(Tribune Libre) « Cantat est de retour. Les champions de la morale aussi. » par Jonas Sallembien

Tribune Libre – Jonas Sallembien – 20 novembre 2017
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Justice triomphe de la démesure, quand son heure est venue ; pâtir rend le bon sens au sot (Δίκη δὑπὲρ ὔϐριος ἴσχει ἐς τέλος ἐξελθοῦσα· παθὼν δέ τε νήπιος ἔγνω). – Hésiode, Les travaux et les jours, v. 217-219, Paris, Editions Les Belles Lettres, 2014, p. 94.

I. Introduction

En décembre 2017, Bertrand Cantat sortira un nouvel album. Pour l’occasion, l’un des titres a été rendu disponible le 6 octobre. S’en est suivie une polémique, qui tire sa source de la Une du 10 octobre des Inrockuptibles (1) intitulée « Cantat. En son nom » et qui, semble-t-il, n’a pas fait l’unanimité. En réaction, Elle, le magazine qui consacre une partie non négligeable de ses pages au corps féminin, à son entretien et à sa mise en valeur — et qui, par conséquent, participe activement à entériner le patriarcalisme et ses habitus (2) —, a cru bon de titrer, le 17 octobre, « Au nom de Marie », se servant ainsi de l’actrice comme prétexte pour amalgamer une affaire complexe qui remonte à 2003 et les violences faites aux femmes (3). Entre temps, chacun s’est enorgueilli de son petit commentaire prosaïque, superficiel et médiocre sur le sujet. Marlène Schiappa, la ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, en a d’ailleurs donné un merveilleux exemple sur Tweeter (le 11 octobre), pensant être à l’apogée de la pensée égalitariste en cent quarante caractères : « Et au nom de quoi devons-nous supporter la promo de celui qui a assassiné (4) Marie Trintignant à coups de poings ? Ne rien laisser passer. » Outre le fait qu’il est tout aussi affligeant que scandaleux de voir une élue de la République nier à ce point le Droit (5), l’attitude générale à l’égard de Bertrand Cantat témoigne au fond d’une véritable méconnaissance, aussi bien de « l’affaire Cantat » dans son entièreté — et a fortiori de ses implications juridiques — que d’une négation de la République et de ses institutions.
Nous chercherons donc, à travers une clarification sémantique et conceptuelle, à démontrer l’inconsistance d’une écrasante majorité des propos tenus sur le sujet, afin de comprendre pourquoi accabler l’artiste d’injures et d’appels à la censure relève d’une contradiction notoire et antirépublicaine. Ce plaidoyer se voudra, dans la mesure du possible, objectif, en ce sens qu’il ne sera pas question d’inviter chacun à aimer ou non la musique de Bertrand Cantat. Cela reviendrait, en effet, à se précipiter dans un jugement qui relèverait du seul fait de l’agréable (6) — qui animait en partie les réactions affectives suscitées par le verdict du procès en mars 2004 ou la libération conditionnelle du chanteur en octobre 2007, et qui imprègne toujours chacune de ses sorties musicales — et que nous voulons à tout prix éviter.

II. Pourquoi le second procès intenté à Bertrand Cantat est injuste

D’abord, rappelons que Bertrand Cantat a été mis en examen pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et « non-assistance à personne en danger » par un juge français à Vilnius, puis condamné à une peine de huit ans d’emprisonnement par la Chambre Pénale du Tribunal d’Arrondissement de Vilnius (République de Lituanie). Rappelons également que ni Cantat ni la famille Trintignant n’ont fait appel de la décision de justice (7). À proprement parler, il ne peut donc pas être traité de meurtrier, ni même d’assassin, comme il est commun de le lire (8) ou de l’entendre. En effet, peut être qualifiée de « meurtrier » une personne qui entraîne le décès de sa victime avec l’intention délibérée de lui donner la mort (9). L’assassin, quant à lui, commet un meurtre avec préméditation, en ayant mûrement réfléchi à son geste (10). Or, dans le cas de Bertrand Cantat, il s’agit d’un homicide involontaire, c’est-à-dire d’un acte ayant entraîné la mort sans avoir eu l’intention de la donner — « par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de sécurité ou de prudence imposée par la loi ou le règlement (11). » C’est d’ailleurs très précisément ce qu’affirme le tribunal de grande instance de Toulouse, en confirmant que la juridiction lituanienne a « écarté l’intention homicide, ainsi que la circonstance aggravante d’alcoolisation […], prenant en compte la reconnaissance des faits par l’auteur, et l’absence de tout antécédent judiciaire (12). »

Ensuite, en ce qui concerne « la médiatisation obscène (13) » de l’artiste, l’irréparabilité de son acte et les injonctions visant à l’empêcher de se reconstruire musicalement, sous prétexte qu’il ne se serait jamais repenti et qu’il n’aurait pas pleinement purgé sa peine — du fait d’une mesure de libération conditionnelle accordée en octobre 2007 —, la méprise est à l’œuvre. Et pour cause, les experts qui ont suivi Bertrand Cantat pendant et après son incarcération proclament le contraire. Le docteur psychiatre Geneviève Peresson, qui l’a examiné au cours du mois de septembre 2005, reconnaît ce qui suit :

Le détenu présente des traits de personnalité dépendante, une fragilité narcissique et une immaturité affective. Tous ces signes ont favorisé une relation passionnelle qui a activé des angoisses intenses qui ont facilité le passage à l’acte, puis un passage dépressif secondaire après le décès de sa compagne. Ces traits de personnalité sont actuellement mobilisés par la psychothérapie qui est authentiquement investie et peuvent permettre d’accéder à une certaine maturation. [En outre, Bertrand Cantat] assume pleinement les conséquences de ses actes dont il souffre authentiquement à double titre, dans la mesure où il éprouve de la culpabilité, mais il souffre aussi de la séparation avec la personne qui comptait le plus pour lui, ce qui renvoie à la nature passionnelle (14) du passage à l’acte. […] Par ailleurs, il ne présente pas d’élément évocateur d’un état psychopathique en raison de la bonne qualité de ses investissements affectifs et professionnels. Il évoque à plusieurs reprises les conséquences de ses actes sur les enfants de sa compagne (15).

On pourrait également faire mention de ce que Madame Marie-Josèphe Daguzan, experte psychologue, admet à l’égard de Bertrand Cantat : « [Il] se trouve toujours dans la souffrance de l’acte terrible posé. Nous sommes dans le registre du crime passionnel. Ce couple très fusionnel s’est retrouvé avec cette illusion qui s’est peu à peu effritée au contact du réel. [Il] accepte sa peine, et veut réparer dans la mesure du possible. […] Les possibilités de réinsertion et l’évolution de M. Cantat sont positives. Le suivi engagé du Service Médico-Psychologique régional signe aussi cette volonté d’avancer. (16)» De même, sa travailleuse sociale, Madame Brizon, confirme que l’artiste a toujours abordé les faits de 2003 avec douleur et qu’il s’est engagé dans un réel travail d’introspection, pour comprendre comment il a pu en arriver à un tel déchaînement de violence sur sa compagne. Elle le dit « lucide sur leur relation dévastatrice, […] rongé par la culpabilité, ne pouvant qu’idéaliser davantage sa relation avec celle qu’il aimait plus que tout [et] ne supportant pas qu’on ternisse l’image de Marie, pensant sans relâche aux enfants de celle-ci (17). »

Ces observations et ces rapports permettent ainsi de mesurer les accusations portées contre l’artiste, notamment parce que dans son comportement quotidien, il s’est efforcé de ne prendre aucune initiative qui aurait pu être interprétée comme portant atteinte à la mémoire de Marie Trintignant ou qui aurait pu accroître un peu plus la souffrance éprouvée par la famille et les proches de la victime. Musicalement, il a d’ailleurs refusé de nombreuses propositions provenant de personnalités connues du spectacle et n’est remonté sur scène qu’en octobre 2010, après un long moment de silence. Il a également refusé de donner suite aux multiples et pressantes sollicitations dont il faisait l’objet de la part d’organes de presse ou de maisons d’édition. En outre, cette décence dans sa conduite s’est retrouvée au moment de l’organisation de ses aménagements de peine, auxquels il pouvait légitiment prétendre. En effet, conscient de l’émotion que cela pouvait susciter, il décide de reporter de six mois la première demande de permission de sortie — normalement accordée pour la fin d’année 2005, pour lui permettre de retrouver ses enfants — et que tout autre détenu présentant les mêmes garanties aurait obtenu sans mal. De même, en 2007, il a différé sa demande de libération conditionnelle, alors qu’il était en droit d’y prétendre, pour que sa sortie, si elle lui était accordée, ne coïncide pas avec le quatrième anniversaire du drame (18).

 

Que les choses soient donc bien claires : il y a un eu un jugement, celui de la justice lituanienne à partir du droit lituanien, assisté, entre autres, aussi bien par un nombre important de psychologues et de psychiatres, que par des médecins légistes qui n’ont rien découvert de plus que ce qu’avait déjà avoué Bertrand Cantat lors de ses premiers interrogatoires (19). Par conséquent, les appréciations subjectivistes de chacun ne peuvent revendiquer le droit de remettre en question ni ces décisions ni ces expertises. Juger est une faculté, celle de «  subsumer sous des règles, c’est-à-dire de décider si une chose est ou n’est pas soumise à une règle donnée (casus datae legis) (20). » Dans le cas présent (21), la règle, c’est le droit. Et ceux qui se refusent à l’admettre nie implicitement, chez eux, l’usage de cette faculté.
Mais ce défaut ne permet pas à lui seul d’expliquer l’écart abyssal entre ce qui a été révélé par la justice — et donc, en partie, par la raison — et les réactions affectives, malvenues et calomnieuses suscitées par et à l’endroit de la personne de Bertrand Cantat. La méconnaissance absolue des faits est donc évidente. Mais elle traduit surtout une ignorance de ce que sont la justice et le droit, ou une méprise sur ce qu’ils sont, dont la conséquence, directe ou indirecte, est un mépris souverain des institutions républicaines.

III. Justice, droit et République

1. Le sentiment de la justice

Pourtant, ceux qui intentent un second procès au musicien pensent malgré tout se revendiquer d’une certaine forme de justice : celle du sentiment ou de l’équité, c’est-à-dire d’une vertu qui consiste à régler sa conduite sur le sentiment naturel du juste et de l’injuste. Et c’est d’abord ainsi qu’elle est appréhendée, dans l’expérience vécue. L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle, puisqu’Héraclite semble déjà sous-entendre que le sentiment de justice, ou plutôt d’injustice, est premier sur la justice : « Ils n’auraient pas su le nom de Justice si ces choses-là n’étaient pas (Δίκης ὄνομα οὐκ ἂν ᾔδεσαν, εἰ ταῦτα μὴ ἦν) (22). » Ces choses-là (ταῦτα), justement, ce sont les injustices. L’injustice conditionne donc la possibilité de nommer la Justice, en tant que sa raison d’être dépend de la seconde. À cet égard, nous n’aspirons pas à contester la réalité de ce sentiment. En revanche, nous en renions l’effectivité : il ne peut aucunement prétendre se substituer à la justice. En effet, le sentiment d’équité, dans son essence, comporte une affectivité qui risque de l’empêcher de nommer correctement la justice. Il n’est donc d’aucune rigueur quant au fait de définir un critère de justice. Sa dimension morale l’exclut de la sphère juridique et ne doit ni ne peut avoir la prétention de s’y subroger.

2. La justice définit le droit, et réciproquement

Comment faut-il alors comprendre la justice ? Simplement, comme ce qui est indissociable du droit, et réciproquement. En effet, justice provient du latin justitia, lui-même dérivé de jus, que l’on peut rendre aussi bien par droit que par justice. À ce titre, la justice, en français comme en latin, désigne avant tout la conformité au droit — garantie, à l’époque moderne, par le pouvoir judiciaire de l’État. Réciproquement, le droit a pour but de faire régner la justice. Il est appliqué par le pouvoir exécutif et renvoie aux lois écrites et publiées qui régissent normativement la vie sociale. À cet égard, si l’on entend par République, non pas simplement l’organisation politique de la Cité, la chose publique, mais tout État régi par des lois (23), remettre en question la justice, et par là le droit, c’est nier la République elle-même. A fortiori, c’est même celle-ci qui, lorsqu’elle est démocratique, permet aux personnes de s’exprimer librement. Le comble tient au fait que prétendre désapprouver, au motif du sentiment, la justice — donc le droit et la République —, c’est annihiler la possibilité même de proférer librement une idée — liberté dans laquelle tous les laquais de la morale bienveillante se complaisent pourtant si bien. Il apparaît donc évident qu’une compréhension claire et distincte de ce triptyque manque au vulgaire (24).

IV. Qu’en conclure sur l’affaire Cantat

Si donc, en vertu de notre exposé, la décision de justice peut être admise comme juste, alors que le second procès populaire qui incombe à Bertrand Cantat ne l’est nullement, du fait de ses contradictions et son illégitimité, trois solutions s’imposent à nous :

  • Soit l’on accepte de se satisfaire naïvement de ces contradictions, en dépit de toute rationalité et de toute bonne foi, quitte à assumer ce que Platon nommaient la misologie, c’est-à-dire la haine du raisonnement (25). Auquel cas, on se complaît dans une réduction systématique de l’œuvre à la phrase, si couramment pratiquée, notamment par certains journalistes d’actualité.

 

    • Soit l’on persiste à dénoncer publiquement ce qui ne nous convient pas moralement, en s’accommodant d’une réduction de l’œuvre à l’artiste. Dans ce cas, il faut alors prendre la mesure de ce que cela implique. D’abord, si l’on s’acharne à vouloir anéantir musicalement Bertrand Cantat — ce par quoi seulement il existe —, c’est qu’au fond, ce que l’on exige, c’est la loi du talion, c’est-à-dire la réciprocité du crime et de la peine. Dans cette optique, seul le rétablissement de la peine de mort pourra combler ceux qui contestent les décisions de justice. Ensuite, si c’est bien la morale qui détermine ce qui est artistiquement condamnable ou non, censurons, sur la base d’idées reçues (26), une bonne partie de la philosophie et des beaux-arts, à commencer — comme aperçu (27) — par les œuvres de :

— Nietzsche, qui au même titre que Kant ou Schopenhauer a tenu des propos tout à fait discutables sur les femmes. Ainsi, dans « Des femmelettes jeunes et vieilles », au livre I de Ainsi parlait Zarathoustra, il écrit « Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas la cravache (28). » De même, au § 232 de Par-delà bien et mal, on peut lire : « La femme veut s’émanciper : et à cause de cela, elle se met à éclairer l’homme sur « la femme en soi. » — C’est là un des progrès les plus déplorables de l’enlaidissement général de l’Europe. Car que peuvent produire ces gauches essais d’érudition féminine et de dépouillement de soi ! La femme a tant de raisons d’être pudique. Elle cache tant de choses pédantes, superficielles, de maîtresse d’école, tant de présomption mesquine, de petitesse immodeste et effrénée — qu’on examine seulement ses rapports avec les enfants ! (29) » En outre, le § 239 trouve même dans l’attrait pour la démocratie la cause de cet « enlaidissement » de l’Europe : « À aucune époque le sexe faible n’a été traité avec autant d’égard de la part des hommes qu’à notre époque. C’est une conséquence de notre penchant et de notre goût foncièrement démocratique, tout comme notre manque de respect pour la vieillesse (30). »

— Flaubert, qui dans ses Correspondances grivoises, notamment avec Louis Bouilhet, relate son expérience pédophile et homosexuelle en Égypte : « Puisque nous causons de bardaches, voici ce que j’en sais. Ici c’est très bien porté : on avoue sa sodomie et on en parle à table d’hôte. Quelquefois on nie un petit peu, tout le monde vous engueule et cela finit par s’avouer. Voyageant pour notre instruction et chargés d’une mission par le gouvernement, nous avons regardé comme de notre devoir de nous livrer à ce mode d’éjaculation. L’occasion ne s’en est point encore présentée, nous la cherchons pourtant. C’est aux bains que cela se pratique : on retient le bain pour soi y compris les masseurs, la pipe, le café, le linge, et on enfile son gamin dans une des salles. Tu sauras que tous les garçons de bain sont bardaches ; les derniers masseurs, ceux qui viennent vous frotter quand tout est fini, sont ordinairement de jeunes garçons assez gentils (31). »

— Céline, auteur de plusieurs pamphlets antisémites (Bagatelles pour un massacre, L’École des cadavres et Les Beaux Draps (32)), idéologiquement et historiquement marqués, qui soutient que « les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître. Tout ce qu’ils trafiquent, tout ce qu’ils manigancent est maudit. Dans l’élevage humain, ce ne sont, tout bluff à part, que bâtards gangreneux, ravageurs, pourrisseurs. Le Juif n’a jamais été persécuté par les Aryens. Il s’est persécuté lui-même. Il est le damné de sa propre substance, des tiraillements de sa viande d’hybride (33). »

— Wagner, dont l’antisémitisme est assumé. Il en a même fait, dans Le judaïsme dans la musique, un critère pour justifier la supériorité de la musique allemande et l’esprit authentique du peuple allemand sur la musique juive, jugée artificielle et sans profondeur : « Il est donc notoire que si le Juif, ainsi que nous l’avons démontré, est incapable d’exprimer par son langage des sentiments et des idées au moyen du discours, il pourra encore moins les manifester au moyen du chant, le chant étant à proprement parler, le discours porté à son paroxysme, car la musique est par excellence le langage de la passion. Si, d’aventure, le Juif cherche à élever l’animation de son verbiage jusqu’au chant, il lui sera impossible de nous émouvoir par une excitation feinte et foncièrement ridicule et il ne rendra ainsi d’autant plus insupportable. Et tout ce qui nous froissait déjà dans son langage et son physique ne réussirait, alors qu’il chante, qu’à nous mettre en fuite, si la bouffonnerie de ce spectacle ne nous retenait. Si l’on considère le chant comme l’expression la plus adéquate d’une sensibilité exagérée, mais profondément humaine, il est naturel que le Juif atteigne le plus haut degré de sa sécheresse égoïste et nous pouvons donc en déduire que dans tous les domaines de la vie artistique — en dehors de ceux mêmes qui ont le chant à leur base — on est en droit de dénier à la race juive toute possibilité d’exprimer des pensées d’art (34). »

— Polanski, qui a plaidé coupable, en 1977, pour rapports sexuels illégaux avec une mineure de treize ans, et qui a été condamné à une peine de quatre-vingt-dix jours de prison, puis libéré pour conduite exemplaire après en avoir effectué quarante-deux (35).

V. Conclusion

  • Soit l’on admet, en toute logique, que l’œuvre transcende l’artiste, qu’elle le dépasse, et qu’il est par conséquent possible de dissocier la première du second. Dans cette optique alors, au mieux, ce sur quoi portera notre jugement, c’est l’œuvre elle-même, et uniquement sur celle-ci. Seulement, apprendre à juger d’une œuvre à partir d’elle-même et non à partir des seuls affects qu’elle nous procure, relève d’une véritable éducation et d’un authentique jugement esthétique (36)

Mais il va de soi que les deux premières positions sont intenables. D’autant plus que, à en croire le mythe de Protagoras, la politique n’est possible qu’après le don de la retenue (αἰδώς) et de la justice (δίκη) que Zeus fait à tous les hommes, à tel point que « tout homme incapable de participer à la [retenue] et à la justice doit être mis à mort, comme un fléau de la cité (37). »

 

Jonas Sallembien – Coresponsable du pôle publication au Poing Commun – Professeur de philosophie.


(1) http://www.lesinrocks.com/2017/10/10/musique/bertrand-cantat-finit-toujours-par-se-retrouver-seul-face-soi-meme-11994956/.

(2) Nous entendons par là les « systèmes de dispositions durables et transposables fonctionnant comme principes générateurs et organisations de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente de fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre, objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l’obéissance à des règles, et, étant tout cela, collectivement orchestrées sans être le produit de l’action organisatrice d’un chef d’orchestre » (Bourdieu, Le sens pratique, Livre I, Ch. 3, Paris, Éditions de Minuit, Coll. Le sens commun, 1980, p. 88-89).

(3) Que celles-ci soient réelles est un fait, dont nous ne chercherons pas ici à minimiser l’importance. Il suffira d’ailleurs de se référer au site du secrétariat d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes pour en prendre la mesure (http://www.stop-violences-femmes.gouv.fr/Les-chiffres-de-reference-sur-les.html).

(4) Le manque de rigueur sémantique est ici flagrant. Cf. infra, II.

(5) Cf. Infra, III, 2.

(6) C’est-à-dire lorsque « chacun se résout à ce que son jugement, qu’il fonde sur un sentiment personnel et à travers lequel il dit d’un objet qu’il lui plaît, se limite en outre à sa seule personne (Kant, Critique de la faculté de juger [1790], Première section, Livre I, § 7, Paris, Éditions Flammarion, Coll. GF, 2000, p. 190).

(7) L’avocat parisien des Trintignant, George Kiejman, avait annoncé, à la suite du verdict : « Nous considérons le jugement équitable si lui-même [Bertrand Cantat] le considère équitable. »

(8) Songeons par exemple au livre de Nadine Trintignant, Marie, ma fille, publié bien avant l’aboutissement du procès et dans lequel le terme de « meurtrier » est employé quatre-vingt-cinq fois.

(9) Article 221-1 du Code pénal.

(10) Article 221-3 du Code pénal.

(11) Article 221-6 du Code pénal.

(12) Extrait des minutes du greffe du tribunal de grande instance de Toulouse, 15 octobre 2007, p. 2 (http://www.lefigaro.fr/assets/pdf/cantat2.pdf).

(13) Comme l’écrit, là encore mal inspiré, le magazine Elle, dans sa Une consacrée à « toutes les femmes victimes de la violence des hommes » (http://www.elle.fr/Societe/News/Au-nom-de-Marie-notre-edito-pour-toutes-les-femmes-victimes-de-la-violence-des-hommes-3563744).

(14) Nous soulignons.

(15)  Extrait des minutes du greffe du tribunal de grande instance de Toulouse, 15 octobre 2007, p. 6.

(16) Ibid.

(17) Ibid, p.7.

(18) Cf. Ibid.

(19) Sur ce point, on se réfèrera encore à la page 2 de l’Extrait des minutes du greffe du tribunal de grande instance de Toulouse, où l’on peut lire, comme susmentionné, que dans son jugement, la décision du Tribunal d’Arrondissement de Vilnius prend en compte « la reconnaissance des faits par l’auteur, et l’absence de tout antécédent judiciaire. »

(20) « Si l’on définit l’entendement en général comme le pouvoir des règles, le jugement sera le pouvoir de subsumer sous des règles, c’est-à-dire de distinguer si quelque chose s’inscrit ou non sous un règle donnée (casus datae legis). Kant, Critique de la raison pure (1781), Deuxième partie, Première division, Livre II, Introduction, Paris, Éditions Flammarion, Coll. GF; 2006, p. 221.

(21) Et seulement dans le cas présent, puisque par règles, Kant entend les catégories de l’entendement, c’est-à-dire ce qui est général et sous lequel le jugement, compris comme une médiation entre l’entendement et la raison, doit subsumer le particulier.

(22) Héraclite, Fragments, 112 [23], Paris, Presses Universitaires de France, Coll. Épiméthée, 2011, p. 391.

(23) Rousseau, Du contrat social (1762), Livre II, Ch. 6, Paris, Éditions Flammarion, Coll. GF, 2001, p. 73.

(24) La catégorie de vulgaire n’est pas employée ici pour proférer un quelconque mépris de classe et se confondre avec celle de peuple. En effet, elle désigne péjorativement ceux qui ne se distinguent en rien, qui sont ordinaires, sans intérêt particulier et sans élévation morale. À l’inverse, le peuple désigne positivement l’ensemble des personnes soumises aux même lois, vivant en société sur un territoire donné et ayant en commun un certain nombre de coutumes et d’institutions.

(25) Platon, Phédon, 89d – 91a, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1926, p. 55-57.

(26) Puisque tous les textes qui suivent peuvent être discutés, nuancés, modérés et contextualisés.

(27) Car on pourrait notamment rajouter à cette liste :

  • Platon, qui voyait dans la démocratie une constitution corrompue dans laquelle le grand nombre gouverne. Contre cette institution du désordre et du refus de confier le pouvoir aux meilleurs citoyens, qui abandonne le pouvoir sans distinction de compétence à des démagogues incapables d’éduquer et de faire progresser en vertu la Cité, Platon préférait une aristocratie des savants. Et pour cause, « les maux ne cesseront pas pour les humains avant que la race des purs et authentiques philosophes n’arrive au pouvoir ou que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement » (Platon, « Lettre VII », in Œuvres complètes, Tome XIII, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2003, p. 30).
  • Ou, dans un autre registre, Orelsan, qui dans Pour le pire écrit : « Si tu cherches un beau gosse, sportif et romantique. C’est raté, paraît que je suis juste un pauvre type égocentrique. Si ta meilleure copine est bonne j’essaierai de l’attraper. Si je me fais cramer, je dirai que c’est elle qui m’a dragué. Je serai gentil quand t’auras bien travaillé. Un bouquet de fleurs de rond-point, je débarque chez toi quand j’ai plus rien à grailler. Je fais ni le ménage ni la cuisine. Si on va au cinéma c’est toi qui paye, c’est moi qui choisis le film. Si on va en boîte c’est sans toi. Parce que si je rencontre n’importe quelle meuf consentante je rentre dans le tas. Je préfère te dire la vérité. Oublie les clichés d’amour de série B. On pourrait peut-être kiffer, t’es peut-être ma destinée. Mais je te quitterai dès que je trouve une chienne avec un meilleur pédigrée » (Orelsan, Perdu d’avance, 3e bureau-Wagram Music, 2009).

(28) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (1891), Livre I, Paris, Éditions Flammarion, Coll. GF, 2006, p. 107.

(29) Nietzsche, Par-delà bien et mal (1886), Paris, Éditions Le livre de poche, 2010, p. 265.

(30) Ibid., op. cit., p. 272.

(31) Flaubert, Correspondances, [Le] Caire, 15 janvier 1850, Paris, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Tome I. Janvier 1830 – Mai 1851, 1973, p. 572.

(32) Ces trois textes ne sont aujourd’hui plus publiés, par la volonté même de Lucette Destouches, seconde épouse de l’écrivain : « J’ai interdit leur réédition et, sans relâche, intenté des procès à tous ceux qui, pour des raisons plus ou moins avouables, les ont clandestinement fait paraître, en France comme à l’étranger. Ces pamphlets ont existé dans un certain contexte historique, à une époque particulière, et ne nous ont apporté à Louis et à moi que du malheur. Ils n’ont de nos jours plus de raison d’être. Encore maintenant, de par justement leur qualité littéraire, ils peuvent, auprès de certains esprits, détenir un pouvoir maléfique que j’ai, à tout prix, voulu éviter. J’ai conscience à long terme de mon impuissance et je sais que, tôt ou tard, ils vont resurgir en toute légalité, mais je ne serai plus là et ça ne dépendra plus de ma volonté » (Destouches et Robert, Céline secret, Paris, Éditions Grasset, 2001, p. 128-129).

(33) Céline, L’école des cadavres, Paris, Éditions Denoël, 1938, p. 108.

(34) Wagner, Le judaïsme dans la musique (1850), Paris, Éditions Hachette-BNF, 2013, p. 13-14.

(35)  Mais le juge souhaite à nouveau le condamner — condamnation que la défense et l’accusation contestent. Roman Polanski, qui risque alors jusqu’à cinquante ans d’emprisonnement, fuit les État Unis et s’installe en France, qui refuse l’extradition de ses citoyens et dont il possède la nationalité. En 2013, Samantha Geimer, la victime des faits qui remontent à 1977, a publiquement pardonné le réalisateur et a demandé à plusieurs reprises aux États-Unis l’arrêt des poursuites judiciaires, qui ont aujourd’hui toujours cours (Cf. La fille. Ma vie dans l’ombre de Roman Polanski, Paris, Éditions Plon, 2013).

(36) À ce sujet, nous nous réfèrerons à la distinction qu’opère Eduard Hanslick au chapitre V Du beau musical (1854), qui porte sur « la compréhension esthétique de la musique, par opposition à la pathologie » (Paris, Éditions Hermann, 2012, p. 163-165).

(37) Platon, Protagoras, 322d, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2002, p. 37, traduction modifiée.