(Cycle Thématique) « Haro sur le travail ! » par V.Joly et J.Sallembien

Contribution de Virgile Joly et Jonas Sallembien dans le cadre du cycle thématique sur le travail.

Haro sur le travail !

Quelles incompréhensions ? Quels mésusages ?

 

Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela, nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment.[1]

 

Travail et emploi, une confusion des genres

Pourquoi travaillons-nous ? Quelle utilité tirons-nous de notre travail ? Alors que seul le travail rémunéré semble être valorisé, nous nous rendons compte au quotidien que notre travail prend de multiples formes : notre emploi, nos engagements familiaux, associatifs, politiques, nos loisirs. De toutes ces activités, nous en dégageons une utilité qui peut être directe (faire son potager) ou indirecte (télémarketing rémunéré). Assez rapidement, le travail apparaît dans sa multiplicité, et la valeur d’utilité qui lui est associée s’oppose bien souvent à la valeur économique qui lui est attribué. Nous dénoncerons ici la confusion sémantique insidieusement orchestrée entre les notions de travail et d’emploi. Nous redonnerons ainsi sa pluralité au concept de travail en présentant et en interrogeant la diversité de ses aspects. Ainsi dissocié de l’emploi, le travail appelle à être réinvesti, notamment dans ses dimensions les plus enrichissantes. Réduire le citoyen à un simple travailleur totalement aliéné à son emploi sape les fondements d’une République authentique dont la condition de légitimité est l’existence de citoyens impliqués dans la vie de la cité. Son pendant serait un Etat réduit à ses fonctions régaliennes, soumis aux dictats de l’économie libéralisée. Il apparaît alors urgent de se libérer de la mainmise du pouvoir économique sur la décision politique en permettant à chaque travailleur de se réapproprier son rôle de citoyen.

En quoi la réduction du travail à l’emploi prive-t-elle le citoyen de sa capacité à participer à la vie de la cité ?

Repenser travail et emploi par le prisme de l’utilité

Le travail est un terme rattaché à deux champs sémantiques, celui de la besogne et celui de l’accomplissement. Le premier est attesté historiquement puisqu’étymologiquement, le travail vient du latin tripaliare, qui signifie torturer avec le trepalium – instrument auquel on attachait les animaux pour les ferrer ou les soigner, ou les esclaves pour les battre. Plus en amont, dans la civilisation grecque, il semble qu’il n’y ait pas de conception du travail – au sens moderne du terme – bien qu’il soit question d’activité, de tâche, etc.[2]

La sémantique de l’accomplissement de soi et de la persévérance transparaissent à travers les termes de richesses du travail, de force de travail, de satisfaction du travail accompli, etc. Cette dimension positive émerge notamment dans la doctrine du progrès scientifique des proto-lumières : l’homme doit s’atteler à la tâche de la découverte scientifique au nom du progrès de l’humanité. Or, au-delà de la dimension de progrès (de la connaissance, puis de la vertu), nous assistons aux prémices d’un réductionnisme de l’homme à son entreprise de découverte des lois naturelles et d’exploitation de la nature. L’écueil de l’homme-travailleur fait écho à celui de l’homme-machine, à la vision stakhanoviste de la performance, de la rentabilité du travailleur dont la nature n’est plus que productive. C’est ainsi que les discours vantant les vertus du travail, dans le carcan capitaliste, relèvent d’un non-sens et d’une confusion intentionnelle entre les termes de travail et d’emploi, de richesse économique et de richesse personnelle, de bénéfice et de profit.

Pour désenchevêtrer travail et emploi, nous passerons par le prisme de l’utilité. Nous définissons le travail comme toute activité ayant une utilité en soi, pour soi ou par soi. Etant donné que le travail consiste invariablement à transformer une chose en une autre, tout travail – qu’il soit artisanal, intellectuel, artistique – transforme utilement une partie du réel.

  • Un travail est utile en soi s’il est une fin en soi, c’est-à-dire s’il est utile de par la manière dont il transforme le réel. Le travail artistique semble être ici un bon exemple, puisqu’il soulève plusieurs questions à l’aune de cette définition. Schématiquement, le travail artistique en soi équivaut à l’art pour l’art[3] : nous écartons ainsi l’utilité pour le travailleur qui tirerait du plaisir ou de la satisfaction de sa création. Une pièce de théâtre enrichit en soi le patrimoine théâtral, comme une peinture enrichit le patrimoine pictural. Une pièce de théâtre engagée porte une dimension politique qui, de par le message qu’elle véhicule en soi, transforme utilement le réel.
  • Un travail est utile pour soi s’il est un média à travers lequel le travailleur trouve une forme d’utilité, telle que la valorisation ou l’épanouissement personnel, le bien-être ou l’équilibre psychologique, la sociabilité et l’ouverture. L’artisanat ou l’art peuvent être étudiés par le prisme de l’utilité pour l’artisan ou l’artiste.
  • Enfin, un travail est utile par soi si son utilité souffre du média économique, c’est-à-dire si elle se résume à dégager une plus-value dont la partie reversée au travailleur constitue à ses yeux le seul avantage de son travail.

Par opposition, l’emploi est une relation médiane entre un employé et un employeur. Il est convenu qu’un emploi puisse ne rien produire : prenons l’exemple du chômage technique qui, sur une période donnée, fait du travailleur un employé sans travail (mais avec un emploi).

Un employé est un salarié soumis aux désidératas d’un employeur contre rémunération. Il n’est a priori pas question d’un quelconque épanouissement, d’un potentiel plaisir à exécuter la tâche imposée. L’utilité première du travail salarié est donc une utilité par soi, au travers du salaire versé au travailleur. Il apparaît donc clairement qu’emploi et utilité en soi du travail ne sont pas intrinsèquement liés, et que cette dernière constitue une plus-value contingente de laquelle sont privés les plus démunis – a fortiori les plus exploités.

Confondre travail et emploi, c’est réduire le travail à son utilité par soi

Le fond du problème traité dans cet article répond à l’actualité politique dans laquelle le travail est sans cesse mobilisé pour répondre aux questions du chômage de masse, du libéralisme économique et du droit du travail. L’écueil face auquel nous voulons mettre en garde le lecteur est celui de l’emploi à tout prix, du plein emploi sans travail, du salarié pauvre. L’emploi pour l’emploi détruit même la valeur de l’utilité par soi du travail puisqu’il favorise la constitution d’une partie des travailleurs qui vivent sous le seuil de pauvreté. Ainsi, la contrepartie financière qui assure l’utilité par soi du travail salarié est détruit au nom du seul principe d’emploi, condition sine qua non, aux yeux de la caste dirigeante, pour faire partie intégrante de la société.

Autrement dit, une forme de propagande pro-croissance affirme à longueur de temps que le chômage plombe la croissance économique du pays et que seul l’emploi – et l’emploi seul – est à même de relancer la croissance, sans considération aucune pour l’utilité sociale et personnelle de la tâche, voire sans considération pour la contrepartie financière accordée au salarié. En somme, il faut créer de l’emploi, pour gonfler les chiffres du PIB, nonobstant la rémunération de l’employé, et sans autre définition de la richesse créée que la richesse comptable.

Par là même, la préservation du code du travail est perçue comme une limitation de la richesse produite : facilités de licenciement, refus des cotisations patronales (et suppression des cotisations salariales), flexibilité… sont autant de symptôme d’une vision utilitaire du salariat, dont le seul intérêt est de produire des richesses pour l’investisseur, sans considération sociale ou écologique.

Le travail véhicule davantage des valeurs que des chiffres. L’emploi est affaire comptable : quels coûts pour quels avantages ? Combien me coûte un licenciement, abusif ou non ? L’emploi apporte aussi un statut social aux personnes, d’une part du seul fait qu’elles fassent quelque chose – je ne suis pas un assisté et je participe à l’effort collectif – qu’importe mon activité, d’autre part au travers de la rémunération via l’élévation sociale qu’elle conditionne. A contrario, le travail acquiert sa valeur de par l’activité exercée et la qualité de son exécution, en un mot : son utilité sociale. Je me construis par mon travail, pour répondre à une nécessité. J’acquiers non pas un statut mais un rôle dans la société.

Confondre travail et emploi, c’est réduire le travail à son utilité par soi. Le travail utile par soi et l’emploi sont synonymes à la condition que l’emploi offre un revenu suffisant au travailleur. Emploi et travail s’opposent sur deux points : (a) s’il s’agit d’une tâche n’ayant aucune utilité, (b) si l’emploi ne garantit pas un revenu suffisant pour le travailleur. Dans le premier cas, il s’agit d’une occupation, dans l’autre d’une exploitation (qui peuvent malheureusement s’associer).

Nous ne nous plaçons pas ici du côté de l’employeur, nous traitons de l’utilité du travail du seul point de vue du travailleur. La question sous-jacente à cette prise de partie est la suivante : pourquoi une personne décide-t-elle de rester employée dès lors que son emploi ne lui est plus d’aucune utilité (notamment « par soi », c’est-à-dire en terme de rémunération). Nous voulons ici souligner le climat social actuel qui sacralise l’emploi et dénie toute qualité aux non-travailleurs. Ce climat est à même d’expliquer le joug auquel chaque employé se trouve soumis, préférant parfois la mort à la démission (l’actualité témoigne de nombreux suicides directement liés au contexte professionnel).

C’est ce climat social, de l’impératif de l’emploi, qui permet au pouvoir politique de malmener et de détruire toutes les avancées sociales durement acquises par les travailleurs. La réduction du travail à l’emploi a su vider le travail de toute son utilité en soi et pour soi, ne laissant espérer au travailleur qu’une utilité par soi, elle-même mise à mal au nom de la productivité libérale. Insidieusement, le modèle capitaliste érigé comme norme naturelle produit tout autant une inertie face à la dégradation des conditions de vie, qu’une volonté absurde du travailleur de s’enchaîner coûte que coûte à son travail, tout dégradant ou abrutissant qu’il soit. Ne pas lutter, c’est permettre au système capitaliste de perdurer. Le déréliction vis-à-vis de l’idéal social tient au travail de sape de la doctrine capitaliste qui promeut une voie unique, que l’humanité doit fatalement emprunter, raillant et caricaturant de surcroît toutes alternatives plausibles.

La destruction des acquis sociaux et des conditions de travail – par là même des conditions de vie – semble relever, aux yeux de la majorité, d’une forme de fatalité liée à l’ouverture nécessaire au marché mondial et à l’exigence incontestée de compétitivité. L’argument d’autorité « on ne peut pas faire autrement »[4], dans un monde où le système ontologisé du capitalisme balaie toute contradiction, parvient à atteindre les velléités d’opposition des masses au nom d’un triste « à quoi bon ? », d’un déchirant « c’est comme ça ».

Le travail est indissociable des problématiques politiques

Pour conclure, sans chercher à hiérarchiser les formes d’utilité du travail, nous nous sommes efforcés de distinguer travail et emploi, pour départir le travail de sa conception purement économique et lui redonner sa richesse conceptuelle et la diversité de ses pratiques. Réduire la travail à l’emploi relève d’une entreprise de falsification du réel, visant à destituer l’homme de sa capacité d’agir au motif que l’utilité du travail ne dépend que de la valeur monétaire associée. Insidieusement, l’homme ne se sent plus capable d’agir que pour les intérêts d’autrui. Il se détourne ainsi de travaux éminemment plus essentiels, telle que l’implication dans la vie de la cité. Le travail est indissociable des problématiques politiques : on ne peut pas penser le travail sans un rapport d’égalité, lui-même garanti par la décision politique. Dans le contexte actuel, le citoyen joue le rôle de contre-pouvoir à l’économie libérale, en tant qu’il se définit par son appartenance et sa participation à la cité. S’il ne s’investit pas de cette mission, ses conditions de travail et ses conditions d’existence se dégraderont toujours plus, au nom d’une illusoire compétitivité mondiale profitant toujours au moins-disant. Cette dégradation touche au fondements de la République, censée garantir la liberté et l’égalité de chacun, notamment face au travail.

Le travailleur doit s’approprier ces problématiques afin que le travail reste un outil progressiste de réalisation de son humanité et non pas un outil d’asservissement du citoyen à l’aveugle cupidité de ceux qui, à travers les marchés financiers, tirent toujours plus de profits de la dépolitisation du travailleur.

 

[1] Bertrand Russell, Eloge de l’oisiveté (1932), Paris, Éditions Alia, 2014, p. 38.

[2] En effet, les termes grecs de πόνος (le labeur), de πρᾶξις (la pratique, l’action), de ποίησις (création, fabrication), d’ἔργον (l’action, l’œuvre, l’ouvrage, la nécessité), de πράγματα (les affaires humaines) ou de χρήματα (les biens, les richesses), ont souvent été plus ou moins traduits par référence à ce que nous nommons travail. Or, ils n’ont en réalité aucun rapport avec les champs sémantiques investis par Locke, Smith, Hegel ou Marx, qui sont ceux de la perspective ouverte par l’essor industriel et commercial qui caractérise le monde occidental moderne.

[3] C’est-à-dire dépouillé de toute ses fonctions didactiques et morales. On se réfèrera, à ce sujet, au § 24 du Crépuscule des idoles de Nietzsche, qui condamne l’instrumentalisation morale de l’art et élève sa valeur intrinsèque, sans pourtant le dénuer de toute fin et le réduire à sa seule dimension autotélique.

[4] Max Weber, Economie et Société (1922), Paris, Éditions Plomb, 1971, p. 232-233.