« Ce travail qui ne rend pas libre », par Thibault Mordraal

Cet article écrit par Thibault Mordraal entre dans le cadre du cycle thématique du Poing Commun sur le travail.

Le travail rend libre, paraît-il. On peut comprendre qu’il puisse donner cette impression : spontanément, il nous apparaît qu’il faut souvent un certain travail pour obtenir ce que nous voulons, et ainsi réaliser nos désirs. Dès lors, puisque la République tient pour nous dans les mots « Liberté – Égalité – Fraternité », il nous faudrait encenser le travail comme un puissant promoteur des valeurs républicaines !

Aussitôt énoncé, ce raisonnement bute pourtant sur la réalité : le travail, dans notre expérience quotidienne, n’est pas seulement ce qui nous permet d’obtenir ce que nous désirons, généralement un salaire ; c’est aussi la contrainte d’exercer toute la journée une activité qui ne nous intéresse pas ou peu ; c’est aussi bien souvent l’obéissance à une hiérarchie dont les ordres nous paraissent absurdes ou irréalisables ; c’est enfin ne pas pouvoir consacrer plus de temps et d’énergie à ce que l’on aime, parfois jusqu’à perdre goût pour la vie – demandez donc à certains salariés de France Télécom ce qu’ils pensaient du travail ! Est-ce cela, être libre ?

Commençons par définir les termes pour résoudre cet apparent paradoxe. Ce que nous appellerons « liberté » ici, c’est l’autonomie, la capacité à agir en fonction de ses propres normes plutôt qu’à se faire imposer des normes extérieures – il va de soi que toute norme nous a été inculquée de l’extérieur tôt ou tard, mais ce qui nous intéresse ici, c’est la capacité à reconnaître un choix comme notre choix propre. Le contraire de cette liberté est donc la soumission à une force extérieure, ou l’hétéronomie, pour le dire autrement. Quant au travail, nous le définissons ici comme une activité, rémunérée ou non, accomplie dans un autre but qu’elle-même : le travail d’un salarié ou d’un indépendant pour obtenir les moyens de vivre, mais aussi celui de l’étudiant qui cherche à obtenir son diplôme, celui de l’écrivain qui veut finir son roman – fut-il amateur –, celui du musicien, le travail domestique, etc. Pourquoi, donc, cette activité qui devrait logiquement nous rendre libre en nous procurant ce que nous désirons, est-elle synonyme de servitude dans la réalité ? Et comment y faire face en République, puisque le républicain se donne la liberté pour objectif ?

I – Le travail comme soumission dans le cadre du capitalisme

C’est ici qu’intervient immanquablement la célèbre formule de Jean Jaurès : « La grande Révolution a rendu les Français rois dans la cité, et les a laissé serfs dans l’entreprise »[1].

C’est en effet criant : dès lors qu’il s’agit de nos institutions politiques, nous sommes des citoyens libres et égaux en droits qui votons pour celui de nos concitoyens ou celle de nos concitoyennes que nous estimons le ou la plus à même de remplir telle ou telle fonction politique, nous n’obéissons à ses lois qu’à cette condition. Mais sitôt que nous redevenons, pour l’immense majorité d’entre nous, des salariés contraints la majeure partie de la journée d’exécuter des tâches imposées, il n’est plus question de liberté ni d’égalité ! Nous exerçons l’activité que les employeurs veulent bien nous laisser exercer en cette période de chômage – si tant est qu’il y en ait une – de la manière qu’ils nous imposent. Cette contrainte est rendue possible par le salaire accordé au travailleur en échange de sa force de travail ; salaire sur lequel les actionnaires de l’entreprise auront prélevé une large part pour s’engraisser, au nom de leur capital financier – souvent acquis par héritage. C’est le mécanisme minutieusement décrit par Karl Marx dans Le Capital[2] : les uns, ne possédant pas les moyens de produire seuls, vendent leur force de travail à des gens qui eux possèdent les moyens de production, les capitalistes, qui s’accaparent une partie des richesses qu’ils ont produites en échange d’un salaire. Si nous ne nous sentons pas libres au travail,  c’est parce que nous y sommes transformés en marchandises nous vendant temporairement à des employeurs pour avoir les moyens de subsister ! Ainsi le salariat est un mécanisme de sujétion à l’employeur et d’aliénation par les modes de production intensive.

« Mais personne ne vous oblige à travailler, contrairement à l’esclave ou au serf. Vous pouvez refuser un contrat de travail, vous pouvez même refuser un accord d’entreprise avec votre employeur. En un mot, cher ami, vous êtes libre ! », prétendra-t-on. C’est en effet, dans la continuité de la loi El-Khomri, l’esprit de la réforme du code du travail en cours : privilégier les accords entre salariés et employeurs, partant du principe que les salariés sont libres de refuser, que salariés et employeurs négocient d’égal à égal. Mais cette liberté n’existe évidemment que sur le papier : dans la pratique, refuser un contrat de travail, c’est bien souvent se condamner au chômage, dans lequel on ne peut survivre sans une assistance extérieure généralement faible, et ceci sans parler des conséquences psychologiques et sociales du chômage ; et une fois dans l’entreprise, la situation n’est pas meilleure ! Il n’est pas difficile de contraindre un salarié à démissionner en réclamant de lui qu’il prenne un poste éloigné ou en lui imposant des conditions de travail intenables… Et même sans cela, c’est toujours le salarié qui servira de fusible en cas de difficultés économiques de l’entreprise. Ainsi voit-on licencier des entreprises dont les actionnaires empochent pourtant toujours des bénéfices ou des entreprises faire faillite alors que la spéculation financière est seule responsable de leurs difficultés.

C’est pour cela que Marx dénonçait une république ne faisant rien contre cette aliénation comme une farce de la bourgeoisie[3], et c’est cette dénonciation que reprenaient Jean Jaurès ou Jules Guesde, voulant accomplir l’idéal républicain jusqu’au bout. Pour rendre un tant soit peu de liberté au salarié, la solution retenue a été la loi, imposant des conditions de travail plus sûres et moins pénibles au moyen du code du travail, les accords de branches ou d’entreprises n’ayant le droit que d’être encore plus protecteurs pour les salariés jusqu’à la loi El-Khomri (d’où l’idée d’inversion de la hiérarchie des normes). Mais c’est là le tonneau des Danaïdes, les employeurs ayant tout intérêt à sans cesse chercher un moyen de contourner la loi dans la pratique, quand elle n’est pas détricotée aux élections suivantes ! C’est pourquoi depuis le XIXème siècle, certains mouvements proposent une solution plus radicale pour mettre fin à l’antagonisme : faire en sorte que les moyens de production ne soient plus la propriété privée d’individus séparés des travailleurs, les collectiviser ; autrement dit, abolir le capitalisme, pour établir une République sociale. Ceux qui défendent cette option se nomment les socialistes, c’est le sens originel du mot.

II – Le travail comme intrinsèquement aliénant

Présentées ainsi, les choses sont simples : si le travail est aliénant, c’est seulement à cause d’un élément extérieur qui est l’exploitation par les capitalistes ; débarrassons-nous donc des capitalistes (de leur fonction sociale, pas de leurs personnes) et nous serons libres !

Et pourtant ! Passer dix heures par jour à répéter les mêmes gestes sur la chaîne d’une usine, à lire les mêmes textes au téléphone ou à laver le sol, s’agit-il là d’une activité émancipatrice ? Certes non ! La meilleure preuve en est que de telles activités ne sont jamais accomplies que sous l’empire de la contingence, de la nécessité. C’est donc qu’il y a quelque chose d’intrinsèquement aliénant dans ce type de travail. Pourtant, ce n’est pas le cas d’autres activités qui peuvent elles aussi être rémunérées : écrire, enseigner, créer par l’art ou l’artisanat, travailler la terre, etc. Bien que toutes ces activités puissent être rémunérées, nous pouvons les exercer pour elles-mêmes, parce que nous pouvons y trouver un plaisir, bien qu’elles constituent un travail dans la mesure où elles ne sont pas une fin en soi.

Pourquoi cette différence ? Là encore, on ne fera pas l’économie d’un détour par Marx pour le comprendre :

Nous supposons donc ici le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée accomplit des opérations qui s’apparentent à celles du tisserand, et une abeille en remontre à maint architecte humain dans la construction de ses cellules. Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. Le résultat auquel aboutit le procès de travail était déjà au commencement dans l’imagination du travailleur, existait donc déjà en idée. Non pas qu’il effectue simplement une modification dans la forme de la réalité naturelle : il y réalise en même temps son propre but, qu’il connaît, qui détermine comme une loi la modalité de son action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette soumission n’est pas un acte isolé et singulier. Outre l’effort de ses organes au travail, il faut une volonté conforme à ce but, s’exprimant dans une attention soutenue pendant toute la durée du travail, d’autant plus indispensable que celui-ci enthousiasme moins le travailleur par son contenu propre et son mode d’exécution, et qu’il peut donc moins en jouir comme du jeu de ses propres forces physiques et intellectuelles.[4]

En effet, il existe une différence fondamentale entre un travail où c’est à nous d’imaginer et de penser comment nous l’accomplirons, pour ensuite nous mettre à l’ouvrage suivant nos propres plans, et un travail où il nous faut seulement accomplir les gestes pour réaliser un dessein extérieur comme c’est le cas sur une chaîne d’usine ou pour un téléopérateur. Cette séparation entre travail intellectuel et travail physique que décrit Marx fait partie de l’aliénation, car elle aboutit à ce que nous ne travaillons plus à un but que nous nous sommes nous-mêmes fixés, qui est le résultat de notre propre idée. Ajoutons en outre que même dans le cas des activités qui laissent le plus de place à la volonté du travailleur, il peut arriver que la marge de manœuvre se réduise drastiquement s’il subit une contrainte hiérarchique : pensons à l’encadrement de plus en plus bureaucratique avec les politiques d’austérité que subit la recherche ou aux exigences que peut avoir un éditeur vis-à-vis des auteurs.

Conclusion

Si le travail nous paraît synonyme de sujétion et d’aliénation plutôt que d’émancipation, c’est donc pour deux raisons : la première est qu’il fait l’objet d’une exploitation dans le mode de production capitaliste, où les travailleurs sont soumis à des gens qui possèdent les moyens de production – c’était déjà le cas pour l’esclavage et le servage. La deuxième est que certaines activités ne procurent pas de plaisir en elles-mêmes car elles ne laissent aucune place à notre esprit : nous accomplissons les gestes mécaniquement sans qu’ils ne traduisent notre propre idée ; c’est pourquoi ces activités ne sont accomplies que par nécessité. Que faire donc du travail si l’on poursuit l’idéal d’émancipation de la République ? Il faut tout d’abord abolir son exploitation comme cela est défendu historiquement par les socialistes, mais il faut aussi chercher à réduire à portion congrue les activités de simple exécution, qui sont une aliénation en soi.

Cela est d’autant plus important que le bonheur ne dépend pas tant de l’abondance de biens que de l’abondance de liens, pour nous qui sommes des animaux sociaux. C’est ce que montre Jacques Généreux à l’aide des connaissances scientifiques actuelles dans La Dissociété[5] et L’autre société[6] : nous avons besoin du travail pour vivre, et ce d’autant plus que l’auteur de ces lignes ne croit pas à son éradication par le progrès technique. Mais il ne doit pas constituer le cœur de notre existence, seulement nous donner les moyens d’en profiter.

 

[1] Il semblerait que cette citation n’ait point d’origine précise, ce qui n’enlève rien à son bon sens, ni à celui de Jaurès. Voir cet article sur sa pensée : http://lepoingcommun.fr/2016/05/jean-jaures-et-jules-guesde-de-la-republique-au-socialisme/ [ndlr].

[2] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Section VIII, Ch. 33, Paris, Presses Universitaires de France, 1993.

[3] Si c’est dans Le Capital (ibid) que le thème de l’aliénation est le plus développé, Marx traite plus directement de l’imposture que représente l’idée de République dans ces conditions dans le Manifeste du parti communiste (Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du parti communiste, Paris, Nathan, 2005, 128 p.) ou dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (Paris, Nouveau monde éditions, 2017, p. 176).

[4] Karl Marx, Le Capital, Livre I, Section III, Chapitre VII, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 200.

[5]Jacques GÉNÉREUX, La Dissociété, Paris, Le Seuil, 2011, 3ème édition, 601 p.

[6]Jacques GÉNÉREUX, L’autre société, Paris, Le Seuil, 2011, 2ème édition, 391 p.