Le populisme : péril démocratique ou nécessité provisoire ? par Blandine Lavignon

Le populisme

Péril démocratique ou nécessité provisoire pour une restructuration politique globalisante ?

La difficulté d’appréhender la notion de populisme, et le raccourci de son positionnement antagoniste vis-à-vis du bien-fondé démocratique amène à s’interroger sur la réalité structurelle que cache l’agitation de l’étendard de la menace populiste.

L’articulation entre populisme et démocratie

Le système démocratique globalisé se présente comme garant de l’État de droit et sa condition. Cette tendance prédominante tend à la lecture de tous canaux d’expression non inscrits dans la logique démocratique moderne comme potentielles menaces pour celle-ci.

Ainsi, cette logique démocratique s’articule en termes de « nous » en opposition à « eux », ce que Jacques Derrida définit « d’extérieur constitutif ». Émerge donc un processus de constitution d’un « peuple », qui dès lors exclut l’hétérogène. Cette recherche perpétuelle d’un consensus conditionnant le « nous » met à mal les possibilités de transformer le pouvoir. La démocratie moderne universalise et érige donc ce système politique comme le seul légitime et garant des droits de l’homme. Peu à peu, la démocratie moderne pousse le consensus encore plus loin en revendiquant la possibilité d’une position centriste, faisant fi des clivages traditionnels.

Le populisme se positionne dès lors comme dénonciateur du consensus centriste. Dès lors, il est pertinent de se demander si le brouillage des clivages exigé par la démocratie moderne, qui débouche sur une négation de la nécessité de confrontation de points de vue contradictoires, n’est pas plus dangereux pour la démocratie. Le populisme apparaît comme contradictoire avec l’idéal démocratique tel qu’il se structure dans nos sociétés. Cette articulation relationnelle peut être repensée différemment selon les schémas sociétaux : chaque société ne cultive pas le même historique politique et la même inscription de la société civile dans le jeu démocratique.

L’éclosion populiste investit le terrain de la contestation, dénonçant par exemple les dérives de la démocratie représentative en promouvant la démocratie directe. En ce sens, Bertrand Badie écrit du populisme : « il a plus de sens par les manques qu’il révèle que par ce qu’il porte en propre 1». Le populisme semble mettre en avant les failles de la démocratie telle qu’elle s’exerce, en mobilisant les canaux qu’elle condamne. En effet la constitution d’un peuple telle que l’exige la tradition démocratique amène à un processus hégémonique qu’il apparaît nécessaire de contester. Ainsi, pour Chantal Mouffe : « la démocratie libérale doit renoncer à sa prétention d’universalité […], envisager une pluralité de réponses légitimes à la question de ce qu’est un ordre politique juste 2».  

L’inquiétude populiste, une crainte fondée ?

L’inquiétude populiste renvoie d’abord à la notion de « peuple » qui l’habite. Celui-ci s’incarne d’abord dans l’objet institutionnel démocratique en tant que souverain, mais également comme éclatement de collectivités sociales qui tendrait à en faire une masse incontrôlable. Par ailleurs, on constate un glissement sémantique du terme vers un usage péjoratif.

Le populisme considère que la souveraineté populaire est devenue obsolète, en raison de l’exercice d’une démocratie aseptisée. Plusieurs aspects semblent transparaître de la rhétorique populiste : la condamnation des élites et la défense de l’identité nationale, ainsi qu’une recherche discursive de fédération d’un peuple. Cette conception prégnante inscrit la dimension populiste uniquement dans son historicité européenne, où le néopopulisme qui en découle aujourd’hui tend à une intégration objective de la radicalité populiste dans le jeu normal des institutions.

A contrario, le populisme sud-américain jouit dans une certaine mesure d’une dimension plus progressiste consistant à proposer un modèle alternatif dans lequel le peuple s’imposerait sans passer par une lutte des classes, prônant un idéal de démocratie plébiscitaire. Ainsi, la mobilisation s’appuie sur l’importance de la médiation démocratisée dans l’investissement du peuple qui apparaît comme stratégie de transformation sociale. D’après Jesús Martín-Barbero, le populisme sud-américain « revalorise les articulations entre la société civile et le sens social des conflits, au-delà de leur formulation politique 3».

De l’intérêt du politique d’investir la rhétorique populiste

La condamnation du populisme et l’agitation comme étendard de sa menace sont un anathème récurrent qui permet d’éviter la remise en question structurelle d’un système démocratique malade — le sociologue Alain Touraine qualifie d’ailleurs le populisme de « maladie infantile de la démocratie 4». Par la diabolisation du populisme, l’indignation populaire est instrumentalisée comme une passion irrationnelle représentant un danger quant au bon fonctionnement du jeu politique. Dès lors, le peuple n’apparaît pas comme un acteur politique compétent.

Le caractère irrationnel du populisme instrumentalisé s’illustre aussi dans l’adhésion à un leader charismatique, jouant le rôle de catalyseur de l’unité du peuple. Le pouvoir populiste s’inscrirait donc dans une logique de pouvoir charismatique théorisé par Max Weber, et que l’on sait corrélative au pouvoir totalitaire. Jouer sur cette proximité affuble d’un aspect inquiétant la notion de populisme. Dans cette idée, Joël Gaubert écrit : « L’anathème antipopuliste justifie en la voilant la violence de l’ordre — ou désordre — établi en accusant les sursauts d’indignation populaire de tous les maux de la société5 ».

La rhétorique populiste met en avant le paradoxe démocratique, qui légitime les médiations toujours plus nombreuses et limitatives entre peuple et pouvoir en place. L’émergence du populisme est révélatrice de l’état d’une société, mais c’est également la forme par laquelle il va se caractériser qui sera déterminante quant au danger démocratique qu’il conditionne véritablement. Dans le cas d’un populisme protestataire par exemple, la menace potentielle fera office de justification pour une disqualification des discours. La critique du populisme trouve également justification dans la thèse de l’autoritarisme des classes populaires, qu’explicite la sociologue Annie Collovald6

Le populisme vu comme tel revendique la participation citoyenne non comme un moyen, mais comme une fin à l’établissement d’un système politique pleinement démocratique. Le discours populaire, vu comme détenteur d’une simplification outrancière du réel conduisant à une logique binaire, peut également être lu comme l’expression d’une volonté de transparence directe, cherchant à être l’incarnation d’une émancipation politique. Cette volonté de réappropriation politique a été notamment explorée via un processus méthodologique avec la méthode Alinsky, dont l’initiateur écrit : « Après tout, le véritable programme démocratique, c’est un peuple qui s’intéresse à la démocratie »7. Cette méthode, analysée de manière récurrente comme populiste, se voit pourtant revendiquée par la France Insoumise. La méthode Alinsky place le citoyen au cœur du projet politique : l’idée est de recueillir les revendications citoyennes, pour en faire émerger concrètement des prégnantes puis intervenir stratégiquement en les prenant en compte.

Le populisme n’apparaît pas seulement catégorisable comme une idéologie mettant en péril la stabilité démocratie, en ce sens que son éclosion pointe les contradictions que porte le système démocratique. Si le populisme n’est pas une alternative structurante, puisque davantage rhétorique qu’idéologie, il conditionne l’urgence et la pertinence de recherche d’alternatives politiques dans un monde en profond changement.

1. Jean-Pierre Rioux, « La tentation populiste », in Le populisme, contre les peuples ?, Cités n° 49, Presses Universitaires de France, 2012
2. Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique, Beaux-Arts de Paris éditions, 2016.
3. Jesús Martín-Barbero, « Débats et combats autour du populaire en Amérique latine », in Populaire et Populisme, Les essentiels d’Hermès CNRS éditions, Paris, 2009.
4. Agulhon Maurice, Badie Bertrand, Bergounioux Alain, Besançon Alain, Rudelle Odile, Stengers Jean, Stora Benjamin, Thibaud Paul, Touraine Alain. Le populisme ?, in Vingtième Siècle n° 56, 1997.
5. Joël Gaubert, « Malaise populiste dans la démocratie contemporaine », in Le populisme, contre les peuples ?, Cités n° 49, Presses Universitaires de France, 2012.
6. Annie Collovald, « Le populisme : de la valorisation à la stigmatisation du populaire », in Populaire et Populisme, Les essentiels d’Hermès CNRS éditions, Paris, 2009.
7. Saul Alinsky, Reveille for Radicals, New York, Vintage, 1989, p. 55.

Communiqué : réaction aux propos de Azzedine GACI et Kamel KABTANE

Le Poing Commun condamne les interférences de représentants cultuels avec la justice.

La sortie médiatique d’Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane à Villeurbanne et de Kamel Kabtane, recteur de la grande mosquée de Lyon la semaine dernière réclamant la libération de Tarik Ramadan est indécente. Au nom de quoi interviennent-ils, remettant en cause l’indépendance de la justice et la laïcité qui suppose aussi la séparation des églises et du pouvoir judiciaire.

De plus, nonobstant la présomption d’innocence, les faits reprochés à l’accusé sont suffisamment graves pour que chacun adopte une attitude de réserve.
L’équipe du Poing Commun

Table-ronde « De quoi le populisme est-il le nom ? »

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Dans le cadre du cycle thématique « populismes », le Poing Commun organise avec le média indépendant Le Vent se Lève une table-ronde sur le thème « De quoi le populisme est-il le nom ? », le mercredi 28 février à la Maison des Passages (44 rue Saint-Georges, Lyon 5e).

L’entrée est libre, mais pour une bonne organisation de l’événement, une billetterie a été mise en place

Venez nombreux !

Populismes

Présentation du cycle thématique

L’association Le Poing Commun, à la suite d’un cycle thématique dédié au travail, a souhaité interroger la notion de populisme. Comme une première mise en perspective, le nouveau cycle thématique s’intitule « populismes », laissant entendre qu’il existerait plusieurs populismes, nécessitant par là même un travail de définition préalable. Nous avons pu observer qu’il s’agit d’un terme récurrent dans le débat politique, principalement employé pour dénigrer et discréditer toute pratique politique s’éloignant du discours conventionnel.

Les détracteurs du populisme le condamnent comme un moyen malhonnête de défendre des intérêts particuliers qui entreraient en contradiction avec la réalité : défense des valeurs nationales face au multiculturalisme, focus sur la fraude sociale plutôt que sur l’évasion fiscale, confrontation des communautarismes pour scinder la société, éducation conservatrice et tutélaire, etc.

Cette tare toucherait principalement les deux bords de l’échiquier politique. Les prétendus « extrêmes » chercheraient à persuader plutôt qu’à convaincre, à légitimer un discours au travers des passions du citoyen (ses désirs, ses espoirs, ses peurs), nonobstant de fait tout ancrage pragmatique, tout rapport au réel – qu’il soit économique, social ou autre.

Face au populisme, le pragmatisme serait une politique raisonnée, fondée sur les faits et consciente des impératifs extérieurs. Il refuserait au citoyen toute contrainte affective dans sa prise de décision, pour faire émerger dans son discours et son programme politique un individu rationnel digne des théories libérales les plus orthodoxes. Mais alors, le pragmatisme, en tant qu’il dépouille le peuple de sa capacité à faire de la politique, n’est rien d’autre qu’un élitisme, faisant prévaloir l’avis des experts, des techniciens ou des conseillers, sur l’avis irrationnel d’un peuple vu comme illégitime. Dès lors, le rejet par l’élite de ce qui touche au populaire trouve comme motivation non pas la sauvegarde de la démocratie, mais celle de sa propre caste.

En effet, le populisme, dans l’absolu, pourrait aboutir à la fin du système représentatif. Compris comme la volonté de faire appel au peuple en tant qu’acteur politique majeur, il chercherait à construire avec et pour le peuple un programme cohérent. On ne parle plus ici d’une idéologie, mais d’une méthode politique à part entière. Dans cette perspective, le populisme s’oppose à l’élitisme en voulant croire en la capacité du peuple à faire de la politique par lui-même.

Le populisme, en tant qu’il s’appuie sur les affects – soit pour susciter l’adhésion, soit pour agir politiquement – renoue avec cette part de l’homme évincée par le pragmatisme libéral. En effet, l’homme agit et réagit au gré de ses émotions, avant de prendre conscience de ses motivations profondes. Aussi, faut-il dénier aux passions toute légitimité politique, ou repenser un modèle politique capable d’intégrer dans la prise de décision la voix du peuple, emprunte de doutes, de ressenti et d’idéaux  ?

Le pôle publication

[Tribune Libre] « Laïcité, le cœur battant de la République. » Par C.Thizy

Tribune libre – « Laïcité, le cœur battant de la République. » Par C.Thizy

22/12/2017

La bougie du 112e anniversaire « officiel » de la laïcité a été soufflée il y a quelques jours. Et pourtant… Écran de fumée mémoriel ou véritable attachement de nos représentants à l’un des principes fondateurs de la République ?
À la lumière de l’actualité, un doute persiste affreusement. La création d’un « dialogue interconfessionnel » sous l’égide du ministre (d’État) de l’Intérieur, ou encore les dispositions de l’article 38 du projet de loi « pour un État au service d’une société de confiance » (autorisation de subventions de l’État à des associations cultuelles !), suscitent de vives et légitimes inquiétudes.

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LPC Lyon lance « Les Points Communs »

 

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L’équipe d’animation: Elliott Aubin, Meriem Boudokhane, Paul Sylvestre, Soël Diab, Sandrine Balleydier et Pierre Triolier

Depuis sa création en 2015, « Le Poing Commun » s’engage et se mobilise, sur l’ensemble du territoire, pour défendre et promouvoir les fondamentaux républicains.

En 2018, le groupe local de Lyon propose d’ouvrir une nouvelle étape dans son engagement associatif et citoyen en lançant un nouveau dispositif : Les Points Communs.

Les Points Communs est l’application concrète  des valeurs humanistes et républicaines que nous défendons depuis trois ans, dans les politiques publiques locales et dans les initiatives citoyennes et associatives.

A travers 10 grands thèmes locaux, nous proposerons aux acteurs associatifs et aux citoyens engagés  une grande consultation partenariale afin de réaliser collectivement un diagnostic de notre territoire et d’interroger ensemble la notion de commun et d’intérêt général.

Cette consultation, qui rythmera l’année 2018, aboutira, outre un diagnostic partagé,  à la rédaction d’un abécédaire de la vie citoyenne lyonnaise, publié au 1er trimestre 2019.

Cet abécédaire, outil que nous souhaitons dans sa rédaction collaboratif et participatif, valorisera les initiatives associatives et citoyennes, l’histoire et le patrimoine de notre ville et portera des propositions concrètes dans le débat public.

Pour rejoindre la démarche : lepoingcommun@gmail.com

Dossier de presse

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Lancement LPC Villeurbanne !

Communiqué de presse 8/12/17

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A l’occasion du 112ème anniversaire de la loi du 9 décembre 1905, dite loi de séparation des églises et de l’Etat, le Poing Commun, association de défense et de promotion des fondamentaux républicains annonce la création d’une antenne villeurbannaise. Comme les autres antennes, elle sera étroitement liée à l’association « mère » mais assurera ses propres événements et groupes de travail en lien avec son territoire.

Parmi les membres de l’antenne villeurbannaise, on comptera Jonathan Bocquet, Olivier Glück, Pascal Merlin et Mathieu Soares, tous les quatre élus municipaux, Laurent Legendre, candidat à la dernière législative, mais aussi et surtout des citoyens d’horizons divers, encartés ou non. La volonté reste la même : réunir au-delà des clivages partisans des personnes qui se retrouvent autour de l’idéal républicain, le dénominateur commun de leurs engagements.

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(Cycle Thématique) « Haro sur le travail ! » par V.Joly et J.Sallembien

Contribution de Virgile Joly et Jonas Sallembien dans le cadre du cycle thématique sur le travail.

Haro sur le travail !

Quelles incompréhensions ? Quels mésusages ?

 

Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.[1]

 

Travail et emploi, une confusion des genres

Pourquoi travaillons-nous ? Quelle utilité tirons-nous de notre travail ? Alors que seul le travail rémunéré semble être valorisé, nous nous rendons compte au quotidien que notre travail prend de multiples formes : notre emploi, nos engagements familiaux, associatifs, politiques, nos loisirs. De toutes ces activités, nous en dégageons une utilité qui peut être directe (faire son potager) ou indirecte (télémarketing rémunéré). Assez rapidement, le travail apparaît dans sa multiplicité, et la valeur d’utilité qui lui est associée s’oppose bien souvent à la valeur économique qui lui est attribué. Nous dénoncerons ici la confusion sémantique insidieusement orchestrée entre les notions de travail et d’emploi. Nous redonnerons ainsi sa pluralité au concept de travail en présentant et en interrogeant la diversité de ses aspects. Ainsi dissocié de l’emploi, le travail appelle à être réinvesti, notamment dans ses dimensions les plus enrichissantes. Réduire le citoyen à un simple travailleur totalement aliéné à son emploi sape les fondements d’une République authentique dont la condition de légitimité est l’existence de citoyens impliqués dans la vie de la cité. Son pendant serait un Etat réduit à ses fonctions régaliennes, soumis aux dictats de l’économie libéralisée. Il apparaît alors urgent de se libérer de la mainmise du pouvoir économique sur la décision politique en permettant à chaque travailleur de se réapproprier son rôle de citoyen.

En quoi la réduction du travail à l’emploi prive-t-elle le citoyen de sa capacité à participer à la vie de la cité ?

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