défendre. Ce n’est évidemment pas nous qui nous en plaindrons : la liberté de la presse est un combat historique des républicains. Cependant, si l’on tient vraiment à cette liberté, on doit aller au-delà des proclamations et de l’indignation facile : à quoi sert-elle ? À quel point est-elle vraiment appliquée ? Comment la défendre ? A-t-elle des limites ?

L’objectif de ce texte sera donc de chercher ce qu’est réellement la liberté de la presse, pour mieux la défendre et ainsi faire aboutir l’idéal républicain.

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Tribune libre : Itele, bilan de la plus longue grève de l’audiovisuel français depuis mai 68 ?

   Tribune libre – Rémi Rossi

31 jours. C’est la durée de la plus longue grève d’un média français depuis Mai 1968 et la grève de l’ORTF. Le 20 novembre dernier à l’occasion du premier tour des primaires républicaines, une partie des salariés d’Itele ont repris le travail. Une partie seulement puisque 35 journalistes ont jeté l’éponge et quitté la rédaction, soit près d’un tiers des effectifs de la chaîne du Groupe Canal Plus. Si l’étincelle à l’origine de la grève débutée le 17 octobre est le recrutement du très controversé Jean-Marc Morandini (mis en examen pour corruption de mineur aggravée), cette crise est symptomatique d’un problème concernant aujourd’hui une grande partie des rédactions des grands médias nationaux. Ceux-ci Lire la suite

Tribune libre : la compassion oui, la bigoterie non

par Katia Buisson

Quand une visite au Pape est  financée par les deniers publics, l’émotion piétine la laïcité.

Le 14 juillet dernier, la France a été une nouvelle fois attaquée par des terroristes. 180 victimes et familles de victimes de ce massacre ont été reçues ce samedi 24 septembre au Vatican par le Pape. Cette visite, qui a notamment nécessité l’affrètement de deux avions par Air France, a été organisée et financée par la municipalité de Nice.

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« Vouliez-vous une révolution sans révolution ? » – Robespierre, à jamais l’incorruptible

Par Quintus BRUTUS 13 Septembre 2016

robespierre

Il y a 222 ans, Maximilien Robespierre était guillotiné sur l’actuelle place de la Concorde, après cinq années de révolution.  L’historiographie a très souvent omis d’insister sur l’infime plage temporelle durant laquelle se sont déroulés les évènements de la Révolution Française : cinq ans, l’équivalent d’un quinquennat présidentiel de nos jours. Cinq années qui ont changé la France à jamais, cinq années qui marquèrent le début d’une nouvelle ère politique pour le monde entier, cinq années qui scellèrent le message universaliste de liberté, d’égalité et de fraternité de la République Française. Durant ces cinq années, des milliers, voire des millions d’individus ont contribué à la Révolution, de près ou de loin, pour sa défense ou à son encontre. Robespierre était l’un d’entre eux : un acteur de la Révolution parmi d’autres.

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Tribune libre : Laïcité et/ou universalité ?

par Vincent Froget

La laïcité est un des repères majeurs d’une République digne de ce nom. Un état ne peut assurer la valeur d’égalité en reconnaissant une religion au détriment d’une autre ou des athées. Il réside donc dans ce principe une volonté de neutralité permettant un sentiment de justice parmi les citoyens.

Depuis quelques mois, la laïcité redevient une thématique majeure. On la voit, de-ci-delà, rajoutée au triptyque national comme si elle était une valeur. Or sa valeur, ses valeurs, ce sont celles de l’égalité (de traitement) et de la liberté (de conscience). En faire une valeur me paraît périlleux voir douteux. Lire la suite

Tribune libre : au coeur de NuitDebout Paris

Par Damien Arnaud

15 mai 2016, Place de la République à Paris. Pour beaucoup de personnes présentes, ce n’est pas un jour comme les autres. C’est même un grand jour pour toutes celles et tous ceux qui luttent contre l’austérité, contre le capitalisme, contre les injustices et les inégalités de toutes sortes. Cela fait en effet 5 ans, jour pour jour, que le mouvement des Indignés, dont s’est inspiré Nuit Debout, est né en Espagne.

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