Libéralisme et romantisme. Ou deux manières d’altérer le rapport à l’autre, par Jonas Sallembien

Aucune utilité ne peut légitimer le risque immense de partir sur les flots. Pour affronter la navigation, il faut des intérêts puissants. Or les véritables intérêts puissants sont des intérêts chimériques. Ce sont les intérêts qu’on rêve, ce ne sont pas ceux qu’on calcule. Ce sont les intérêts fabuleux (1).

Une lecture naïve de cette épigraphe consisterait à disjoindre arbitrairement le rêve, entendu comme une faculté de l’imagination, du calcul, propre à la faculté de l’entendement. Ainsi, l’un serait déprécié au rang de la fiction, tandis que l’autre, apprécié dans sa corporéité, aurait trait à la réalité. En d’autres termes, ce qui serait construit par l’imagination et ce qui serait produit par la raison, rendraient compte de deux mondes exclusifs et inconciliables. Mais, pour Bachelard, il n’en est rien : le rêve n’est pas ce qui nous donne les moyens de fuir le réel, en se réfugiant dans des chimères. Il est au contraire, ce qui permet d’approfondir l’être-là. Et c’est en ce sens qu’il faut entendre les intérêts chimériques dont il est ici question : l’imagination prend part au réel, en ce sens qu’elle entretient une relation étroite avec la matière et qu’elle en est constitutive. Elle est créatrice, en tant qu’elle détermine l’action dans le réel, jusque dans ce qu’il a de plus mystérieux et de troublant, comme peut l’être le fait de partir sur les flots. Il n’est donc nullement question d’agir selon les rêves, de s’y abandonner pour s’y réfugier face aux risques de la réalité, mais de construire celle-ci à partir des images que l’on se représente et d’y faire écho. Il ne peut y avoir d’un coté l’imagination et de l’autre la raison, dans la mesure où le calcul effectif que l’une effectue est déterminé par l’autre, et inversement. Dès lors, il ne s’agit pas de laisser libre cours aux images, pour se détacher progressivement de la matérialité, mais de réussir à saisir et à rendre effective la relation qui noue la première et la seconde. L’idée n’est pas de nier la dimension onirique du réel, mais de la rendre tangible, pour ne pas vivre dans les phantasmes et, conséquemment, détruire le réel avec ce et ceux qui le composent.

Or, c’est bien cette dépendance réciproque qui est altérée par les sociétés libérales. En effet, ces dernières reposent « sur une stimulation sans répit des désirs » (2), qui impose la généralisation de l’ἦθος de séduction et l’hégémonie de ses mécanismes. À l’œuvre dans les domaines économiques, politiques, éducatifs et culturels, ce remodelage complet de l’espace collectif nous a fait changer de monde : « s’est mis en place un nouveau mode de structuration de la société marqué par la suprématie de l’économie de consommation et de l’individu auto-centré. La séduction-monde a redessiné le visage du capitalisme […], désagrégé les encadrements collectifs [et] provoqué l’émergence d’une individualisation hypertrophique du rapport au monde » (3) et à autrui — ultime manière d’agir sur le comportement des hommes et de les gouverner, ultime figure du pouvoir dans les démocraties libérales.

Foncièrement capitalistes, ces dernières ne se réduisent donc pas à un mode caractérisé de production de la vie matérielle. Elles sont bien plutôt des utopies réalisées, où tout s’offre à profusion, où tout invite à céder à la tentation. Elles fabriquent ainsi massivement des objets matériels, en déployant conjointement une idéologie — c’est-à-dire un ensemble d’idées et de croyances propres à une époque, à une société, ou à une classe — dont le cœur est la séduction, qui se diffuse sur tous les fronts. D’abord, dans la sphère sociale ; et il suffirait d’ailleurs de prendre le seul cas de l’éducation pour en prendre la mesure. En effet, schématisé à l’extrême, elle se ramène aujourd’hui à la disqualification du modèle éducatif autoritaire et coercitif, au profit d’un modèle affectif et psychologique, centré sur la douceur compréhensive et la visée du bonheur immédiat de l’enfant. En somme, non plus contraindre, punir, et imposer des règles strictes, mais obtenir l’adhésion de l’enfant sans faire usage de moyens répressifs. La consécration du modèle relationnel, tolérant et hédoniste passe par le discrédit du paradigme punitif (4)— dont le corollaire, au sein de l’école, consiste à faire de l’enseignement un service, dont on pourrait être satisfait ou remboursé, rendu par certains professeurs qui s’appliquent à entretenir une forme de sentimentalisme à l’égard des élèves, pour chercher à leur plaire, dans la démagogie la plus grossière. Ensuite, dans la sphère culturelle, à travers une surabondance de biens (programmes télévisés, spectacles, musiques, jeux, romans, films, etc.), qui sont essentiellement des produits récréatifs de masse : leur but est essentiellement de divertir, et non d’instruire, en ce sens que les gens ne cherchent pas à apprendre de la culture, mais à la consommer, pour remplir l’espace et le temps et oublier la finitude de leur condition (5).

En ce sens, la séduction peut être dite souveraine, puisque les sociétés libérales l’extirpent du seul domaine amoureux. La séduction n’est plus ce qui permet de se rapprocher d’une personne, considérée singulièrement et exclusivement, en cherchant à faire naître chez elle un sentiment particulier, mais ce qui, péjorativement, s’efforce d’altérer, en chacun et de manière totalement indifférenciée, un état premier du rapport à l’autre, pour en faire un instrument au service de l’économie marchande. Et c’est bien ce déplacement qui nous pose ici un problème majeur, puisque la dilatation sociale des stratégies de séduction a détourné la séduction de son objet originel : l’amour. Et pour cause, il y a une réelle différence entre le désir de plaire, qui s’établit le plus souvent entre deux personnes, dans un rapport exclusif, et les comportements de séduction promus par les sociétés libérales, qui portent et s’étendent à n’importe qui ou à n’importe quoi, sans jamais prendre en compte une quelconque spécificité. Dès lors, si un sentiment en chasse systématiquement un autre, rendant ainsi quiconque incapable de se contenter de ce qu’il a et de se concentrer sur ceux qui sont là, c’est tout autant à cause de cet ἦθος de la séduction, que de l’imaginaire qui s’en diffuse, et que l’on retrouve principalement, sous des formes plus ou moins avouées, dans tous les domaines culturels, à commencer par la littérature, l’art ou le cinéma : il n’y est jamais question, ou seulement très rarement, des sentiments tels qu’ils sont — ceux qui approfondissent l’être-là. Ils les donnent à voir, bien plutôt, tels qu’on (se) les (re)présente, creusant ainsi un être-ailleurs qui, disloquant le rapport entre l’imagination et la réalité, constitue le fondement de son altération (6).

Revenir au réel apparaît alors comme la condition sine qua non pour réhabiliter une authentique appréhension de l’imagination. On ne peut se contenter d’y voir ce qui est prescrit immédiatement, de manière hétéronome et essentiellement par rapport au passé. Dans ce cas, l’imagination ne peut être dite que morte — ou formelle —, en ce sens que l’imaginaire qu’elle façonne se compose d’images n’ayant plus aucun rapport avec des objets réels. Paradoxalement, alors que ce qui est vécu — relativement à une imagination entendue comme un moyen de fuir le réel — l’est sur un mode intensif, cette intensité n’est jamais que ce qui résulte d’autre chose que soi. L’impasse de celui qui s’en complaît est alors de vivre selon un imaginaire qui, parce qu’il ne vient pas de lui, ne peut habiter sa propre réalité. Il faut donc, à l’inverse, essayer de concevoir l’imagination comme ce qui permet un acte, créateur et créatif, inscrit dans la durée. Elle est, pour le dire autrement, une capacité de faire avec le réel, à y prendre part, en se l’appropriant et en le renouvelant. L’imagination peut ici être dite vivante — ou matérielle, en ce sens que l’imaginaire qu’elle engendre se compose d’images ayant un rapport non phantasmé avec des objets réels. Comprise alors sur un mode extensif, l’imagination est ici ce qui fait le réel, ou plus précisément, ce qui l’approfondit. Elle n’est plus une simple faculté d’évasion, puérile et stérile, mais le lieu où s’érigent, à partir et dans le monde, des images et des projets qui séduisent vraiment la volonté. Si les images nous habitent, elles doivent aussi être ce qui nous habilite, dans la mesure où elles élucident une connexion entre la subjectivité et le monde.

À cet égard, l’imagination vivante est une poïétique (du grec ποιητικός, qui signifie fabriquer, confectionner), c’est-à-dire constitutive d’une vie de fabrication qui, quelle que soit la chose considérée, la fait passer du non-être à l’être (7). On peut donc redonner raison à l’imagination, si l’on entend par là, aussi bien lui rendre raison — elle n’est pas qu’un délire de l’esprit, à condition de ne pas en faire un instrument pour s’extirper du réel — que la rendre raisonnable — non déterminée par ce qui ferait d’elle une imagination morte et inféconde. A fortiori, cette entreprise apparaît d’autant plus indispensable lorsqu’il est question du rapport à l’autre, et même plus spécifiquement du rapport amoureux : celui-ci est bien réel, et ne peut donc pas s’appréhender par le seul biais de l’imagination. Il doit se construire tout en faisant écho à l’imagination, mais ne doit pas être abandonné au motif que la réalité ne correspond pas à l’image — chimérique — que l’on s’en fait. Cet écueil, imputable tant au libéralisme qu’au romantisme, doit alors impérativement être évincé, puisqu’il dégrade concurremment le rapport aux autres, à soi et au monde. Ainsi, contre l’idée selon laquelle l’amour, comme l’ensemble des relations, doit s’éprouver sur un mode intensif — mais par conséquent prescrit, immédiat, éphémère, fantasque et phantasmatique —, nous nous proposons de le saisir et de le (re)formuler sur un mode extensif, par lequel il faut entendre une construction qui, s’inscrivant partie par partie dans un temps long, permet de restituer le lien entre l’imagination et la raison, pour édifier le rapport à l’autre avec et dans la réalité.

I. La désagrégation du rapport à l’autre

1. Le romantisme comme fuite du réel

L’attitude romantique est de loin celle qui oppose le plus de résistance au réel. Paradoxalement, elle est la plus destructrice du sentiment, notamment amoureux, alors même qu’elle prétend en faire le cœur de sa dynamique. La raison en est que, bien qu’il soit particulièrement difficile de définir dans une synthèse ce qu’il faut entendre par romantisme, il est, presque invariablement, une réaction du sentiment contre la raison, avec tout ce qui semble en être indissociable : l’exaltation du mystère et du phantastique (8), la recherche de l’évasion et le ravissement dans le rêve, le morbide, le sublime, l’exotisme ou le passé, qui s’incarnent dans une sensibilité passionnée et mélancolique. Bref, de la pure misologie (9) c’est-à-dire une haine de la raison —, dans tout ce qu’elle a de plus vaine. Le pathétique de ce comportement trouve une résonance mémorable dans l’image du coup de foudre qui, en quelque sorte, dissout l’amour dans la rencontre — l’idée paraît d’ailleurs encore plus absurde lorsqu’elle est proférée par des personnes qui se gargarisent de bons sentiments anti-libéraux (10). L’amour y est « brûlé, consommé et consumé en même temps, […] dans un moment d’extériorité magique au monde tel qu’il est. Quelque chose arrive, là, qui est de l’ordre du miracle, une intensité d’existence, une rencontre fusionnelle (11). » Or, bien que la rencontre, d’un point de vue romantique, concerne deux êtres, elle n’est jamais qu’une rencontre avec soi : ce dont on fait l’expérience, ce n’est pas de l’autre, mais de soi et de l’intensité d’un sentiment — vécu comme tel, car phantasmé comme tel. Pour le dire autrement, c’est de l’Un dont on fait l’épreuve — mais non au sens de l’unité de deux être — et non de la dualité — d’abord différenciée, puis unifiée dans le temps (12). Ainsi, ce que le romantique prétend être une rencontre fusionnelle n’est jamais qu’un retour à soi et non une ouverture à l’autre. L’un des opéras de Richard Wagner, Tristan et Isolde, donne d’ailleurs une belle représentation de cette idée : si l’amour conduit à la mort, ce n’est pas parce qu’il est consumé dans le moment ineffable et exceptionnel de la rencontre, c’est parce que la rencontre s’opère dans une extériorité au monde, qui rend incapable quiconque d’y rerentrer. La relation à l’autre n’est en réalité qu’une relation à soi : l’idéal amoureux n’est pas imaginé et construit par rapport à l’autre, mais phantasmé par la seule imagination du sujet.

Et si, dans un autre registre, la vie de Madame Bovary se dénoue si tragiquement, c’est aussi du fait de cette incapacité à sortir d’un imaginaire, pour se confronter au réel et le construire. Elle constitue, à ce titre, l’image la plus dégradée, voire la plus dégradante, de l’imaginaire romantique de l’amour : c’est parce qu’elle ne cesse d’écouter son imagination — et non pas simplement la recherche de l’intensité du sentiment —, à travers laquelle elle phantasme les relations amoureuses qu’elle incarne l’être plus éternellement insatisfait, qui pourtant, semble à chaque instant vivre pleinement — ou du moins, le pense. Pourtant, son désir ne porte sur rien, dans la mesure où l’idéalisation imaginaire de son objet ne vaut que par son absence. Le personnage de l’œuvre éponyme présume donc une insuffisance intrinsèque du réel, comme s’il manquait d’un double meilleur. Mais ce rapport au monde et aux autres n’est que la manifestation d’un nihilisme, au sens nietzschéen du terme, consistant à nier l’être de la réalité sensible et immédiate au profit d’un arrière monde plus vrai (13), dans le plus clair ressentiment à l’égard de ce qui ne se laisse pas positivement définir. C’est donc parce qu’elle investit aveuglément un objet inaccessible, car irréel, que Madame Bovary tombe dans le délire de la passion. Et l’aporie de cette attitude, qui conduit à la mort, réside bien dans le fait de vouloir vivre toujours passionnément et intensément, tout en reconnaissant le caractère éphémère, chimérique et impraticable d’une telle vie.
En somme, dans les deux cas — celui de Wagner et celui de Flaubert — ce qui s’achève dans un crépuscule dramatique n’est dû qu’au fait de vivre dans l’ombre ce que l’on imagine du réel et non selon ce que celui-ci nous offre. C’est l’intensité du moment et la fugacité de la rencontre qui conduisent à des situations tragiques. Toute vie romantique est donc nécessairement dramatique, puis tragique, puisqu’elle se cristallise autour d’images périssables et billevesées, absolument dissociées de la réalité. Elle s’incarne dans une imagination morte, sans aucune portée créatrice, animée par l’intensité du sentiment et non par son extensivité. Ainsi, incapable de construire le réel à partir de l’imagination, elle se contente de replier celle-ci sur elle-même.

2. L’intensité ou le nerf du romantisme

En outre, si l’intensité du sentiment est ce qui conduit le romantique à n’être jamais satisfait de ce que lui offre le monde, c’est en partie du fait de la difficulté qui consiste à saisir et à comprendre ce qu’elle est. En effet, comme le note admirablement Tristan Garcia, l’intensité est, dans son essence même, paradoxale, puisque l’homme intense, « en triomphant, en accomplissant tous ces désirs et en atteignant tous ses buts, [sent] se relâcher en lui la tension existentielle, la vigueur de ses nerfs, [perdant] cette sensation indéfinissable qui [lui] permet […] d’évaluer favorablement l’intensité de sa propre existence (14). » Éprouver régulièrement une intensité suffisante est donc ce qui permet, aussi bien au romantique qu’à l’individu libéral, de se sentir vivant. Mais, au même titre que ce que Calliclès considère être une vie achevée et que Socrate symbolise par des tonneaux percés, qu’il faudrait remplir sans cesse, à l’image de la vie d’un pluvier qui mangerait et fienterait en même temps (15), la vie intense est une vie insatiable, où celui qui s’en fait l’écho ne peut que se lasser de ce qui, nécessairement, dans le monde réel, perd en intensité. Car, la vie suppose l’expérience, laquelle suppose la répétition. Et la répétition affecte nécessairement le coefficient d’intensité de tout ce qui est perçu. Vivre intensément, c’est donc immanquablement se sentir exister. Mais c’est aussi en produire la négation. En effet, la recherche de l’intense, en tant que principe exclusif de l’action, n’a d’autre issue qu’un paradoxe dévastateur : « le triomphe de l’intense en toutes choses est l’indice de sa défaite prochaine, parce que son affirmation par la pensée produit à terme sa négation. Paradoxalement, donc, plus notre sentiment gagne en intensité, plus il perd en intensité. Et nous sommes condamnées à le sentir s’hystériser, avant de s’annuler. […] Cette logique paradoxale de l’intensité ne tient pas à notre raison, mais à notre sentiment d’être vivant (16). » Mais, affirmer la primauté de l’un sur l’autre, tout en s’accommodant d’une situation aporétique, c’est finalement souscrire à l’aliénation la plus totale, dans un monde chimérique où règne intrinsèquement l’insatisfaction, le manque, l’affliction et, conséquemment, la servitude.

Il est alors possible de comprendre l’intensité comme une des logiques de séduction, puisque c’est bien à des individus passionnels que s’adressent les démocraties libérales — quand bien même elles postuleraient une anthropologie différente, comme en atteste d’ailleurs la représentation théorique du comportement humain dans le modèle économique néoclassique. Elles nous ont promis de devenir des hommes dont le sens existentiel est l’intensification de toutes nos fonctions vitales. Elles ne promettent plus aux individus une autre vie, un au-delà, mais seulement ce que nous sommes déjà — plus et mieux, par une augmentation de nos corps, une intensification de nos plaisirs, de nos amours, de nos émotions (17). Mais ce n’est jamais qu’en construisant un imaginaire de l’intensité qu’elle peuvent prétendre nous rendre nous-mêmes, en plus et mieux. Autrement dit, alors que l’intensité présume se jouer dans la sensibilité, elle n’est jamais que ce qui alimente une imagination morte, en ce sens que l’intensité, du fait de son essence paradoxale, ne fait pas à partir du réel, mais s’édifie dans l’imagination. À cet égard, si l’intense ne peut jamais être pleinement accompli, ce n’est pas seulement en raison de la manière dont il est vécu. C’est aussi du fait qu’il renvoie à un imaginaire, qui se satisfait de lui-même et qui, par conséquent, ne se construit pas avec et à partir du réel, mais contre ou en dehors de celui-ci. Ainsi, qu’il s’agisse de la société, de la publicité, de l’école, des romans, des films, des musiques ou même de l’art (18) —, l’exigence est toujours de vivre à fond, « suivant cette expression prosaïque, mais qui énonce avec exactitude ce qui est désormais attendu de nous. En toute chose, le seul vrai péché est d’avoir manqué d’intensité. On peut avoir été médiocrement flamboyant. Mieux vaut avoir été médiocre avec flamboyance (19). » La médiocrité, transfigurée en excellence, est donc bien aussi ce qui se joue dans l’aplomb du romantique. Est médiocre ce qui est moyen : l’existence, les relations, les sentiments, le monde, les autres, les choses, etc. Et c’est précisément parce que chacun de ces éléments est unique, fragile et singulier, que l’homme intense les répudie : la recherche de l’intensité n’investit jamais un objet unique, mais une potentialité d’objets multiples. Ainsi, le bonheur n’est pas une satisfaction simple, mais la totalité des satisfactions possibles. Et c’est bien ce qui, en partie, en constitue l’irréalisabilité, puisqu’il repose sur une multiplicité d’objets et de désirs insatiables en même temps et durablement — il est mobile, passant d’un objet à un autre (20), étant ce passage d’un objet à un autre. Par ailleurs, en un sens métaphysique, est médiocre ce qui est inférieur. Dès lors, puisque le romantique, comme le libéral, se (re)tourne toujours vers ce qu’il imagine et ce qu’il phantasme du monde et des autres, ce qui est inférieur, pour lui, c’est le monde sensible. Et, là encore, c’est toujours le mépris de la réalité qui s’affirme. C’est parce qu’elle est considérée comme médiocre, inférieure, qu’elle doit être intensifiée pour être rendue — illusoirement — excellente et flamboyante.

Or, cette opération n’est possible qu’au prix d’une négation du réel : le libéral et le romantique fuient ce dernier, parce que subalterne, pour se réfugier dans ce qu’ils imaginent qu’il est ou doit être ; ils le fuient, pour s’enfermer dans une imagination morte, dans des images chimériques qui demeureront incapables de produire et de réaliser quoi que ce soit dans la réalité et de permettre à l’illusionné d’y revenir. Par conséquent, les sociétés libérales ne nous rendent pas plus et mieux. Elles nous rendent moins et pire. Moins, parce que l’être — le réel — vaut plus que le non-être — son double imaginaire. Pire, dans notre rapport aux autres, à soi et au monde.

3. L’altération du rapport à l’autre

Et ce pire, qui résulte, nous l’avons vu, d’une imagination morte — c’est-à-dire, rappelons-le, d’une imagination comprise comme ce qui fait naître un imaginaire constitué d’images sans aucun rapport avec des objets réels —, et de la recherche de l’intensité comme seul critère existentiel, pose justement un problème tragique dans le cas de l’amour. Et pour cause, l’amour, c’est bien le rapport à l’autre. Or, le romantique, comme le libéral, n’est jamais que dans un rapport à soi. Mais il n’est pas seulement incapable de penser ou de vivre réellement l’amour, il le dégrade, en désagrégeant le rapport à l’autre. En effet, le rapport libéral, comme le rapport romantique à l’autre est une relation je-chacun. Le je englobe aussi bien l’individu ayant une identité propre, qu’un être formant une unité distincte dans une série hiérarchisée ou qu’un agent quelconque que l’on ne peut ou que l’on ne veut nommer. Chacun désigne l’autre, mais considéré en tant que. Il ne désigne alors pas la figure de l’altérité, mais la médiation même par laquelle le sujet s’énonce et fait le récit de lui-même — pour les autres ou en dépit des autres, donc essentiellement pour soi, en tant que tout procès de subjectivation suppose un acte de reconnaissance par lequel le sujet se constitue dans l’estime de soi (21). Par conséquent, si l’autre n’est jamais considéré que comme un chacun, c’est-à-dire en tant qu’il permet à l’individu de se comprendre et de se dire lui-même, ce modèle relationnel semble malaisé pour penser le rapport amoureux. L’autre est interchangeable, malléable, puis négligeable, c’est-à-dire tout le contraire de ce que l’on peut légitimement attendre d’une relation amoureuse. Le libéral et le romantique, en considérant l’autre en tant que moyen, le dégrade inévitablement. Certes, on pourrait objecter que l’autre, devenu je, se servirait aussi du chacun pour se comprendre et se dire lui-même. Mais le problème demeurerait le même : on ne peut convenablement penser l’amour sur un mode relationnel de dégradation et d’instrumentalisation.

Convenons donc que l’amour doit se penser sur une relation je-tu, qui se caractérise par la réciprocité et l’interdépendance. En effet, « c’est dans le lien du je-tu, sur l’axe du je-tu qu’on découvre les véritables caractères de l’homme. Il y a là une sorte d’ontologisme réciproque qui transcende le substantialisme du moi, qui fait du tu, en quelque manière l’attribut le plus prochain, le plus fondamental du je. (22) » Ainsi, l’amour ne peut être conçu sur le mode d’une imagination morte, sans lien avec le réel, puisque que justement, le monde, c’est l’ensemble des phénomènes qui nous rendent présents : il nous construit en même temps que nous le construisons. C’est un monde sensible, perceptible, où l’homme se « rencontre » avec le monde, à tel point que « toute vie véritable est rencontre (23). » Dès lors, l’homme ne devient je qu’au contact du tu. « Le partenaire paraît et s’efface, les phénomènes de relation se condensent ou se dissipent, [mais] c’est dans cette alternance que s’éclaircit et croît de proche en proche la conscience du partenaire qui demeure, la conscience du je (24). » A contrario, celui qui envisage la relation à l’autre comme un je-chacun peut également s’énoncer comme suit : « quand il oublie de faire agir et de réaliser son tu spontané au contact du tu qu’il rencontre, son tu s’introverti. Ce qui se produit est un tête à tête avec soi-même qui ne peut être une relation, ni une présence, ni une réciprocité féconde mais une division interne (25). » Si l’on pousse ce raisonnement, l’attitude de non-relation à l’autre serait une attitude non ou infra-humaine, puisque ce serait refuser l’autre en tant qu’existant. La personne reçoit dans la rencontre, elle reçoit la présence de l’autre et donne sa présence, pour un accroissement d’elle-même et de sa liberté. Elle ne serait vraiment elle-même que dans une relation de type je-tu, qui lui permet d’aborder cet autre, c’est-à-dire de connaître quelque chose de lui : « lorsque suivant un chemin, nous rencontrons un autre homme qui venait à notre rencontre, suivant aussi son chemin, nous ne connaissons que notre partie du chemin, non la sienne ; nous ne connaissons sa partie du chemin que dans la rencontre (26). »

Une fois actée l’idée selon laquelle la relation à l’autre doit se penser, non sur un mode instrumental, mais sur celui d’une interdépendance et d’une réciprocité, la question est alors de savoir comment celle-ci peut perdurer. Il faut donc, si l’amour est bel et bien un évènement réel, parce qu’il a lieu dans le réel, qu’il soit soumis à celui-ci. Soumis, dans un sens noble, qui est celui de s’engendrer et de se construire dans et avec le réel, c’est-à-dire dans la temporalité et dans la spatialité qui lui sont propres.

II. Revaloriser le rapport à l’autre

1. L’amour est une expérience de la dualité, dans le temps

Si l’amour, et donc le rapport à l’autre, ne peut s’envisager sur un mode strictement intensif, qui ne cache qu’un simple rapport à soi, une perception du monde par le biais du sentiment et l’enorgueillissement dans une imagination morte — modèle tout autant promu par les phantasmes romantiques que par la société de séduction —, il apparaît impératif d’en reformuler le sens et la portée. Pour cela, il est d’abord nécessaire de récuser, au plus profond, la conception romantique de l’amour, car dire ce qu’il n’est pas, c’est déjà, négativement, entrevoir ce qu’il est. Certes, celle-ci est d’une beauté artistique extraordinaire. Mais elle présente « un inconvénient existentiel grave (27) », car elle cristallise la relation amoureuse dans la rencontre — vouant alors l’existence amoureuse à toujours vouloir réanimer un évènement éphémère et périssable. Or, s’il y a bien quelque chose qui définit l’amour, c’est sa réalité — et conséquemment sa temporalité : c’est dans un monde régi spatialement et temporellement qu’il a lieu. La difficulté, c’est que le réel, on ne cesse de le rater, de l’ignorer activement, car trop absurde, vain, imprévisible, et surtout unique. Mais la rencontre amoureuse se situe bien dans cette imprévisibilité et cette incalculabilité. Dès lors, l’amour ne peut se réduire à la seule rencontre : il est une construction qui s’accomplit dans le temps et la réalité, quand bien même il ferait écho à une imagination, mais qu’il faudrait cette fois-ci considérer comme vivante, c’est-à-dire créatrice. Tout l’enjeu de l’amour ne réside donc pas dans l’extase du commencement, ni même dans la volonté d’alimenter un imaginaire qui ne serait qu’un moyen de fuir le réel — parce que l’amour, lorsqu’il dure, ne peut que nécessairement s’éloigner de l’image que l’on s’en fait. On peut d’ailleurs saisir cette disjonction entre l’idée et la réalité, en réduisant à l’extrême l’image héraclitéenne : « pour ceux qui entrent dans les mêmes fleuves affluent d’autres et d’autres eaux (28) » (ποταμοῖσι τοῖσιν αὐτοῖσιν μϐαίνουσιν ἕτερα καὶ ἕτερα ὕδατα ἐπιρρεῖ). Un fleuve ne reste pas le même parce que ses rives resteraient les mêmes. Au contraire, elles changent sans cesse. Les fleuves ne sont pas les mêmes en soi, indépendamment du regard humain : ils sont les mêmes parce que ceux qui y rentrent savent qu’ils rentrent dans tel ou tel fleuve. En soi, le fleuve change sans cesse. Et si les eaux et les rives, toujours autres, sont les eaux du même fleuve, ce n’est que pour nous qui accolons la fixité des mots ou des pensées à la réalité mouvante. En somme, le réel est donc un mobilisme universel, un monde dans lequel tout change, évolue, se transforme et se corrompt. À l’inverse, l’idée est ce qui fixe arbitrairement la réalité, à partir de l’image que l’on s’en fait, laissant entendre que celle-ci serait et devrait être ce que l’on en imagine. Néanmoins, en se délectant de cette dualité, la seule chose à laquelle on parvient, c’est à se détacher progressivement du monde sensible pour se claustrer dans celui des idées.

Dès lors, il ne faut pas renier la réalité amoureuse au profit de ce que l’on en conçoit, précisément parce que l’imagination, qui s’immobilise dans l’intensité de la rencontre, ne peut jamais, à terme, correspondre à la mobilité et à la contingence du réel. Au contraire, l’amour doit s’appréhender comme une construction durable et continuée, comme une aventure obstinée. Dès lors, « laisser tomber au premier obstacle, à la première divergence sérieuse, aux premiers ennuis, n’est qu’une défiguration de l’amour. Un amour véritable est celui qui triomphe durablement, parfois durement, des obstacles que l’espace, le monde et le temps lui imposent (29). » Il est séquentiel, en ce sens qu’il se compose de points, d’épreuves, de tentations, d’apparitions, contre lesquelles il faut sans cesse rejouer « la scène du Deux (30) » pour trouver les termes d’une nouvelle déclaration. L’amour, s’il doit être déclaré, doit aussi, durablement, être re-déclaré.
L’amour ne peut donc se concevoir sur le mode de l’intensité, du miracle et de l’imaginaire qui s’en fait l’écho. Il est une épreuve laborieuse, c’est-à-dire une construction de l’éternité temporelle, « de l’expérience du Deux, tenace, point par point. […] Il y a un travail de l’amour, et non pas seulement un miracle. Il faut être sur la brèche, il faut prendre garde, il faut se réunir, avec soi-même et avec l’autre. Il faut penser, agir, transformer. Et alors, oui, comme la récompense immanente du labeur, il y a le bonheur (31). » Ce travail, qui inscrit partie par partie la relation amoureuse dans l’éternité et dont la condition est la fidélité — preuve, d’ailleurs, que l’éternité peut exister dans le temps même de la vie —, c’est celui que constitue une définition extensive de l’amour, laquelle doit prendre le contre-pied de celle, illusoire et douloureuse, qu’en donne le romantique ou le libéral.

2. Il doit être pensé sur un mode extensif et non intensif

Par extensif, il faut donc entendre deux points fondamentaux. D’abord, ce qui, comme un contresens, diffère radicalement de l’intensif. Négativement, est extensif ce qui n’est pas intensif, et inversement, puisque l’un et l’autre ne se jouent pas sur le même plan : le premier est une entreprise dictée par la raison, une construction active, donc, qui s’étend dans la durée et la réalité de celle-ci ; le second est une pure appréhension par le sentiment, une réception passive, qui se joue dans l’immédiateté et qui renvoie à une idée de ce qu’est ou de ce que devrait être la réalité. Ensuite, positivement, est extensif ce qui se conçoit comme un ordre du réel partie par partie, c’est-à-dire comme un espace « peu susceptible de gradation ou de modulation, découpant le monde comme des clôtures définissent des parcelles dans les champs cultivés, [qui n’admet pas] la priorité de la variation sur la catégorisation (32). » En d’autres termes, et pour restituer cette idée dans notre propos, l’amour doit se penser sur un mode extensif, en ce sens que toujours la force de la construction ajustera la relation aux mouvements aléatoires et aux épreuves que la réalité lui soumet. Dès lors, si l’intensif est ce à quoi on fait dépasser la mesure ordinaire, et l’extensif, ce qui s’étend et ce qui fait l’effort pour s’étendre, il faut admettre la contradiction de l’un et la pertinence de l’autre. L’intensif se pense toujours qualitativement. Or, de ce point de vue, il constitue un paradoxe, voire un sophisme, puisqu’une qualité peut excéder une quantité de matière — le corps, par exemple, de celui qui cherche à se soumettre à des intensités exponentielles (33). Il s’opère ainsi à partir d’une image du réel, qui entretient un lien paradoxal avec le réel. A contrario, l’extensif est nécessairement quantitatif — mais il n’est pas pour autant quantifiable. Et comme une grandeur ne peut excéder une quantité de matière, l’amour, lorsqu’il est pensé à l’aune de cette idée, rend compte de la réalité et de son bien-fondé : la qualité est toujours insatiable ; la quantité, non pas au sens d’une accumulation ou d’une quantification, d’un calcul — pour reprendre le terme de notre épigraphe —, est une extension d’un évènement unique, singulier et outrageusement réel.

Conclusion

Prétendre dire ou prescrire en quoi consisterait l’être-là, reviendrait encore à anticiper le réel, à le doubler et à le comparer à un (autre) double chimérique, condamnant une pensée de l’amour ou de l’altérité à une simple doublure qui ne rendrait jamais compte de l’identité réelle du monde. Le seul moyen de le saisir serait alors de le restreindre à une pensée tautologique : le réel, c’est le réel. De même, un amour réel, c’est un amour réel, avec tout ce qui l’implique dans la réalité et tout ce qu’il y implique. Ainsi, comparer, c’est toujours dégrader, car l’opération s’effectue à partir d’un original illusoire au nom duquel on vise la destruction du monde, au profit d’un monde meilleur. Au mieux, il convient donc de simplement le dupliquer dans l’imagination — rendant ainsi explicite l’étroite relation entre l’imagination, la raison et la réalité. Dès lors, l’objet de notre texte n’est nullement de substituer une représentation imagée de l’amour à une autre. En effet, l’imagination morte est impuissance face à la réalité, précisément parce qu’elle l’idéalise. Or, lorsqu’elle s’efforce d’être vivante, elle matérialise son contenu pour se construire avec et dans le réel — bref, elle y prend part. Elle ne peut alors être considérée comme une simple abstraction de l’esprit, qui chercherait à séparer et à isoler des images pour les considérer indépendamment, précisément parce que c’est ce à quoi elle s’oppose qui s’efforce de séparer en deux ce qui ne fait qu’un, à distinguer entre ce que l’on imagine du réel et le réel lui-même. Cette attitude, c’est ce que Proust appelle une paresse d’esprit — qu’il considère par ailleurs comme congénitale (34)— qui consiste à dire, « pour user d’une terminologie naïve en accord avec des sentiments naïfs eux-mêmes, […] que l’évènement qui s’est produit n’est pas le « bon » ; le bon évènement, l’’évènement qui aurait seul droit de se dire véritablement réel, est justement celui qui n’a pas eu lieu, étouffé avant de naître par son double truqué (35). » Néanmoins, la coïncidence du réel est bien la simplicité même, la version la plus limpide du réel. Mais l’illusionné — le libéral ou le romantique —, c’est-à-dire celui qui, jusqu’au bout, mise sur la grâce d’un double, se plaît à n’y voir qu’une absurdité majeure. Il vit dans un monde qui n’existe nulle part ailleurs que dans son imagination, en justifiant son délire en alléguant que la réalité est insignifiante, absurde et idiote — car, avant de signifier imbécile, idiot signifie simple, particulier, unique de son espèce.

Il n’y a donc rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserve l’impérieuse prérogative du réel. L’illusionné n’admet le réel et ne le tolère qu’à certaines conditions et jusqu’à un certain point. Mais, dès lors qu’il abuse et se montre déplaisant, c’est-à-dire qu’il ne correspond plus à l’image qu’il s’en fait, cette tolérance est suspendue. Il se refuse alors à le percevoir, pour se mettre à l’abri, dans l’imagination, de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs (37). Ce n’est donc pas que l’illusionné — en lieu et place du romantique ou du libéral — se refuse à voir, au sens où il nierait le réel : il le voit, il l’admet, mais cette perception est impuissance à engendrer un comportement adapté à la perception. Il maintient son point de vue et son comportement, s’obstine à dissocier l’imagination de la raison, le phantasme de la réalité, le sentiment du raisonnement, tout comme s’il n’avait rien vu. Mais « il s’agit moins là d’une perception erronée que d’une perception inutile (38). » Ainsi, est inutile ce qui ne prend pas part au réel — pis, ce qui l’évince, l’éloigne et le dégrade.
Or, si le réel, c’est ce qui est unique, singulier, contingent et imprévisible, c’est aussi ce qui en fait sa beauté. Celle-ci, c’est à partir de quoi se construisent les images d’une imagination vivante, indéniablement ouverte sur la réalité. La relation à l’autre, construite à deux dans le temps, doit alors prendre acte de ce caractère laborieux du réel, qui constitue son essence même. Ainsi, est authentique une relation qui s’édifie avec l’autre et dans la réalité. Inversement, est inauthentique celle qui s’érige contre le réel, car en s’en détachant, c’est justement de l’autre qu’elle s’écarte, pour ne plus faire naître, finalement, qu’une relation de l’illusionné à lui-même. Par conséquent, si « bien penser, la qualité suprême ; et la sagesse : dire le vrai et agir suivant la nature, à l’écoute (39) », la conclusion à notre propos est cristalline : il est enfantin de distinguer le monde dans lequel se situent les romantiques et les libéraux — et qui conditionne la relation qu’ils entretiennent avec les autres —, du monde dans lequel s’inscrivent et auquel participent, les autres.

Jonas Sallembien – Coresponsable du pôle publication au Poing Commun – Professeur de philosophie.


(1) Bachelard, L’Eau et les Rêves. Essai sur l’imagination de la matière (1942), Paris, Éditions Le livre de poche, 2011, p. 88, nous soulignons.

(2) Lipovetsky, Plaire et toucher. Essai sur la société de séduction, Paris, Éditions Gallimard, 2017, p. 346.

(3) Ibid., p. 17-18.

(4) Il n’est ici pas question de condamner hâtivement le second paradigme au profit du premier, plus archaïque. Il s’agit plutôt d’observer un déplacement, une métamorphose. D’ailleurs, à titre indicatif, et en ce qui concerne le cas de l’enseignement, disons que nous serions plutôt partisans d’un modèle qui placerait au centre du processus, non pas l’élève ou le tuteur, mais le savoir.

(5) Cf. Pascal, Pensées (1669), Livre A, Ch. VII et XVI, § 144, 145, 231 et 232 (Sellier), Paris, Éditions le Livre de poche, 2000, p. 107 et 171.

(6) Cf. I, 1, et notamment la mise en perspective du personnage de Madame Bovary, de l’œuvre éponyme de Flaubert.

(7) Cf. Platon, Le Banquet, 205b-c, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1989, p. 93, traduction modifiée. « Tu sais que la fabrication renferme bien des choses : elle exprime en général la cause qui fait passer du non-être à l’être quoi que ce soit, de sorte que toute invention est fabrication et que tous les artisans sont des fabricants (ποίησις, ὥστε καὶ αἱ ὑπὸ πάσαις ταῖς τέχναις ἐργασίαι ποιήσεις εἰσὶ καὶ οἱ τούτων δημιουργοὶ πάντες ποιηταί).

(8) Nous employons volontairement ce terme archaïque pour faire écho aux phantasmes, c’est-à-dire aux productions imaginatives par lesquelles le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité, dans lesquels les figures romantiques se complaisent inlassablement.

(9) Cf. Platon, Phédon, 89d – 91a, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1926, p. 55-57.

(10) Cf. Infra, I, 3, sur l’analogie entre romantisme et libéralisme.

(11) Badiou, Éloge de l’amour (2009), Ch. III, Paris, Éditions Flammarion, Coll. Champs, 2016, p. 39.  

(12) Cf. Infra, II, 1.

(13) Cf., GM, II, § 21 ; FP XII, 7 [8] ; FP XIII, 9 [35] ; 11 [99] et 11 [228].

(14) Garcia, La vie intense, Introduction, Paris, Éditions Autrement, Coll, Les Grands Mots, 2016, p. 7-8.

(15) Cf. Platon, Gorgias, 493d-494c, Paris, Éditions Flammarion, Coll. GF, 2007, p. 234-236.

(16) Garcia, La vie intense, Ch. 6, op. cit., p. 139-140.

(17) Cf. Ibid., Introduction, op. cit., p. 11.

(18) Nous pensons notamment, de manière non exhaustive et pour des raisons complètement différentes les unes des autres, au Baiser de judas (1304-1306) de Giotto, au Siège d’Asola (1544-1545) de Le Tintoret, à Falling Man (1950) de Giacometti, à Autumn Rhythm [Number 30] (1950) de Pollock, au Bord de l’arc (2005) de Surian, ou encore au mouvement actionniste viennois (et en particulier tel qu’il s’incarne chez Günter Brus et Hermann Nitsch).

(19) Garcia, La vie intense, Introduction, op. cit., p. 20.

(20) Cf. Lantoine, « Doublez le réel, il vous rattrape toujours. », § 14, Acta fabula, vol. 9, n° 6, Essais critiques, Juin 2008 (http://www.fabula.org/acta/document4342.php).

(21) Cf. Ricœur, « L’acte de juger », in Le Juste, I, Paris, Éditions Esprit, 1995, p. 191.

(22) Buber,  Je et Tu (1923), Préface de Gaston BACHELARD, Paris, Éditions Aubier, 1969, p. 9-10, nous soulignons.

(23) Ibid., « Des mots-principes », in Je et Tu (1923), Partie I, op. cit., p. 30.

(24) Ibid., p. 52.

(25) Ibid., p. 106-107, nous soulignons.

(26) Ibid.,  p. 114.

(27) Badiou, Éloge de l’amour, Ch. III, op. cit., p. 40.

(28) Héraclite, Fragment B12, in Conche, Héraclite. Fragments, 132 (12), Paris, Éditions Presses Universitaires de France, Coll. Épiméthée, 2011, p. 452. Pour notre propos, nous ne tiendrons ici pas compte compte de la seconde moitié du fragment : « et les souffles vitaux s’exaltent de ce qui est humide » (καὶ ψυχαὶ δὲ ἀπὸ τῶν ὑγρῶν ἀναθυμιῶνται, traductions modifiée).

(29) Badiou, Éloge de l’amour, Ch. III, op. cit., p. 41.

(30) Ibid., Ch. IV, p. 56.

(31) Ibid., Ch. VI, p. 83.

(32) Garcia, Nous, Livre II, Ch. 1 Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 2016, p. 181.

(33) C’est d’ailleurs ce qui entraîne, pour ne mentionner que deux conséquences précises, des cas cliniques de folie (où le romantique finit par ne même plus reconnaître la réalité, à l’image d’Œdipe dans Œdipe roi de Sophocle, se crevant les yeux pour refuser le réel à sa perception, lorsqu’il contrarie ses desseins) ou des syndromes d’épuisement professionnel (où le libéral s’épuise, se sent inefficace et s’éloigne progressivement de son travail et des autres).

(34) Cf. Proust, Du coté de chez Swann (1913), in À la recherche du temps perdu, Tome 1, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 267.

(35) Rosset, Le réel et son double (1976), Paris, Éditions Gallimard, Coll. Folio essais, 2009, p. 47.

(36) Cf. Ibid., p. 51-52.

(37) Cf. Ibid., p. 7-8.

(38) Ibid., p. 10.

(39) « Σωφρονεῖν ἀρετὴ μεγίστη, καὶ σοφίη ἀληθέα λέγειν καὶ ποιεῖν κατὰ φύσιν ἐπαΐοντας » (Héraclite, Fragment B112, in Conche, Héraclite. Fragments, 62 [112], op. cit., p. 234).

Les voeux 2018 du Poing Commun

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Citoyenne, citoyen,

Le pire ennemi de la justice et de la liberté demeure plus que jamais la lassitude, mère du désespoir, et terreau de l’impuissance.

Quel est notre but ? Enflammer les cœurs républicains partout en France, et même ailleurs. Susciter le questionnement, la remise en cause, l’indignation, la révolte des consciences, de LA Conscience, celle du Peuple. Celle-ci doit grandir, et le Poing Commun avec elle.

Notre association prend de l’ampleur, autant que la tâche qui nous incombe : Lyon, Dijon, Toulouse, Rennes, Paris, Villeurbanne… Mobilisons-nous, chers amis, partout, auprès de chacun et de tous, rappelons à tous nos concitoyens que nous sommes la République !

L’année 2018 s’annonce studieuse pour nous, mais l’unité et l’indivisibilité de l’association nous porteront à la hauteur de nos objectifs. Notre force, et notre crédo, résident dans notre capacité à surpasser l’individu et à surmonter les divergences, pour la proclamation de notre point commun à tous : la République.

Gardons à l’esprit que partout où le Poing Commun plantera sa cocarde, la République fleurira.

Toute l’équipe du Poing Commun vous souhaite une très belle année 2018 et vous présente ses plus sincères vœux d’amitié.

Le président du Poing Commun.

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[Tribune Libre] « Laïcité, le cœur battant de la République. » Par C.Thizy

Tribune libre – « Laïcité, le cœur battant de la République. » Par C.Thizy

22/12/2017

La bougie du 112e anniversaire « officiel » de la laïcité a été soufflée il y a quelques jours. Et pourtant… Écran de fumée mémoriel ou véritable attachement de nos représentants à l’un des principes fondateurs de la République ?
À la lumière de l’actualité, un doute persiste affreusement. La création d’un « dialogue interconfessionnel » sous l’égide du ministre (d’État) de l’Intérieur, ou encore les dispositions de l’article 38 du projet de loi « pour un État au service d’une société de confiance » (autorisation de subventions de l’État à des associations cultuelles !), suscitent de vives et légitimes inquiétudes.

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LPC Lyon lance « Les Points Communs »

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L’équipe d’animation: Elliott Aubin, Meriem Boudokhane, Paul Sylvestre, Soël Diab, Sandrine Balleydier et Pierre Triolier

Depuis sa création en 2015, « Le Poing Commun » s’engage et se mobilise, sur l’ensemble du territoire, pour défendre et promouvoir les fondamentaux républicains.

En 2018, le groupe local de Lyon propose d’ouvrir une nouvelle étape dans son engagement associatif et citoyen en lançant un nouveau dispositif : Les Points Communs.

Les Points Communs est l’application concrète  des valeurs humanistes et républicaines que nous défendons depuis trois ans, dans les politiques publiques locales et dans les initiatives citoyennes et associatives.

A travers 10 grands thèmes locaux, nous proposerons aux acteurs associatifs et aux citoyens engagés  une grande consultation partenariale afin de réaliser collectivement un diagnostic de notre territoire et d’interroger ensemble la notion de commun et d’intérêt général.

Cette consultation, qui rythmera l’année 2018, aboutira, outre un diagnostic partagé,  à la rédaction d’un abécédaire de la vie citoyenne lyonnaise, publié au 1er trimestre 2019.

Cet abécédaire, outil que nous souhaitons dans sa rédaction collaboratif et participatif, valorisera les initiatives associatives et citoyennes, l’histoire et le patrimoine de notre ville et portera des propositions concrètes dans le débat public.

Pour rejoindre la démarche : lepoingcommun@gmail.com

dossier presse LPC final

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Lancement LPC Villeurbanne !

Communiqué de presse 8/12/17

villeurbanne

A l’occasion du 112ème anniversaire de la loi du 9 décembre 1905, dite loi de séparation des églises et de l’Etat, le Poing Commun, association de défense et de promotion des fondamentaux républicains annonce la création d’une antenne villeurbannaise. Comme les autres antennes, elle sera étroitement liée à l’association « mère » mais assurera ses propres événements et groupes de travail en lien avec son territoire.

Parmi les membres de l’antenne villeurbannaise, on comptera Jonathan Bocquet, Olivier Glück, Pascal Merlin et Mathieu Soares, tous les quatre élus municipaux, Laurent Legendre, candidat à la dernière législative, mais aussi et surtout des citoyens d’horizons divers, encartés ou non. La volonté reste la même : réunir au-delà des clivages partisans des personnes qui se retrouvent autour de l’idéal républicain, le dénominateur commun de leurs engagements.

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(Cycle Thématique) « Haro sur le travail ! » par V.Joly et J.Sallembien

Contribution de Virgile Joly et Jonas Sallembien dans le cadre du cycle thématique sur le travail.

Haro sur le travail !

Quelles incompréhensions ? Quels mésusages ?

 

Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.[1]

 

Travail et emploi, une confusion des genres

Pourquoi travaillons-nous ? Quelle utilité tirons-nous de notre travail ? Alors que seul le travail rémunéré semble être valorisé, nous nous rendons compte au quotidien que notre travail prend de multiples formes : notre emploi, nos engagements familiaux, associatifs, politiques, nos loisirs. De toutes ces activités, nous en dégageons une utilité qui peut être directe (faire son potager) ou indirecte (télémarketing rémunéré). Assez rapidement, le travail apparaît dans sa multiplicité, et la valeur d’utilité qui lui est associée s’oppose bien souvent à la valeur économique qui lui est attribué. Nous dénoncerons ici la confusion sémantique insidieusement orchestrée entre les notions de travail et d’emploi. Nous redonnerons ainsi sa pluralité au concept de travail en présentant et en interrogeant la diversité de ses aspects. Ainsi dissocié de l’emploi, le travail appelle à être réinvesti, notamment dans ses dimensions les plus enrichissantes. Réduire le citoyen à un simple travailleur totalement aliéné à son emploi sape les fondements d’une République authentique dont la condition de légitimité est l’existence de citoyens impliqués dans la vie de la cité. Son pendant serait un Etat réduit à ses fonctions régaliennes, soumis aux dictats de l’économie libéralisée. Il apparaît alors urgent de se libérer de la mainmise du pouvoir économique sur la décision politique en permettant à chaque travailleur de se réapproprier son rôle de citoyen.

En quoi la réduction du travail à l’emploi prive-t-elle le citoyen de sa capacité à participer à la vie de la cité ?

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Travail, le Grand Entretien : Jean-Jacques Gury et Thierry Rochefort

JeRochefort Guryan-Jacques Gury a travaillé comme correspondant de la cellule anti-blanchiment d’argent du ministère des Finances, et publie son premier livre, « Le coup d’État milliardaire » (éd. Utopia, 2017).
Thierry Rochefort est universitaire et sociologue, spécialiste des conditions de travail.
Ils sont les invités du Poing Commun pour son grand entretien, qui vient clôturer son cycle thématique sur le travail.

 

Paul Sylvestre (PS) : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots, et parler de votre expérience personnelle sur le thème du travail ?

Jean-Jacques Gury (JJG) : Peut-être que je vais me contenter de lire ce qu’on dit sur moi, comme ça ce sera objectif, même si c’est nécessairement orienté (rires). Les éditions Utopia (où JJG publie son dernier livre [NDLR]) me présentent ainsi : « juriste de formation, JJG a travaillé pour une filiale financière d’un groupe international d’assurances, notamment à l’Inspection générale comme correspondant de la cellule anti-blanchiment d’argent du ministère des Finances.
Proche du collectif Roosevelt, il est membre d’ATTAC et du Groupe de Réflexions et d’Actions Métropolitaines : le GRAM.
Interrogateur de systèmes, il a l’art de les décortiquer pour en simplifier l’approche dans une pédagogie captivante ». C’est élogieux, mais je n’allais pas m’en priver !

PS : C’est un beau parcours, merci beaucoup ! Et vous monsieur Rochefort ?

Thierry Rochefort (TR) : Je suis à la fois un universitaire sociologue du travail et des organisations, mais également un praticien sur ces questions, puisque j’ai été pendant une quinzaine d’années membre de l’ANACT (Agence Nationale pour l’Amélioration des Conditions de Travail), et qu’aujourd’hui j’interviens au sein d’une grande entreprise sur les questions de prévention des risques psychosociaux, burnout et conditions de travail en général.
Sur le plan politique, je suis secrétaire national du MRC sur les questions travail et emploi et je viens de fonder avec des amis — Damien Durez et Jerôme Maucourant notamment — le cercle Nation et République sociale.

JJG : C’est très complémentaire, tout ça !

PS : Que vous inspire, dans la réforme du Code du travail, le recours aux ordonnances par le gouvernement Macron ? Est-ce réellement un moyen pour l’exécutif d’aller vite, comme l’a dit le Premier ministre en mai, ou est-ce le signe d’autre chose ?

JJG : Effectivement, on ne peut pas dire que ça ne va pas vite. Cette procédure est une procédure accélérée, qui a court-circuité à la fois le Parlement, l’opposition, les amendements qu’il aurait pu y avoir s’il y avait eu une discussion classique, et donc les améliorations probables ou les orientations différentes. Mais on va dire que si la procédure avait été différente, le résultat aurait été le même.

Je considère que c’est une péripétie. Pourquoi ? Ces ordonnances avaient pour but d’amender le droit du travail pour essayer d’améliorer l’emploi. Or, le chômage de masse, c’est la différence entre le nombre d’emplois qui sont proposés et le nombre de personnes qui veulent travailler, ou qui sont à la recherche d’un emploi, ou qui travaillent. C’est une différence arithmétique. Et ce n’est pas la modification du Code du travail qui va changer quelque chose sur le nombre d’emplois ou le nombre de personnes qui veulent travailler ! C’est comme si le Code pénal créait des délinquants ! Le Code du travail ne crée pas le chômage.

C’est une péripétie, parce qu’il faut bien savoir que le chômage n’est pas une fatalité qui arrive à un moment donné dans l’évolution normale de la société, c’est un système qui a été mis en place par la politique néolibérale développée depuis 35 ou 40 ans. Tant qu’on suivra cette politique, on sera dans un chômage de masse. Ce ne sont pas quelques changements, quelques modifications ou quelques améliorations du droit du travail qui feront qu’on  aura plus ou moins de chômeurs.

PS : Et vous, Thierry Rochefort, rejoignez-vous monsieur Gury dans cette analyse ?

TR : Oui, globalement c’est ça qui se joue. Mais je vais m’efforcer d’être un peu plus précis sur les ordonnances et sur leur contenu. C’est une péripétie au sens global, historique, de la tendance de fond. Mais je dirais que le mouvement ouvrier et les forces syndicales perdent, à l’occasion de la mise en œuvre de ces ordonnances, des points d’appui extrêmement importants.

Au fond, on tire un trait à la fois sur 36, 45 et 81. Ce n’est quand même pas rien. Donc pour moi, ce n’est pas une péripétie au regard des acquis du mouvement ouvrier. 1936 : les délégués du personnel. 1945 : le comité d’entreprise (CE). 1981 : le CHSCT (Comité Hygiène et Sécurité au Travail [NDLR]). En l’espace d’une réforme, on tire un trait sur des acquis fondamentaux du mouvement ouvrier, qui étaient des points d’appui en matière de revendications sociales. On prétend simplifier les instances, on risque surtout avec la nouvelle instance fusionnée d’éloigner encore plus les élus du terrain.

Ce qui me paraît le plus grave avec ces ordonnances, c’est l’affaiblissement de tous les dispositifs en matière de prévention de santé au travail, dont on sait par ailleurs que c’est une question-clé pour la société française. Le travail physique et les contraintes physiques n’ont pas du tout disparu. Il ne faut pas être happé par les images médiatiques du virtuel. Il y a beaucoup de travail physique extrêmement dur, notamment dans la logistique, le bâtiment et l’agroalimentaire.

La question des cadres, en surcharge de travail, et qui basculent dans le burnout, est également un phénomène de masse. On estime aujourd’hui qu’il y a à peu près un million de personnes exposées. Les organisations syndicales disposaient avec le CHSCT d’un point d’appui très important. Les réformes actuelles vont éloigner les représentants du personnel du terrain au
moment où les transformations du travail s’accélèrent. Il aurait été plus utile de proposer des études d’impact sociales et humaines, à l’occasion des projets de changement qui ont pour vocation d’associer les salariés aux évolutions organisationnelles de l’entreprise.

Par ailleurs, et cela rejoint la question du chômage, je pense que ces ordonnances donnent un signal que l’entreprise — elle ne n’a jamais été totalement — sera de moins en moins une communauté productive, et de plus en plus un lieu de simples échanges, de contrats et de marchés. Cela signifie qu’en cas de difficultés, en cas de retournement de marché et en cas de baisse de commandes, la solution qui s’impose, ça va être le licenciement. Or, des alternatives existent : l’aménagement du temps de travail, le chômage partiel, la polyvalence qui évitent de rompre le contrat en périodes de difficultés et de perdre des compétences. Une entreprise pour fonctionner a certes besoin de capitaux, mais elle a surtout besoin d’intelligence collective, de capacités d’innovation, de confiance entre ses différentes parties prenantes.

PS : Pourtant, le gouvernement lui-même parle de « flexisécurité », et  revendique le fait qu’il faut être souple, qu’il faut être flexible, tout en ayant quelques garanties. On a l’impression d’être dans une logique de simplification, et pas de suppression d’instances représentatives de délégués de personnel. On a l’impression qu’on n’est pas dans une logique de licenciements, mais de flexibilité.

Est-ce que tout cela n’est qu’un discours ?

JJG : Non, pour moi le débat de fond n’existe pas. La péripétie était la technique employée pour faire la loi, pour faire passer la loi, mais pas sur le fond des sujets traités, bien évidemment. Le fait qu’on facilite les licenciements : c’est un grand mystère de savoir comment à partir de cette
mesure on va créer des emplois. C’est quand même aberrant. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que la presse en général est assez peu dans un processus
d’analyse complète du phénomène. Pourquoi ? Parce que c’est cette presse qui a porté l’actuelle majorité au pouvoir, pour l’essentiel. Et cette majorité s’est portée au pouvoir sur ce type de proposition. La presse est un peu entre le marteau et l’enclume, d’avoir porté Macron, d’avoir supporté toute sa campagne, et ensuite de se retrouver à devoir analyser des mesures
arithmétiquement et de façon concrète.

Les économistes eux-mêmes, qui ne sont pas étrangers à tous ces phénomènes, et qui les analysent, on les présente comme des économistes. Mais pour l’essentiel, à part quelques-uns heureusement, ils sont porteurs de cette politique néolibérale, de cette politique de chômage de masse qui crée un rapport de force. C’est pourtant ce rapport de force qui va influencer la
répartition des richesses. Ce rapport de force, on va encore le déséquilibrer en affaiblissant les protections des salariés. C’est un non-sens total, et bien sûr les ordonnances n’ont pas permis cet échange, n’ont pas permis ce dialogue, n’ont pas permis à cette contradiction de s’exprimer correctement, sereinement, tranquillement, et suffisamment longtemps pour marquer les esprits de ceux qui ne sont pas au courant de toutes ces choses-là. Ça a été une tactique qui a été payante à court terme, mais qui s’inscrit dans un processus à long terme.

TR : Pour ajouter un point, il y a un sociologue polonais, Zygmunt Bauman, qui évoque une notion qui permet de comprendre ce qui est en train de se jouer, c’est la notion de « société liquide » : il n’y a plus aucun lien d’appartenance avec une durée forte, il n’y a plus de verticalité, d’institutionnalisation, y compris dans les rapports sociaux, ce qui est très grave y compris du point
de vue du chef d’entreprise, du point de vue de l’industriel — que j’oppose au financier.

L’entreprise disparaît. Elle n’est qu’un nœud de contrats qu’on noue et que l’on dénoue en fonction des situations, comme sur un marché d’actions. Or la production de richesse, le travail, cela nécessite de la coopération, de la stabilité, de l’apprentissage, d’autant plus qu’on rentre dans une société de la connaissance. Et là il y a une contradiction majeure entre ce besoin d’institutionnaliser la relation au sein de l’entreprise, et le fait de voir l’entreprise comme un nœud de contrats.

JJG : Tout à fait. Zygmunt Bauman est cité dans mon livre, « Le Coup d’État milliardaire » : « Les riches font-ils le bonheur de tous ? » Il a une analyse sociologique profonde qui est très porteuse, et je vous rejoins sur ce sujet.

PS : Ce que vous dites fait penser à des exemples assez précis, et il y a des entreprises qui sont un peu les fers de lance, ou symbolique de la politique gouvernementale, ou en tout cas de ce qu’on imagine parfois comme le travail de demain : Uber, Foodora, les coursiers, les travailleurs indépendants qui sont rattachés individuellement à leurs entreprises. On retrouve cette idée de société liquide là-dedans.

TR : On est en train d’inventer des nouveaux prolétaires, quand même. Aujourd’hui, dans les conditions réelles de travail d’Uber, pour toucher l’équivalent d’un SMIC, il faut faire 82 heures. Voilà la société qu’on nous promet.

PS : Je reviens sur un point qui a été abordé : le chômage. On aborde souvent la question du travail à travers le chômage : 3,5 millions de chômeurs en catégorie A, B, et C, fin septembre 2017 d’après l’INSEE. Quelles pistes préconisez-vous pour s’y attaquer ? Quels sont les verrous qu’il faudrait faire sauter ?

JJG : C’est un sujet qu’on ne peut pas évoquer comme ça, en deux mots. Si l’on est dans cette situation, c’est à cause d’un système. Le but du néolibéralisme, ça a été de sortir de ce qu’on a appelé les Trente Glorieuses qui avaient été mises en place après la guerre, avec des références qui se rattachent à une vision keynésienne de la société, et qui ont permis la reconstruction suite à la guerre, en remettant l’homme au cœur de la préoccupation, et non pas l’entreprise. Selon les accords de Philadelphie du Bureau International du Travail, maintenir la paix passe par la justice sociale. S’il y a eu Verdun, s’il y a eu Hiroshima, c’est parce qu’en temps de guerre on n’a pas respecté les individus, mais on ne les respectait pas non plus en temps de paix. C’était dans la continuité, ce n’est pas arrivé de nulle part. Avant les accords de Philadelphie, l’homme était une marchandise, une matière première. Tout d’un coup, on fait basculer la vision qu’on avait du travail, et ça a été les Trente Glorieuses. Ensuite, il y a eu un nouveau basculement dans les
années 1970-1980. Ce basculement, ça a été l’arrivée du néolibéralisme, avec Margaret Thatcher, avec Reagan, avec la Communauté Économique Européenne par la suite. Pourquoi ça s’est passé ? Ça s’est passé parce qu’il y a eu un développement important de l’inflation. L’inflation a fait que la croissance, qui permettait de répartir la richesse entre une rémunération du capital et une rémunération du travail, a été rognée. Cette croissance n’a plus permis d’opérer des répartitions comme par le passé. L’origine en est la crise du pétrole, qui a poussé l’inflation jusqu’à 14-15 % alors qu’elle était de 3, 4 ou 5 %. Elle n’a plus permis au capital et aux salaires de se rémunérer en même temps.

Qu’est-ce qui a mis ça en place ? Ceux qui avaient le pouvoir de monnayer des politiques nouvelles, des politiciens nouveaux : les milliardaires, les multinationales. Le seul pouvoir permanent, depuis tout ce temps, c’est l’argent. Tout le reste, ça a bougé, mais le pouvoir de l’argent est resté intact. C’est Thomas Piketty qui développe dans son livre (Le Capital au XXIe siècle [NDLR]) que les patrimoines privés ont été multipliés par deux depuis 1950. À l’époque, cela représentait deux à trois fois le PIB de la France, et dans les autres pays européens c’est pareil, et aujourd’hui c’est cinq ou six fois. Les patrimoines privés, nets de dette, ont été multipliés par deux pendant que les salaires perdaient 10 % du PIB. C’est-à-dire que la part des salaires est passée
de 73 % — ça a été son maximum dans les années 70, 80 — à 63 % aujourd’hui. 10 % de 2000 milliards, le PIB de la France, c’est 200 milliards par an qui échappent aujourd’hui aux salariés et aux salaires. Ce n’est pas perdu pour tout le monde, parce que le capital a été multiplié par deux.
Le chômage s’est installé parce que l’augmentation de la productivité et l’augmentation de la population active — l’entrée des femmes sur le marché du travail, par exemple —, ce sont deux courbes. Par le passé, l’écart entre ces deux courbes était régulièrement comblé par une diminution du nombre d’heures travaillées individuellement. Aujourd’hui, on travaille à mi-temps par rapport à nos arrières grands parents. Nos arrières-grands-parents travaillaient dix-sept heures par jour ! Ils n’avaient pas le choix : c’était l’exode rural, c’était à prendre ou à laisser. Aujourd’hui, on a divisé par deux. Et, tout d’un coup, on a arrêté de diminuer la durée du travail pour créer une
demande qui soit supérieure à l’offre, et donc un rapport de force qui pèse sur les salaires : 10 % de moins en 40 ans ! Au profit de qui ? Au profit des grands possédants — multinationales et milliardaires — qui eux ont doublé leurs patrimoines.

Donc aujourd’hui, quel est le verrou à faire sauter ? C’est celui-là ! C’est le verrou du néolibéralisme, qui ne veut pas accepter que le rapport de force se modifie, qu’on laisse la part des salaires revenir à ce qu’elle était par le passé, que l’ascenseur social joue. À l’époque, si l’on n’était pas content, on pouvait aller voir ailleurs. Aujourd’hui, si l’on n’est pas content, on reste où l’on est, même si l’on a des conditions médiocres, parce qu’ailleurs il n’y a rien à voir. C’est ce verrou qu’il faut faire sauter.

C’est vrai que les 35 heures ont laissé un très mauvais souvenir, mais pourquoi ? Parce que la presse, parce que les économistes néolibéraux, n’ont cessé de taper dessus. La réalité, c’est que les 35 heures, même si elles n’ont pas été ficelées correctement, ont quand même créé 350 000 emplois ! Ce sont des rapports — rapport parlementaire, rapport de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales [NDLR]) — qui le disent. Aujourd’hui, on reste avec l’idée que réduire le temps de travail ne permet pas de réduire le chômage à cause du mauvais souvenir des 35 heures. C’est l’un des verrous à faire sauter pour revenir à une notion normale du travail, que la République doit donner à ses enfants pour vivre normalement en société : avoir un travail, se marier, avoir un logement, des enfants. Si l’on va encore aujourd’hui dans un sens de productivité plus aigu — la robotisation, l’automatisation, l’informatisation —, on aura besoin de moins de monde pour créer la même richesse, voir des richesses supérieures. Donc soit on réagit en adaptant ces deux courbes, soit on laisse faire. Et si on laisse faire, on va avoir une société qui va être fracturée entre ceux qui vont générer une rémunération et ceux qui ne le pourront pas. C’est la catastrophe qu’il faut éviter et ce sont les verrous qu’il faut faire sauter, dans les esprits d’abord, et ensuite sur le terrain, pour qu’on revienne à la possibilité du plein emploi comme dans les années 1970. Il y avait 300 ou 400 000 demandeurs d’emploi, mais c’était sur une courte durée,
ce n’étaient jamais les mêmes, et ça fonctionnait très bien.

TR : J’aurais une vision un peu différente, même si l’on est d’accord sur beaucoup de constats. Il me semble qu’une de nos principales difficultés aujourd’hui, c’est la définition qu’on a de l’entreprise. En effet entre la financiarisation globale et le chômage, il y a toute une série d’actions, de décisions et d’institutions très concrètes. Pour l’économiste François Perroux, l’institution cardinale du capitalisme est l’entreprise. Or, l’entreprise aujourd’hui est uniquement polarisée vers les intérêts des actionnaires. On parle d’entreprise, mais, en droit des sociétés, l’entreprise n’existe pas. Ce n’est que la société de capitaux. L’enjeu majeur, c’est de redéfinir le statut de l’entreprise pour donner notamment aux parties prenantes, et notamment à la partie prenante salariale un contre-pouvoir, ne serait-ce que l’équivalent de ce qui peut exister en Allemagne. Le sociologue Daniel Bachet travaille depuis de nombreuses années sur ces questions.

Deuxième élément dans le tableau : on ne peut pas faire l’impasse, dans les causes du chômage, sur la mondialisation et la mise en concurrence de tous les salariés, avec la logique des bas coûts et la logique que nous avons, ni à l’échelle européenne ni à l’échelle française, des écluses écologiques ou sociales permettant d’égaliser les conditions de concurrence. Le développement du travail détaché, c’est chaque année 300 000 personnes qui perdent leur emploi. Le fait que la France n’ait aucun protectionnisme est aussi un élément très destructeur. Et j’ajouterai à ce tableau, le problème que pose depuis 1992 l’instauration de la monnaie unique, l’instauration de l’euro ! Il plombe notre économie dans un écart de compétitivité considérable avec l’Allemagne. L’euro n’a servi que l’économie allemande. Il n’a pas servi l’économie française.

Donc je pense qu’il y a là aussi des verrous à faire sauter.

Parce qu’on a l’euro, on est depuis les années 1980 — 1990 dans une logique de baisse de coût du travail et d’exonération des cotisations sociales sur les bas salaires pour compenser la surévaluation de la monnaie. C’est une véritable trappe qui enferme les non qualifiés dans les bas-salaires, et qui tire toute l’économie vers le bas. La focalisation sur le coût du travail nous a fait perdre de vue l’essentiel : le besoin d’emplois qualifiés, le renouvellement des compétences, la fierté du beau travail. La haine des classes dirigeantes françaises contre l’industrie et le « produire en France » fait que notre pays manque cruellement de polisseurs dans les chantiers navals, de chaudronniers dans le nucléaire, d’électromécaniciens dans la métallurgie.

JJG : C’est un rapport : le rapport entre les pertes d’emplois liées à la productivité dans l’industrie, et les pertes d’emplois liées aux délocalisations est de 80/20. Il y a 80 % des licenciements qui sont liés à l’augmentation de la productivité, et il y a 20 % qui sont liés aux délocalisations. Ça n’enlève rien au fait que l’euro est surévalué par rapport au franc, qui est surévalué par rapport au mark de l’époque. Et ne parlons pas de l’ex-monnaie grecque ! La situation de nos amis grecs est bien plus catastrophique que chez nous.

Ceci étant dit, la macroéconomie que je développe dans mon livre s’inscrit tout à fait dans vos propos que je considère tout à fait complémentaires, et même indispensables pour ne pas imaginer que seules les grandes masses comptent, alors que l’entreprise pourrait se dissoudre.

TR : Absolument. Et je voudrais ajouter qu’une des causes du chômage, c’est précisément que l’entreprise est devenue un pur actif financier, et qu’aujourd’hui elle est dévitalisée par le fait que l’investissement ne repart pas. L’investissement est atone. Il y a une part beaucoup trop importante
versée en dividendes, au détriment de l’investissement productif.

Quand on veut défendre l’emploi, il faut en même temps défendre une vision de l’entreprise rénovée, d’une entreprise partenariale qui permet de limiter le pouvoir des actionnaires et des logiques financières à court terme.

JJG : Il faut que l’intérêt général prime sur l’intérêt des particuliers ! Et il faut que ce soit l’intérêt général qui définisse la répartition de la richesse produite, et que ce ne soit pas au contraire un retrait de l’État permanent. Et l’on ne parle pas de l’épicerie ou de la boutique ! Si l’on a aussi un verrou à faire sauter, c’est celui d’utiliser deux mots différents. Quand on parle d’« entreprise », on ne sait pas de quoi l’on parle.

TR : Bien sûr !

JJG : L’entreprise, c’est à la fois Total, Sanofi et Bouygues, et c’est aussi ce bar (où nous enregistrons l’entretien [NDLR]) : c’est aussi une entreprise ! On met tout le monde dans le même sac, alors qu’il est impensable que les préoccupations soient les mêmes.

Il est vrai que, le plus souvent, les propos sont orientés vers les multinationales, vers les milliardaires qui décident tout, vers les dirigeants qui se goinfrent. Ce sont des entreprises qui sont plus des entreprises du CAC 40 qu’autre chose. Il est vrai que la terminologie du mot ne permet pas cette différence. Une toute petite entreprise, un artisan, un commerçant, c’est une entreprise aussi ! Donc attention à les dissocier, car les préoccupations ne sont pas du tout les mêmes.

D’ailleurs, les petites entreprises ont été créatrices d’emplois sur ces dernières années.

Ce qui n’est pas du tout le cas des entreprises de plus de 300 salariés, qui, elles, ont diminué leurs effectifs. Donc, dire « les entreprises créent des emplois »… Lesquelles ? « Les entreprises ont besoin d’un système de gouvernement différent »… Lesquelles ? Nécessairement, on s’adresse plus aux grandes. Mais je pense qu’il y a un gros problème de terminologie, parce que l’« entreprise », ça embrasse tout ça, et c’est dommage.

TR : Sans aller trop dans la complexité du sujet, on peut quand même rappeler qu’aujourd’hui on assiste à un double mouvement. On assiste à un mouvement de concentration financière, à travers les holdings, et de déconcentration productive, à travers un phénomène de « PMIsation ». Cela
pose une énorme question du point de vue de la capacité de représentation des salariés. Il faut juste avoir en tête qu’aujourd’hui, 70 % des PME de vingt à trente salariés appartiennent à des groupes. « Small is beautiful » est un mythe ! C’est aujourd’hui une des raisons qui explique les ordonnances Macron. On permet ainsi, en abaissant les seuils de représentativité, de développer ce mouvement de PMIsation d’entreprises appartenant à des groupes et permettant une souplesse productive.

PS : Je vous remercie pour ces propos qui prêtent à réfléchir. Une dernière question : la réforme du Code du travail est menée dans l’idée qu’il faut « s’adapter au travail de demain » (discours de Muriel Pénicaud, ministre du Travail, à l’Hôtel de Matignon le 6 juin 2017). On a compris que, pour vous, le travail de demain de cette réforme n’était pas enviable. Qu’est-ce qu’est, pour vous, le travail de demain ?

JJG : Il me semble important que tous les citoyens soient intégrés par le travail. La République doit donner à tous ses enfants la possibilité de travailler s’ils le souhaitent et quand ils le souhaitent. Cela ne veut pas dire que c’est un plein temps perpétuel pour tout le monde. Passer à la société du travail idéal va réclamer une révolution intellectuelle considérable.

On a aujourd’hui un mécanisme qui fonctionne avec les fonctionnaires, qui est l’évolution de la rémunération dans le temps en fonction d’examens qu’on va passer pour acquérir un niveau supplémentaire, et en fonction de l’ancienneté. Cela n’est pas du tout lié à une « activité » à proprement parler. Vous avez aujourd’hui un certain nombre de préfets qui n’ont pas d’affectation
particulière, et qui pour certains n’ont même pas de mission particulière. Ils sont à la disposition de la République, et ils sont rémunérés normalement, comme s’ils étaient en activité. Cela ne gêne personne. C’est une piste à travailler pour qu’on s’inscrive dans un « salaire à vie », qui soit
fonction des responsabilités qu’on a, avec la possibilité d’avoir une année sabbatique, de faire du bénévolat, de s’occuper d’un parent qui en aurait besoin. On se « mettrait en disponibilité » pour s’en occuper pendant un an, pour l’accompagner dans ses derniers instants. Ce pourrait être pour
une maman qui veut s’occuper de ses quatre enfants, parce que quatre ce n’est pas pareil qu’un !

Ce pourrait être travailler à mi-temps, reprendre des études pour atteindre un niveau supplémentaire, faire le tour du monde quand on a fini ses études avant de rentrer dans une activité professionnelle, etc.

Pour les fonctionnaires, il n’y a pas nécessité d’avoir une affectation et un travail pour avoir une rémunération. On peut développer cela en modulant par petites touches. Peut-être — et je dis bien peut-être — que le revenu de base, qui a été évoqué lors de la dernière campagne présidentielle par l’un des candidats, serait une première approche pour toucher du doigt une
rémunération qui ne soit pas directement liée à une activité.

Le salariat, c’est une construction de notre société. On aurait pu en construire une autre ! Mais aujourd’hui on n’en connaît pas d’autres. Donc il faut partir de celle-là pour évoluer vers ce qui pourrait être une avancée, étant entendu qu’on ne peut procéder que par palier. En tout cas, l’ubérisation de l’économie, n’avoir que des indépendants qui ne peuvent pas faire autrement et dont la seule marge de manœuvre est la négociation du contrat, on le connaît déjà, c’est l’agriculture. Les paysans qui négocient avec de grands groupes industriels arrivent à des contrats qui sont complètement léonins, et qui amènent un suicide tous les deux jours pour les agriculteurs aujourd’hui !
L’ubérisation de l’économie, il n’y a pas besoin d’imaginer comment ça va être : ça va être le monde agricole d’aujourd’hui ! C’est le renard libre dans le poulailler libre ! Et l’on n’a jamais vu une poule manger un renard.

TR : J’aurais une nuance sur ce qu’on pourrait appeler la poursuite tendancielle des courbes de productivité. Je pense qu’on est dans un mouvement assez radical de nouveauté.

L’informatisation, ce n’est pas la mécanisation. La révolution informationnelle est différente de la révolution industrielle. Des sociologues comme Philippe Zarifian ou Jean Lojkine ont montré que l’on pouvait créer de nouvelles combinaisons productives plus riches en emplois, notamment dans les services. Il y a un célèbre économiste américain, Robert Solow, qui dit : « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques ». Qu’est-ce que cela veut dire ? La manière dont on introduit l’informatique, le numérique, les réseaux sociaux internes dans l’entreprise, ne crée pas automatiquement des gains de productivité. Lorsque des cadres passent l’essentiel de leur
temps en réunions — même collaboratives — et en reporting, les gains peuvent être nuls. Certains économistes américains, même néomarxistes, disent que la croissance stagne parce que nous n’avons plus de gains de productivité. Cela renvoie à la question essentielle du type d’organisation
du travail qu’il y a à l’intérieur de l’entreprise, où des gains sont gâchés, parce que la conduite du changement se fait souvent en dépit du bon sens.
Si l’on fait le pari qu’on est plutôt dans une « économie de la connaissance », c’est-à-dire que l’actif immatériel central est l’accumulation de connaissances, on a plus besoin de l’entreprise « nœud de contrats ». On a besoin d’entreprises partenariales dans lesquelles le salariat est un
atout considérable. Le salariat évite à l’entreprise la multiplication des coûts de transaction. Je ne crois donc pas à la fin du salariat, je crois à sa rénovation profonde, à son émancipation dans une logique de partage du pouvoir. C’est un salariat beaucoup plus éduqué, beaucoup plus évolué
qu’au début de la révolution industrielle. Je ne crois pas à la disparition du salariat. D’ailleurs, dans les chiffres, il n’y a pas de disparition du salariat. Il n’y a pas plus de travailleurs indépendants.

Je crois moins à la réduction hebdomadaire du temps de travail qu’à une réduction du temps de travail tout au long de la vie. Cela est rendu d’autant plus nécessaire du fait de l’allongement de la vie active et du vieillissement de la population. On aura besoin d’avoir une logique de préretraite progressive et d’aménagement du temps de travail, notamment sur la fin des parcours professionnels, pour avoir des personnes qui travaillent en bonne santé. On a aujourd’hui un allongement de la vie, mais cet allongement de la vie ne se fait pas en bonne santé. On sort du monde du travail usé et abîmé. Et là, les inégalités de classe sont criantes, y compris sur les espérances de vie entre les ouvriers et les cadres. Il me semble qu’on doit réfléchir à ce qu’on
appelle dans les sociétés nordiques le « vieillissement actif » avec des logiques de travail soutenable. C’est un ralentissement des enjeux de productivité pour permettre à tout le monde de travailler. Ce qui parfois m’interpelle, c’est que quand on est sur des réductions trop massives de
temps de travail, on a une intensification du travail sur le temps restant, et des effets sur la santé.

PS : Jean-Jacques Gury, Thierry Rochefort, toute l’équipe du Poing Commun vous remercie pour cet entretien très enrichissant !

Propos recueillis par Paul Sylvestre, vice-président du Poing Commun.

Mgr Emmanuel Macron Chanoine de Saint-Jean-De-Latran – Tribune libre d’Elliott Aubin

Tribune Libre d’Elliott Aubin
1er Décembre 2017 

chanoine

« L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé. »
On se souvient de cette violente déclaration de Nicolas Sarkozy le 20 décembre 2007. Il était alors au Vatican, devant le Pape, et recevait le titre de Chanoine de Latran. « Une distinction honorifique qui revient de droit à tous les présidents français en tant qu’héritiers des rois de France »1. Emmanuel Macron vient, lui aussi, d’accepter de recevoir ce titre et a annoncé vouloir se rendre à Rome « pour en prendre possession ».

Comment pourrions-nous nous étonner d’un tel choix ?

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(Tribune Libre) « Cantat est de retour. Les champions de la morale aussi. » par Jonas Sallembien

Tribune Libre – Jonas Sallembien – 20 novembre 2017
Le contenu d’une « Tribune Libre » n’engage pas la parole officielle de notre association.

Justice triomphe de la démesure, quand son heure est venue ; pâtir rend le bon sens au sot (Δίκη δὑπὲρ ὔϐριος ἴσχει ἐς τέλος ἐξελθοῦσα· παθὼν δέ τε νήπιος ἔγνω). – Hésiode, Les travaux et les jours, v. 217-219, Paris, Editions Les Belles Lettres, 2014, p. 94.

I. Introduction

En décembre 2017, Bertrand Cantat sortira un nouvel album. Pour l’occasion, l’un des titres a été rendu disponible le 6 octobre. S’en est suivie une polémique, qui tire sa source de la Une du 10 octobre des Inrockuptibles (1) intitulée « Cantat. En son nom » et qui, semble-t-il, n’a pas fait l’unanimité. En réaction, Elle, le magazine qui consacre une partie non négligeable de ses pages au corps féminin, à son entretien et à sa mise en valeur — et qui, par conséquent, participe activement à entériner le patriarcalisme et ses habitus (2) —, a cru bon de titrer, le 17 octobre, « Au nom de Marie », se servant ainsi de l’actrice comme prétexte pour amalgamer une affaire complexe qui remonte à 2003 et les violences faites aux femmes (3). Entre temps, chacun s’est enorgueilli de son petit commentaire prosaïque, superficiel et médiocre sur le sujet. Marlène Schiappa, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, en a d’ailleurs donné un merveilleux exemple sur Tweeter (le 11 octobre), pensant être à l’apogée de la pensée égalitariste en cent quarante caractères : « Et au nom de quoi devons-nous supporter la promo de celui qui a assassiné (4) Marie Trintignant à coups de poings ? Ne rien laisser passer. » Outre le fait qu’il est tout aussi affligeant que scandaleux de voir une élue de la République nier à ce point le Droit (5), l’attitude générale à l’égard de Bertrand Cantat témoigne au fond d’une véritable méconnaissance, aussi bien de « l’affaire Cantat » dans son entièreté — et a fortiori de ses implications juridiques — que d’une négation de la République et de ses institutions.
Nous chercherons donc, à travers une clarification sémantique et conceptuelle, à démontrer l’inconsistance d’une écrasante majorité des propos tenus sur le sujet, afin de comprendre pourquoi accabler l’artiste d’injures et d’appels à la censure relève d’une contradiction notoire et antirépublicaine. Ce plaidoyer se voudra, dans la mesure du possible, objectif, en ce sens qu’il ne sera pas question d’inviter chacun à aimer ou non la musique de Bertrand Cantat. Cela reviendrait, en effet, à se précipiter dans un jugement qui relèverait du seul fait de l’agréable (6) — qui animait en partie les réactions affectives suscitées par le verdict du procès en mars 2004 ou la libération conditionnelle du chanteur en octobre 2007, et qui imprègne toujours chacune de ses sorties musicales — et que nous voulons à tout prix éviter.

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Ciné-débat : « La loi du marché » de Stéphane Brizé

ciné débat la loi du marché

L’équipe du Poing Commun est heureuse de partager avec vous son prochain événement : la projection du film La loi du marché, suivie d’un débat.

Cela se passera ce jeudi 16 novembre, au bar L’Albion (rue Sainte-Catherine, Lyon).

Pour recevoir les notifications de l’événement, rejoignez-le sur Facebook.

En attendant, vous pouvez retrouver la fiche support du film préparée par Pierre Triollier.

En vous attendant nombreux !

L’équipe du Poing Commun

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