Ecologie

Présentation du cycle thématique

   L’association Le Poing Commun poursuit son entreprise de réflexion critique sur les notions liées à la République et à ses valeurs. Après la liberté, le travail et les populismes, nous avons souhaité traiter de la notion d’écologie.

   L’actualité politique présente les prémisses d’un débat enrichissant sur une notion devenue prépondérante dans l’évolution de notre société. À la suite des États Généraux de l’Alimentation, et de la loi qui les a succédés, les prises de position citoyennes sur le glyphosate, la vidéosurveillance dans les abattoirs, le Nutri-Score, etc. se sont multipliées.

   En effet, l’écologie se doit d’être au cœur de notre choix de société, comme outil théorico-pratique au service de la préservation d’un bien commun : notre environnement. Les enjeux se situent à la fois sur le plan de la santé publique (qui pose jusqu’à la question de la survie de notre espèce !) que sur d’autres plans plus systémiques tels que le respect de la nature et du vivant, la production d’énergie et de ressources durables, la protection de notre environnement, l’humanité des modes de production et de consommation…

   Si l’écologie est reléguée au rang de variable d’ajustement, destinée à verdir des mesures productivistes destructrices de l’environnement, les valeurs fondamentales de la République en pâtiront assurément, des causes du manque de ressources premières (eau potable, aliments sains…), des déplacements de population liés au dérèglement climatique, de la destruction de notre écosystème via l’agriculture intensive, des inégalités liées au coût de l’énergie, du risque nucléaire permanent, etc.

   En plus de souligner la nécessité de la prise en compte de l’urgence écologique, ce cycle thématique sera l’occasion de discuter des forces opposées à l’avènement d’une République écologique. Le climatoscepticisme ambiant en est un exemple édifiant. La mainmise des lobbies sur les pouvoirs exécutif et législatif en est un autre. Nous constatons également une ignorance crasse – ou un déni coupable – sur les conséquences de la persistance du système actuel et les enjeux de la transition écologique. L’éducation à l’environnement et au développement durable, défendue par l’UNESCO, semble être un outil déterminant dans la préservation d’une république démocratique foncièrement libre, égalitaire et fraternelle.

   Ces questionnements, craintes et alertes sont autant de témoins de la pertinence de ce cycle thématique sur l’écologie, dans la défense et la promotion des fondamentaux républicains, autant que du bien commun que constitue notre environnement.

Cycle thématique « populismes »: conclusion

Le cycle thématique Populismes, lancé par l’association Le Poing Commun en février 2018, a permis la publication de deux articles, et l’organisation d’une table ronde intitulée « De quoi le populisme est-il le nom ? » en partenariat avec l’association Le Vent se lève.

Ces contributions et cet évènement furent l’occasion d’interroger la pluralité des sens de ce terme galvaudé et d’approfondir la compréhension de ses diverses facettes. Ils ont également souligné le lien fort, d’opposition ou de synergie, qui peut exister, dans le débat public, entre le populisme et les valeurs républicaines que l’association Le Poing Commun s’attache à promouvoir. 

Les deux articles publiés se sont appuyés sur les travaux déjà existants pour prolonger la réflexion sur la notion : l’un s’interroge sur l’appropriation du populisme par les partis politiques de gauche, l’autre revendique l’intérêt du populisme comme outil rhétorique nécessaire, bien que provisoire, dans la recherche d’alternatives politiques démocratiques.

La table ronde a réuni une centaine de personnes autour d’une question centrale : qu’est-ce que le peuple ? A la suite de quoi, les différents intervenants ont confronté leurs conceptions du populisme, ouvrant ainsi sur un débat constructif, entre les invités et avec la salle.

Le cycle thématique s’est attaché à réhabiliter le terme de populisme, car là où il est systématiquement décrié comme un danger pour la démocratie, le Poing Commun s’est demandé comment il pouvait servir et renforcer les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité, comme lien direct avec le peuple. Sans idéalisme ou naïveté, nous nous sommes attachés à développer une pensée politique critique à même de faire évoluer le regard sur cette notion, et par là même les usages qui en sont faits.

Appel au rassemblement pour la défense de la Laïcité

république

Le Poing Commun appelle les défenseurs de la République et de ses valeurs à un rassemblement le jeudi 12 avril pour défendre la laïcité menacée par les propos du président de la République.

rassemblement 12 avril

Le président de la République, Emmanuel Macron, à l’occasion de la Conférence annuelle des évêques de France a déclaré entre autre que « le lien entre l’Etat et l’Eglise avait été abîmé », incombant alors à l’Etat de le réparer.

Le Poing Commun Lyon et Villeurbanne, le cercle Maurice Allard, la Fédération de la Libre Pensée, le cercle Edouard Herriot, Esprit Laïque Lyon, Force Laïque 69, #Réseau 1905, Les émancipé•e•s – Combat laïque Combat social et l’UFAL appellent tous les citoyens à s’opposer à cette remise en cause de la laïcité, le lien entre les Eglises et l’Etat ayant été rompu avec la loi du 9 décembre 1905, pilier de notre République.

Nous vous donnons rendez-vous le jeudi 12 avril à 18h30 devant la statue de Marianne, place Carnot (Lyon 2) pour un rassemblement citoyen de défense de notre République et de ses idéaux.

tweets Macron laïcité

Communiqué : abaissement de l’âge de scolarité obligatoire

L’annonce de l’abaissement de l’âge de scolarité obligatoire est une fausse bonne nouvelle

L’obligation scolaire à partir de 3 ans à la rentrée 2019 est une mesure sociale en trompe l’œil. Bien sûr, l’abaissement de l’âge de scolarité est une mesure qui vise à lutter contre les inégalités dans les parcours d’apprentissage et nous pourrions la soutenir si le contexte légal et budgétaire actuel ne viendraient pas la tordre.

Les conséquences financières pour les collectivités pourraient s’avérer désastreuses dans un contexte budgétaire déjà très compliqué et l’effet pour la réussite éducative de tous serait tout à fait limité.

Surtout, dès lors que l’école maternelle sera intégrée à la scolarité obligatoire, les écoles maternelles privées sous contrat rentreront dans le cadre de la loi obligeant les communes à les financer. La Loi Debré de 1959 sur les établissements d’enseignement privés s’applique en effet sur la scolarité obligatoire.

Ainsi, toutes les villes devront verser un montant forfaitaire compensatoire pour chaque enfant de sa commune scolarisé dans une école privée. Une aubaine pour celles-ci, dont la plupart sont des écoles confessionnelles (95% de l’enseignement privé est un enseignement catholique).  Quand bien même, l’Etat décidait de compenser cette dépense supplémentaire, on peut s’interroger sur les raisons qui poussent à un tel cadeau pour les écoles privées.

En effet, on ne saisit d’ailleurs pas forcément l’opportunité puisque l’on sait que 97% des enfants sont déjà scolarisés dès 3ans. Le pourcentage restant correspond d’ailleurs à des cas très différents des uns des autres et pas seulement des situations sociales précaires.

Le manque de moyen ces dernières années pour l’éducation et les mesures de carte scolaires à venir ont déjà provoqué la fermeture de classes maternelles publiques (comme privée). Cela va accélérer la fuite des enfants vers le privé qui ne manquera pas de venir combler ce manque d’autant plus fortement qu’il pourra à présent compter sur les deniers de l’Etat dans ce nouveau secteur.

Le Poing Commun

Emmanuel Macron a un vrai problème avec la laïcité – par Jonathan Bocquet

Emmanuel Macron se rendait aujourd’hui à la conférence des évêques de France. C’est la première fois qu’un chef de l’État participe à cet événement. Une démarche inédite qui témoigne du rapport plus qu’étroit que le président de la République française en exercice entretient avec les religions. A cette occasion, il a affirmé « Le lien entre l’Eglise et l’Etat est abîmé, il nous incombe de le réparer ». Cette phrase est ontologiquement contradictoire avec le principe de séparation des Eglises et de l’Etat. Rien d’étonnant pourtant dans la bouche d’Emmanuel Macron.

Depuis le début de son mandat, Macron n’a cessé d’envoyer des signaux extrêmement bienveillants à l’égard des institutions religieuses, alors que dans le même temps, il se défiait tout aussi régulièrement du camp laïque.

Ainsi, lors d’une réunion avec des dignitaires religieux, Emmanuel Macron aurait exprimé sa crainte à propos d’une « radicalisation de la laïcité ». Il aurait été facile pour lui de démentir ce propos. Il a refusé de le faire, laissant ainsi planer le doute sur son rapport à la laïcité et la responsabilité qui incombe selon lui aux principes laïques et aux défenseurs de la laïcité, dans les diverses formes de violences que traversent notre pays, des plus superficielles aux plus dramatiques.

Alors que François Hollande avait refusé de prendre officiellement le titre de Chanoine de Latran qui revient symboliquement au chef de l’État français, Emmanuel Macron s’est empressé de revendiquer ce titre et d’annoncer qu’il viendrait en prendre possession lors d’une prochaine visite au Vatican. Rien d’étonnant pour celui qui depuis le début du mandat a rencontré plus de dignitaires religieux que d’homologues-chefs d’État. Il assume ouvertement requérir le conseil politique d’imams, rabbins, prêtres, et autres représentants de cultes qu’il n’hésite jamais à inviter à l’Élysée pour cela et évoque la nécessité de lier le pouvoir spirituel au pouvoir politique. Il évoque ainsi le besoin de lier immanence et transcendance et parle de la politique comme une mystique.

Soyons très clairs : le président de la République a tout à fait le droit d’être croyant ou de ne pas l’être ; et cela, pour ainsi dire, ne nous regarde pas. Ce qui nous regarde c’est le choix d’associer des représentants cultuels à la conduite politique et de remettre le religieux au cœur du débat politique. Ce qui nous inquiète, ce sont les remises en cause des principes fondamentaux de laïcité et les messages tendant à affaiblir ce pilier du vivre ensemble.

En particulier, nous sommes alertés lorsque, lors de ses vœux aux responsables des cultes en janvier dernier, il s’inquiétait alors de la tentation « d’une religion laïque ». Une formule tout à fait incompréhensible pour les tenants de la laïcité, qui n’en ont jamais fait un dogme, mais un principe d’action publique en faveur de la liberté de conscience et de la neutralité de l’État. Il ne peut être conçu une « religion de la libre pensée » et cette formule ambiguë laisse penser que soit le président n’a rien compris à la laïcité, soit, et qu’il place au même niveau le principe républicain de laïcité et les religions.
L’erreur serait grave puisqu’avant tout, la laïcité c’est une loi.

Emmanuel Macron ne cesse d’inviter des dignitaires religieux, représentants de divers cultes au nom de leur spiritualité et de l’inspiration qu’ils pourraient donner à l’action politique. Où est la frontière avant l’intrusion du religieux dans le politique ?

Il reconnaît explicitement les institutions religieuses et leurs représentants comme des « partenaires » de la République, faisant fi de la formule pourtant tout aussi explicite et que consacre la loi de 1905 : « La République ne reconnaît aucun culte. »

La non-reconnaissance des cultes, c’est ce qui permet d’assurer « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion », et qu’« elle respecte toutes les croyances. » C’est ce qui fait que l’État n’a pas à s’immiscer dans les controverses religieuses, que ce soit sur l’exégèse, l’interprétation d’un texte, la nomination du clergé ou la reconnaissance d’une branche d’une religion plutôt qu’une autre.

Paradoxalement, le gouvernement cherche actuellement à faire des institutions religieuses et des associations attenantes des partenaires, mais dans le même temps, il ne souhaite plus leur reconnaître clairement le statut d’interlocuteur politique.

En effet, le projet de loi sur le droit à l’erreur a entériné la sortie de la liste des lobbies l’ensemble des associations cultuelles. À l’approche des débats parlementaires sur la bioéthique, il est donc décidé de ne plus considérer les représentants religieux comme des lobbys et de les exempter ainsi des règles de transparence dans leurs échanges avec les élus.

Pourtant, dans la même loi, il est prévu de reconnaître les intérêts particuliers des cultes en les autorisant à gérer des immeubles à but lucratif.

Enfin dernièrement, le gouvernement a proposé d’abaisser l’âge de scolarisation obligatoire à 3 ans. Aujourd’hui, 97 % des enfants sont scolarisés à cet âge ce qui signifie que l’obligation touchera une portion tout à fait marginale (qui ne sont pas scolarisés pour des raisons très diverses d’ailleurs). Le seul effet tangible de cette mesure sera en fait financier et sera favorable aux écoles privées dont la plupart sont confessionnelles. En effet, en rendant la scolarisation obligatoire dès 3 ans, le gouvernement fait rentrer l’école maternelle dans le cadre des lois Debré et Carle. Ce qui signifie que les communes vont devoir verser une compensation financière à ces écoles privées. Une aubaine pour les maternelles confessionnelles qui vont recevoir des millions d’euros de la part des collectivités publiques.

Sur l’éducation comme sur le reste,Emmanuel Macron a semble-t-il clairement choisi son camp en matière de laïcité.

La République n’est pas la fille aînée de l’Eglise : réponse au député Bonnell

Depuis les premiers pas de la République, l’église n’a jamais cessé de combattre l’ensemble des avancées sociales et sociétales.

 De la condamnation de l’idéal des lumières et de la révolution française aux courants ultramontains qui fustigeaient la troisième république,  l’histoire de la république française est une longue succession de combats que les républicains ont dû mener, bien malgré eux, contre les églises.

Symboliquement dans le combat pour l’émancipation, je retiens en particulier le féroce acharnement de l’église contre l’édification d’une instruction publique nationale. Plus récemment, elle a employé l’ensemble de ses réseaux pour lutter contre les mouvements en faveur de l’égalité des droits ou pour la liberté de chacun à disposer de son corps.

Les fondements républicains ne puisent pas leur inspiration dans les dogmes religieux. En fait, la République n’a pas eu d’autre choix que de se construire contre l’Eglise puisque celle-ci n’eut de cesse de s’opposer à chacune des étapes de sa construction.

Dire que la République est la fille aînée de l’Eglise, c’est comme prétendre que le soleil se lève grâce à la nuit.

Oui la loi de 1905 est une loi de compromis qui a permis à tous les croyants et incroyants de vivre ensemble. C’est bien cette loi (contre laquelle une large partie de l’Eglise s’était d’ailleurs opposée), qui vous permet aujourd’hui de vous revendiquer d’une religion et de fonder vos combats politiques sur vos convictions spirituelles profondes, quelle qu’elles soient.

Bien sûr, elle ne vous interdit aucunement de vous revendiquer d’une religion et de fonder vos combats politiques sur vos convictions spirituelles profondes. La laïcité engage la neutralité de l’Etat, pas celle des députés. Mais au nom du droit à l’indifférence et à l’équité, nous pourrions attendre d’un député de la république qu’il s’astreigne sur les questions de foi à une certaine réserve puisqu’il est le représentant de tous les français. Il serait catastrophique que demain, la foi d’un candidat devienne un argument électoral comme c’est le cas dans certains pays. Les élus ne doivent jamais s’adresser à des communautés autres que la communauté républicaine.

Alors que la représentation nationale s’apprête à traiter de nombreux débats bioéthiques et que ceux-ci seront sans doute de plus en plus prégnants dans les années à venir, il me parait vital qu’aucune ambiguïté ne soit laissée sur les liens qu’entretiennent chacun des parlementaires avec les divers groupes de pression. A ce titre, l’art. 38 de la loi intitulée « pour un Etat au service d’une société de confiance » qui prévoit la sortie des associations cultuelles de la liste des lobbies est une atteinte grave à la laïcité en ce qu’il donne une place particulière aux institutions religieuses dans le débat public.

Enfin, Monsieur Bonnell, ne rougissez pas des liens que vous tissez avec des réseaux militants dont les positions réactionnaires sont connues de tous : contre le mariage pour tous, contre la PMA, contre la GPA.  Vous avez tout à fait le droit d’être en accord avec eux, vous avez le droit de vous inspirer de leurs conseils et de leurs positions. Mais ne feignez pas de croire en l’absence d’un clivage politique sur l’ensemble de ces questions. A chaque fois que la question de l’émancipation s’est posée, s’opposent systématiquement un camp de l’égalité des droits et du libre choix et un camp conservateur.  Toutes les conceptions éthiques ont leur place dans le débat public, mais nier l’existence de positions antagonistes ne clarifiera pas le débat et ne permettra pas d’élaborer une législation humaniste dans laquelle l’ensemble de la société et chacun des individus pourront se reconnaître.

Jonathan Bocquet

Membre Le Poing Commun Villeurbanne

Communiqué : projet de loi pour une société de confiance

Les parlementaires semblent penser que la transparence n’est pas de mise dans le rapport qu’entretiennent nos représentants politiques avec les autorités religieuses.

En effet, le sénat examine actuellement un projet de loi pour une « société de confiance ». Larticle 38 de ce projet de loi prévoit de supprimer les associations cultuelles des lobbys et représentants dintérêts à lAssemblée Nationale et au Sénat.

A lire la phrase comme ça, on ne voit pas le problème, au contraire: il y avait des lobbys religieux, il n’y en a plus, on se dit tant mieux !

On pourrait tourner cela en deux temps: Savez vous que les lobbys religieux existent au Parlement ? Savez-vous qu’en plus, ils ne seront plus étiquetés comme lobbys mais pourront faire leur travail de pression dans l’ombre et sans transparence ? De plus, une disposition prévoit directement la modification de l’article 19 de la loi de 1905 en autorisant les associations cultuelles à gérer des immeubles à objet lucratif. Et enfin, une seconde disposition prévoit d’empêcher les collectivités publiques de pouvoir préempter les donations entre vifs.

Ainsi l’intérêt général s’arrête sur le perron des religions.

La loi actuelle prévoit que les « associations à but cultuel » soient inscrites au répertoire des représentants d’intérêts. Cela les obligeait à informer la Haute autorité pour la transparence de la vie publique de l’ensemble de leurs démarches auprès des décideurs publics. Et ce serait au nom de la confiance que le gouvernement souhaiterait à présent les en sortir.

 

  • Nous contestons le choix de l’opacité et rappelons que les associations cultuelles ont des intérêts propres. Les intérêts spécifiques des associations cultuelles sont nombreux, à commencer par la gestion de leur patrimoine.  Selon ces nouvelles dispositions, elles ne seront donc plus dans l’obligation de déclarer leurs actions de lobbying auprès des élus. Si les croyances peuvent être invoquées dans l’espace public au même titre que d’autres opinions, la défense intérêts particuliers doit faire l’objet d’une publicité.
  • La remise en cause de la loi de 1905 et l’acceptation de l’opacité des relations entre les parlementaires et les institutions religieuses sont des nouvelles attaques contre la laïcité. A ce titre, nous nous étonnons du silence de l’observatoire de la laïcité et l’appelons à prendre position contre ces articles.
  • A l’approche de débats cruciaux sur la bioéthique où on sait que les groupes de pression religieux vont tenter de peser sur les débats parlementaires, la question de la transparence de leurs relations avec les représentants de la Nation est décisive. Le droit de se mobiliser et de se constituer en action collective est fondamental, mais doit se faire dans un cadre réglementaire assurant l’égalité des citoyens et le respect des principes de la laïcité et des obligations de transparence.

L’équipe du  Poing Commun

Le populisme : péril démocratique ou nécessité provisoire ? par Blandine Lavignon

Le populisme

Péril démocratique ou nécessité provisoire pour une restructuration politique globalisante ?

La difficulté d’appréhender la notion de populisme, et le raccourci de son positionnement antagoniste vis-à-vis du bien-fondé démocratique amène à s’interroger sur la réalité structurelle que cache l’agitation de l’étendard de la menace populiste.

L’articulation entre populisme et démocratie

Le système démocratique globalisé se présente comme garant de l’État de droit et sa condition. Cette tendance prédominante tend à la lecture de tous canaux d’expression non inscrits dans la logique démocratique moderne comme potentielles menaces pour celle-ci.

Ainsi, cette logique démocratique s’articule en termes de « nous » en opposition à « eux », ce que Jacques Derrida définit « d’extérieur constitutif ». Émerge donc un processus de constitution d’un « peuple », qui dès lors exclut l’hétérogène. Cette recherche perpétuelle d’un consensus conditionnant le « nous » met à mal les possibilités de transformer le pouvoir. La démocratie moderne universalise et érige donc ce système politique comme le seul légitime et garant des droits de l’homme. Peu à peu, la démocratie moderne pousse le consensus encore plus loin en revendiquant la possibilité d’une position centriste, faisant fi des clivages traditionnels.

Le populisme se positionne dès lors comme dénonciateur du consensus centriste. Dès lors, il est pertinent de se demander si le brouillage des clivages exigé par la démocratie moderne, qui débouche sur une négation de la nécessité de confrontation de points de vue contradictoires, n’est pas plus dangereux pour la démocratie. Le populisme apparaît comme contradictoire avec l’idéal démocratique tel qu’il se structure dans nos sociétés. Cette articulation relationnelle peut être repensée différemment selon les schémas sociétaux : chaque société ne cultive pas le même historique politique et la même inscription de la société civile dans le jeu démocratique.

L’éclosion populiste investit le terrain de la contestation, dénonçant par exemple les dérives de la démocratie représentative en promouvant la démocratie directe. En ce sens, Bertrand Badie écrit du populisme : « il a plus de sens par les manques qu’il révèle que par ce qu’il porte en propre 1». Le populisme semble mettre en avant les failles de la démocratie telle qu’elle s’exerce, en mobilisant les canaux qu’elle condamne. En effet la constitution d’un peuple telle que l’exige la tradition démocratique amène à un processus hégémonique qu’il apparaît nécessaire de contester. Ainsi, pour Chantal Mouffe : « la démocratie libérale doit renoncer à sa prétention d’universalité […], envisager une pluralité de réponses légitimes à la question de ce qu’est un ordre politique juste 2».  

L’inquiétude populiste, une crainte fondée ?

L’inquiétude populiste renvoie d’abord à la notion de « peuple » qui l’habite. Celui-ci s’incarne d’abord dans l’objet institutionnel démocratique en tant que souverain, mais également comme éclatement de collectivités sociales qui tendrait à en faire une masse incontrôlable. Par ailleurs, on constate un glissement sémantique du terme vers un usage péjoratif.

Le populisme considère que la souveraineté populaire est devenue obsolète, en raison de l’exercice d’une démocratie aseptisée. Plusieurs aspects semblent transparaître de la rhétorique populiste : la condamnation des élites et la défense de l’identité nationale, ainsi qu’une recherche discursive de fédération d’un peuple. Cette conception prégnante inscrit la dimension populiste uniquement dans son historicité européenne, où le néopopulisme qui en découle aujourd’hui tend à une intégration objective de la radicalité populiste dans le jeu normal des institutions.

A contrario, le populisme sud-américain jouit dans une certaine mesure d’une dimension plus progressiste consistant à proposer un modèle alternatif dans lequel le peuple s’imposerait sans passer par une lutte des classes, prônant un idéal de démocratie plébiscitaire. Ainsi, la mobilisation s’appuie sur l’importance de la médiation démocratisée dans l’investissement du peuple qui apparaît comme stratégie de transformation sociale. D’après Jesús Martín-Barbero, le populisme sud-américain « revalorise les articulations entre la société civile et le sens social des conflits, au-delà de leur formulation politique 3».

De l’intérêt du politique d’investir la rhétorique populiste

La condamnation du populisme et l’agitation comme étendard de sa menace sont un anathème récurrent qui permet d’éviter la remise en question structurelle d’un système démocratique malade — le sociologue Alain Touraine qualifie d’ailleurs le populisme de « maladie infantile de la démocratie 4». Par la diabolisation du populisme, l’indignation populaire est instrumentalisée comme une passion irrationnelle représentant un danger quant au bon fonctionnement du jeu politique. Dès lors, le peuple n’apparaît pas comme un acteur politique compétent.

Le caractère irrationnel du populisme instrumentalisé s’illustre aussi dans l’adhésion à un leader charismatique, jouant le rôle de catalyseur de l’unité du peuple. Le pouvoir populiste s’inscrirait donc dans une logique de pouvoir charismatique théorisé par Max Weber, et que l’on sait corrélative au pouvoir totalitaire. Jouer sur cette proximité affuble d’un aspect inquiétant la notion de populisme. Dans cette idée, Joël Gaubert écrit : « L’anathème antipopuliste justifie en la voilant la violence de l’ordre — ou désordre — établi en accusant les sursauts d’indignation populaire de tous les maux de la société5 ».

La rhétorique populiste met en avant le paradoxe démocratique, qui légitime les médiations toujours plus nombreuses et limitatives entre peuple et pouvoir en place. L’émergence du populisme est révélatrice de l’état d’une société, mais c’est également la forme par laquelle il va se caractériser qui sera déterminante quant au danger démocratique qu’il conditionne véritablement. Dans le cas d’un populisme protestataire par exemple, la menace potentielle fera office de justification pour une disqualification des discours. La critique du populisme trouve également justification dans la thèse de l’autoritarisme des classes populaires, qu’explicite la sociologue Annie Collovald6

Le populisme vu comme tel revendique la participation citoyenne non comme un moyen, mais comme une fin à l’établissement d’un système politique pleinement démocratique. Le discours populaire, vu comme détenteur d’une simplification outrancière du réel conduisant à une logique binaire, peut également être lu comme l’expression d’une volonté de transparence directe, cherchant à être l’incarnation d’une émancipation politique. Cette volonté de réappropriation politique a été notamment explorée via un processus méthodologique avec la méthode Alinsky, dont l’initiateur écrit : « Après tout, le véritable programme démocratique, c’est un peuple qui s’intéresse à la démocratie »7. Cette méthode, analysée de manière récurrente comme populiste, se voit pourtant revendiquée par la France Insoumise. La méthode Alinsky place le citoyen au cœur du projet politique : l’idée est de recueillir les revendications citoyennes, pour en faire émerger concrètement des prégnantes puis intervenir stratégiquement en les prenant en compte.

Le populisme n’apparaît pas seulement catégorisable comme une idéologie mettant en péril la stabilité démocratie, en ce sens que son éclosion pointe les contradictions que porte le système démocratique. Si le populisme n’est pas une alternative structurante, puisque davantage rhétorique qu’idéologie, il conditionne l’urgence et la pertinence de recherche d’alternatives politiques dans un monde en profond changement.

1. Jean-Pierre Rioux, « La tentation populiste », in Le populisme, contre les peuples ?, Cités n° 49, Presses Universitaires de France, 2012
2. Chantal Mouffe, Le paradoxe démocratique, Beaux-Arts de Paris éditions, 2016.
3. Jesús Martín-Barbero, « Débats et combats autour du populaire en Amérique latine », in Populaire et Populisme, Les essentiels d’Hermès CNRS éditions, Paris, 2009.
4. Agulhon Maurice, Badie Bertrand, Bergounioux Alain, Besançon Alain, Rudelle Odile, Stengers Jean, Stora Benjamin, Thibaud Paul, Touraine Alain. Le populisme ?, in Vingtième Siècle n° 56, 1997.
5. Joël Gaubert, « Malaise populiste dans la démocratie contemporaine », in Le populisme, contre les peuples ?, Cités n° 49, Presses Universitaires de France, 2012.
6. Annie Collovald, « Le populisme : de la valorisation à la stigmatisation du populaire », in Populaire et Populisme, Les essentiels d’Hermès CNRS éditions, Paris, 2009.
7. Saul Alinsky, Reveille for Radicals, New York, Vintage, 1989, p. 55.

Le populisme, une stratégie pour le républicanisme ? par Thibault Mordraal

Le mot « populisme » hante le débat public. Le plus souvent, il semble être utilisé comme accusation synonyme de « démagogie », de manipulation du peuple en recourant à ses émotions plutôt qu’à sa raison ou en faisant des promesses intenables ; en ce sens, le mot est souvent employé à l’encontre de régimes étrangers et de partis politiques contestataires (1). Néanmoins, il existe également de nos jours des acteurs qui se revendiquent du populisme comme stratégie politique, traditionnellement situés à gauche de l’échiquier politique : la philosophe belge Chantal Mouffe a beaucoup contribué à répandre cette idée, tout comme son mari aujourd’hui décédé Ernesto Laclau (2).

Le populisme est aujourd’hui revendiqué comme stratégie au sein du parti espagnol Podemos ou de La France Insoumise, deux mouvements avec lesquels Chantal Mouffe ne cache pas sa proximité. C’est cette idée du populisme comme stratégie politique que nous souhaitons interroger ici, car elle est doublement attaquée : d’une part par ceux qui ne voient rien d’autre dans le populisme qu’une forme de démagogie, de l’autre par ceux qui lui reprochent d’abandonner des référents traditionnels de la gauche, en particulier du socialisme. On peut donc se demander si ces critiques sont justifiées : le populisme peut-il être une stratégie viable pour le républicanisme ? Est-il un moyen de poursuivre l’idéal d’émancipation qui est le nôtre, que l’on peut résumer par la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » ?

Pour répondre à ces questions, nous commencerons par examiner ce qu’est le populisme préconisé à l’origine par Chantal Mouffe et ce qui fait son intérêt, nous verrons ensuite quelles limites présente cette stratégie, d’un point de vue à la fois républicain et socialiste.

I – Eux et nous : la stratégie populiste

Pour comprendre le populisme tel que défini par Chantal Mouffe et Ernesto Laclau, il faut d’abord comprendre quels problèmes il se donne à résoudre. Chantal Mouffe et Ernesto Laclau visaient en effet à défendre le socialisme, qu’ils percevaient comme une radicalisation de la démocratie : c’est pourquoi le premier ouvrage où ils ont exposé leur idée du populisme en 1985 s’intitulait Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale (3). Leur populisme ne peut donc pas manquer d’intéresser ceux qui considèrent que la démocratie et le socialisme sont des moyens de parvenir à l’idéal républicain.

Mais quelle est donc la spécificité de leur approche au sein du mouvement socialiste ? C’est Chantal Mouffe qui l’explique le mieux lorsqu’elle revient sur le contexte de l’écriture de Hégémonie et stratégie socialiste trente ans plus tard, dans Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie (4), livre construit sous la forme d’un dialogue avec le politiste et responsable de Podemos Iñigo Errejón. Son objectif à ce moment-là était de pallier l’incapacité des forces politiques sociales-démocrates et marxistes à pleinement intégrer les nouveaux mouvements sociaux « développés depuis mai 68 » (5) : féminisme, antiracisme, lutte contre l’homophobie ou protection de l’environnement, qui selon Mouffe étaient alors systématiquement dénigrés comme des luttes secondaires par les socialistes. La militante féministe qu’est Chantal Mouffe en conclut que leur attitude s’explique par un « essentialisme de classe, dans lequel les identités politiques dépendaient de la position de l’acteur social dans les rapports de production, rapports qui déterminent sa conscience » (6) : pour elle, ils n’étaient pas capables d’envisager les clivages politiques autrement qu’au travers des classes sociales, prisonniers d’une conception dans laquelle la lutte politique se limite à la lutte des classes et où les opinions politiques découlent automatiquement de la position sociale ; c’est pour contrer cet essentialisme de classe au sein du mouvement socialiste qu’elle développe l’approche du populisme.

Pour Mouffe, il est indispensable à un combat politique de délimiter un « nous » et un « eux », car elle reprend de Carl Schmitt (7) l’idée que la distinction entre un ensemble d’alliés et un ensemble d’ennemis est le fondement même de la politique (8), qui n’est pas une discussion rationnelle mais un affrontement mû par les passions (9), contrairement à ce que croient certains théoriciens libéraux. Il appartient donc aux acteurs politiques de définir ce « nous », qui ne découle pas automatiquement de l’appartenance à une classe contrairement à ce que pourrait faire croire une forme d’essentialisme : s’inspirant cette fois du théoricien marxiste Antonio Gramsci (10), Mouffe considère que les acteurs politiques doivent fédérer une « volonté collective » qui agrège différentes luttes qui ne sont pas nécessairement liées entre elles (droits des travailleurs, féminisme, écologie politique, etc.) « autour d’une conception du bien commun », à savoir une démocratie radicale dans le cas de Mouffe ; le camp qui parvient à rendre majoritaire sa conception du bien commun remporte l’hégémonie au sens de Gramsci (11), au point que le peuple finit par s’unifier autour de cette idée du bien commun.

Il s’agit donc bien d’une stratégie, dont Mouffe précise qu’elle n’est pas associée à un contenu idéologique spécifique (12). Elle reconnaît d’ailleurs l’existence de populismes de droite (13) auxquels elle assimile le Front National en France : pour elle, ces forces déploient une stratégie populiste en cela qu’elles cherchent à agréger différentes aspirations dans la société en un « nous » opposé à un « eux », à unifier le peuple autour d’une conception du bien commun. Elles sont de droite parce que cette conception du bien commun n’est pas la radicalisation de la démocratie mais au contraire son recul.

On ne peut que donner raison à Mouffe et à d’autres auteurs populistes – qui se sont depuis inscrits dans son sillage (14) – de critiquer l’essentialisme de classe, caricature navrante du marxisme face à laquelle on serait bien incapable d’expliquer pourquoi il se trouve tant de salariés pour voter à droite. Et il est tout aussi exact qu’un projet émancipateur doive articuler un ensemble hétérogène de demandes sociales qui ne peuvent pas toutes être réduites à la lutte contre le capitalisme. En cela, le populisme de Mouffe marque un progrès par rapport à la rhétorique qui a longtemps été celle de partis comme le Parti Communiste Français (PCF). Par ailleurs, il ne se réduit pas à une simple manipulation du peuple en instrumentalisant les passions comme le voudrait la dénonciation du populisme à droite de l’échiquier politique mais constitue une stratégie politique assumant la part inévitable d’antagonismes mus par les passions que comprend la politique.

II – Gramsci sans Marx ? Les limites du populisme.

Cependant, cela peut difficilement passer pour une grande découverte : tout ceci était déjà présent chez Gramsci, et même chez Lénine pour ce qui est de l’essentialisme de classe (15) ; quant à l’idée libérale de la politique comme débat rationnel où les acteurs s’accordent sur un intérêt commun, on sait depuis au moins Marx que c’est une absurdité (16) ! Le populisme de Mouffe et de ses successeurs ne serait-il qu’une redécouverte du marxisme gramscien ?

En fait, ce n’est pas exact : le populisme se veut une version modernisée de Gramsci, mais il est à craindre qu’il n’en soit qu’une version appauvrie. Mouffe elle-même explique très bien la différence :

Vis-à-vis de Gramsci, je dois reconnaître que l’usage que nous faisons de ses idées dans Hégémonie et stratégie socialiste est un peu hétérodoxe. Par exemple, nous reprenons son idée de « guerre de position », la lutte à l’intérieur des institutions, mais Gramsci pensait que c’était en préparation de la « guerre de mouvements », lors de la rupture révolutionnaire. Et ça, nous l’avons laissé de côté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura aucune forme de rupture, mais que la lutte contre-hégémonique est un processus qui implique une multitude de ruptures pour désarticuler les points nodaux autour desquels l’hégémonie existante s’est consolidée. Un autre exemple est que Gramsci dit que le noyau central d’une hégémonie doit toujours être une classe fondamentale, et nous avons écarté cette idée (17).

Pour le dire autrement, Mouffe et Laclau semblent s’être appliqués à démarxiser Gramsci.

Disparaît ainsi l’idée à la fois marxiste et jacobine de rupture révolutionnaire. Pour Gramsci, il y a en Occident deux temps dans la lutte, qu’elle soit politique ou militaire (ou les deux à la fois) : un temps de « guerre de position » où il faut s’emparer des positions fortifiées qui rendent impossible l’assaut généralisé, c’est-à-dire où il faut s’implanter à l’intérieur des institutions et de la société civile dans le cas de la politique, car ce sont elles qui permettent l’hégémonie de la classe dominante ; et un temps de « guerre de mouvement » où une offensive rapide doit permettre la victoire, c’est-à-dire en politique la rupture révolutionnaire, le moment où l’on rompt avec les institutions pour s’emparer du pouvoir. Or, pour lui, la guerre de position ne supprime pas la guerre de mouvement (18) ! C’est justement ce moment de la guerre de mouvement que refuse d’envisager Mouffe. Elle y substitue « une multitude de ruptures » sans sortir du cadre des institutions, ce qui n’est rien d’autre que la vieille idée d’Eduard Bernstein selon laquelle le capitalisme pourrait être supprimé en se contentant d’obtenir des réformes successives sans jamais renverser la classe dominante (19).

L’histoire ne nous a-t-elle pas suffisamment appris que les choses ne se passent pas ainsi ? Que lorsque son pouvoir est directement menacé, la classe dominante fait s’abattre une répression aussi bien physique qu’économique sur les défenseurs de la liberté et de l’égalité, de sorte que ceux-ci n’ont d’autre choix que l’épreuve de force pour abattre sa domination ? C’est l’Amérique latine qui l’a vécu ces dernières décennies, y compris pour des gouvernements arrivés au pouvoir par des moyens parfaitement légaux ! Gramsci était tout simplement lucide lorsqu’il considérait que la conquête de positions à l’intérieur des institutions ne servait qu’à préparer la guerre de mouvement. En tout cas, c’est un risque que l’on ne peut pas ne pas prendre en compte, si l’on veut que notre idéal aboutisse.

Mais surtout, disparaît… la lutte des classes. Car chez Gramsci, le parti fait émerger une volonté collective et lutte pour l’hégémonie au service d’une classe et il ne saurait en être autrement, chaque classe ayant ses intérêts à défendre (20) ! Sans cela, le populisme nous laisse dans le flou artistique : qui peut-on rassembler, au juste ? Quelle que soit la cause que l’on défende, il n’y a aucune raison pour qu’elle intéresse tous les groupes sociaux de façon égale. Et autour de quel axe central ? Car, s’il s’agit simplement d’articuler des luttes entre elles, on risque de buter sur le même obstacle que le reproche qui est quelquefois fait à l’intersectionnalité (21) : le risque d’oublier que les luttes n’ont pas toutes le même effet mobilisateur… L’oppression de classe est l’oppression qui touche et donc mobilise le plus de gens, ce qui n’ôte rien au caractère inacceptable des autres. C’est une chose de dire que les positions politiques ne découlent pas mécaniquement des positions sociales, qu’il faut activer ces positions sociales, mais c’en est une toute autre de faire comme si en politique, on pouvait rassembler n’importe qui autour de n’importe quoi. Pour Gramsci, le parti devait avant tout mobiliser le prolétariat et rassembler autour de lui un « bloc historique » fait d’autres « catégories subalternes » pour renverser la classe dominante : privé de cette dimension, le populisme peut sembler bien creux !

Seulement voilà : Mouffe considère qu’il n’y a plus de classes sociales, dans un rapprochement surprenant avec ses adversaires défenseurs d’une conception de la démocratie comme débat rationnel (22). Or, il existe toujours, et même plus qu’à l’époque de Marx, une masse de gens qui doit vivre en vendant sa force de travail parce qu’elle ne possède pas les moyens de production : il s’agit du prolétariat, au sens marxiste du terme (23). Quand bien même ce prolétariat serait moins homogène qu’auparavant dans ses conditions de vie et de travail et donc plus difficile à unifier (et encore ne faut-il pas sous-estimer la diversité des ouvriers du XIXème siècle), il existe toujours une classe dominante qui l’exploite et qu’il faut renverser pour faire aboutir l’idéal républicain, ou une « démocratie radicale ».

Errejón est encore plus flou dans son rapport aux clivages politiques, puisque lui considère que Podemos doit refuser de se placer sur l’axe gauche-droite, prétendant qu’il faut seulement opposer « les citoyens » à « la caste » (24) : Mouffe lui répond avec raison que cela ne peut suffire à construire une volonté collective, le peuple n’étant pas nécessairement favorable à l’idée de promouvoir plus d’égalité, comme en atteste le succès de populismes de droite, et qu’il faut donc bien se revendiquer comme un populisme de gauche. Lorsque Errejón lui objecte la dévalorisation du mot « gauche » par les politiques du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), c’est encore avec raison que Mouffe lui répond qu’il faut se battre pour resignifier les mots plutôt que de les abandonner un par un à l’adversaire – et on voit en effet quelles conséquences cela a eu pour la gauche française d’abandonner les symboles républicains ! Mais Errejón a bataillé en interne pour une alliance entre Podemos et le PSOE malgré le passage à droite de celui-ci, considérant que s’allier avec le parti de gauche Izquierda Unida faisait apparaître Podemos comme une force trop contestataire. Sa ligne, minoritaire face à celle de Pablo Iglesias, illustre malheureusement le fait qu’un populisme qui a perdu sa boussole de classe risque d’être digéré par le système en place.

Conclusion

Pour l’heure, on assiste aussi bien à la percée de forces politiques se revendiquant du populisme et diminuant leur usage des symboles traditionnels de la gauche (Podemos en Espagne, La France Insoumise dans une moindre mesure (25)) que d’autres qui revendiquent plus vigoureusement que jamais les référents traditionnels du socialisme notamment en termes de lutte des classes (le mouvement de Bernie Sanders Our Revolution, le Labour passé sous la direction de Jeremy Corbyn, et davantage encore le Parti du Travail de Belgique). À l’évidence, la seule conclusion qu’on puisse en tirer, c’est que c’est à cause d’un contexte commun propice que ces forces progressent, et qu’il n’y a pas qu’une stratégie possible pour l’exploiter : le populisme ou une approche socialiste plus traditionnelle peut y convenir.

On se contentera donc de dire ceci : l’approche populiste popularisée par Chantal Mouffe a permis de dépoussiérer certaines idées ensevelies sous des décennies d’obscurantisme libéral et de caricatures du marxisme par les partis staliniens, concernant le rôle des passions, l’irréductibilité des oppositions politiques ou la nécessité de construire une volonté commune plutôt que de simplement s’en remettre aux caractéristiques préexistantes des acteurs. Cependant, en restant prisonnière de l’idée qu’il n’y aurait plus de lutte des classes, largement répandue par les mêmes auteurs que critique Chantal Mouffe (Anthony Giddens, Ulrich Beck…), celle-ci reste aveugle à une dimension capitale de la lutte politique et il est à craindre que cela ne conduise à des renoncements ou à des échecs. Il est ainsi difficile d’imaginer qu’une alliance entre Podemos et le PSOE telle que la souhaitait Iñigo Errejón ait pu conduire à autre chose qu’à des reculs de Podemos dans son combat contre le néolibéralisme… À ce titre, il peut être plus enrichissant de relire directement Gramsci, mais on ne saurait évidemment se limiter à la pensée de celui-ci pour comprendre le monde d’aujourd’hui, car elle a ses limites comme tout le reste de la tradition marxiste (26) : sans doute une pensée pour l’émancipation au XXIème siècle est-elle toujours à inventer.

Thibault Mordraal

Références

(1) Voir l’article de Hervé DO ALTO, « Sur les usages politiques d’un concept en Europe. Le retour des « populistes » en Amérique latine », Nueva Sociedad n°214, 2008, disponible à cette adresse : http://nuso.org/media/articles/downloads/3507_2.pdf

(2) Celui-ci était notamment l’auteur de La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008

(3) Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2008

(4) Chantal MOUFFE et Iñigo ERREJÓN, Construire un peuple. Pour une radicalisation de la démocratie, Paris, Les Éditions du Cerf, 2017.

(5) Ibid, « Chapitre 1 : Le projet hégémonie et stratégie socialiste ». Il est à noter que l’idée qu’il s’agissait là de mouvements nouveaux, spécifiques à l’après-mai 68, est hautement contestable, bien que largement répandue par des gens comme Alain Touraine. Voir les chapitres 1 et 2 de Lilian MATHIEU, La démocratie protestataire. Mouvements sociaux et politiques en France aujourd’hui, Paris, Presses de Science Po, 2011.

(6)  Ibid, p. 27.

(7) MOUFFE, L’illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016.

(8)  Carl SCHMITT, La notion de politique (suivi de) Théorie du partisan, Paris, Flammarion, 2009

(9)  MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 6 : Carl Schmitt, antagonisme et agonisme ».

(10) Ibid, « Chapitre 4 : Gramsci ».

(11) Antonio GRAMSCI, Guerre de mouvement et guerre de position, Paris, La Fabrique, 2012 – voir en particulier les chapitres consacrés à l’hégémonie et à Machiavel.

(12) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 10 : Comprendre le populisme et les situations populistes ».

(13) Ibid, « Chapitre 7 : Consensus au centre et populisme de droite ».

(14) Voir par exemple Pablo IGLESIAS (dir.), Les leçons politiques de Game of Thrones, Paris, Post-éditions, 2015.

(15)  LÉNINE, Que faire ?, Paris, Éditions du Seuil, 1966. Gramsci considérait d’ailleurs Lénine comme le véritable père de la théorie de l’hégémonie.

(16) L’ouvrage de référence sur les irréductibles oppositions d’intérêts entre classes est bien sûr Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du parti communiste, Paris, Nathan, 2005. L’originalité de Carl Schmitt par rapport à Marx et Engels est d’avoir systématisé au-delà de l’opposition de classe la dimension conflictuelle de la politique : cela l’a amené à condamner la démocratie comme n’étant pas viable puisque contenant toujours la possibilité de la guerre civile, condamnation qui, associée à son racisme, l’a mené au nazisme.

(17) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., p. 63.

(18) GRAMSCI, op. cit. Voir notamment le premier chapitre « État, société civile, stratégie ».

(19) Voir, pour une critique acérée de cette conception : Rosa LUXEMBURG, Réforme sociale ou Révolution ? Et autres textes politiques, Saint-Étienne, Spartacus, 1997, en particulier le texte éponyme et « Les lunettes anglaises ».

(20) GRAMSCI, op. cit. Là encore, les notes sur Machiavel sont les plus éclairantes.

(21)  Lire l’article de Jessica CASSEL, « Pour lutter contre les oppressions : marxisme ou intersectionnalité ? », disponible en ligne : https://www.marxiste.org/theorie/2209-pour-lutter-contre-les-oppressions-marxisme-ou-intersectionnalite

L’auteure de ces lignes précise cependant qu’elle ne partage pas la thèse selon laquelle toutes les oppressions découleraient en dernier ressort du mode de production.

(22)  « Oui, nous pensions déjà que la théorisation en termes de classe sociale, à la manière marxiste, était inadéquate parce que les classes sociales sont composées de sujets sociaux construits. Mais on pouvait encore imaginer alors, dans certaine mesure, qu’il existait des groupes sociaux identifiés en termes de classes sociales. Plus tard, avec la transformation du capitalisme, les choses ont beaucoup changé. » MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., p. 35 (nous soulignons).

(23)  MARX et ENGELS, op. cit.

(24) MOUFFE et ERREJÓN, op. cit., « Chapitre 12 : Droite/gauche » et « Chapitre 13 : Vers un populisme de gauche ? ».

(25) Sur le rapport de la France Insoumise au populisme, lire cet article où je répondais à un texte manifestement inspiré de Iñigo ERREJÓN : https://blogs.mediapart.fr/mordraal/blog/280817/les-limites-du-populisme-reponse-larticle-de-lenny-benbara-lvsl

(26) « Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle de Gramsci comme Ptolémée du système marxiste, comme celui qui donne les apparences d’une voie de salut hors du système marxiste et qui, en fait, enferme encore plus dans cette impasse » (Pierre BOURDIEU, durant son cours au collège de France du 24 janvier 1991, retranscrit dans Sur l’État, Lonrai, Le Seuil / Raisons d’agir, 2012, à propos de sa critique de la division entre infrastructure et superstructure, dans le sillage de Max WEBER)