La liberté commence où commence celle de l’autre – Paul Sylvestre

La liberté commence où commence celle de l’autre

Paul Sylvestre

Cycle thématique – « Libertés »

 

            « Ma liberté s’arrête où commence celle de l’autre », dit la célèbre maxime, qu’il est tentant de renverser en « ma liberté commence où s’arrête celle de l’autre ». C’est un propos de bon sens que de dire que nos choix de doivent pas nuire à nos chers voisins, à qui l’on garantit que la musique ne dépassera pas un certain volume à partir d’une certaine heure de la soirée, ou que l’on évite de déranger en tondant sa pelouse de bon matin. Chacun prend et défend sa part de « liberté », cette liberté privée qui s’accorde bien aux limites des foyers. Est-ce la même liberté que celle que célèbre la statue du port de New-York ? La même que celle des esclaves libérés de leurs fers ? Que celle que Robespierre a choisi en 1790 pour former la devise de la République ? Assurément, non.

            La liberté du vieux dicton, c’est pouvoir faire ce que l’on désire sans contraintes. La liberté républicaine, elle, va plus loin. Être libre, c’est avoir les moyens de dessiner un avenir commun entre citoyens. Le terme de liberté a été si galvaudé qu’il en est arrivé à désigner son contraire : le libre-échange du traité CETA n’apporte pas une plus grande liberté, mais renforce notre servitude volontaire aux lois du marché. Il affaiblit la souveraineté nationale de la France, qui loin d’être un concept du passé est l’incarnation présente de la liberté des citoyens de décider ensemble de leur avenir. Le premier arrondissement de Lyon s’est ainsi déclaré « zone hors-CETA ».

            Le premier terme de la devise républicaine a un sens tout aussi collectif que l’égalité ou la fraternité1. Si ce n’était pas le cas, l’égalité serait l’ennemie de la liberté. Charles Péguy a rappelé que les deux notions vont de pair : « tout affranchissement moral et mental est précaire s’il n’est pas accompagné d’un affranchissement économique. […] Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermée au nez ferme une cité d’injustice et de haine. » 2. On reconnaît la liberté citoyenne en ce qu’on peut la partager sans la diviser. Au contraire, plus elle est commune, plus elle se renforce.

            A quoi sert d’être libre de ses pensées sans liberté de la presse pour les former ou pour les écrire ? En avril 2016, le classement mondial de la liberté de la presse par Reporters sans Frontières faisait chuter la France 3. Les craintes suscitées par la prolongation de l’état d’urgence et ses effets possibles sur la presse en sont une cause (« un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour plus de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux », aurait dit un jour Benjamin Franklin) 4, mais aussi la concentration des médias dans les mains d’une poignée de propriétaires qui peuvent s’assurer que les articles publiés n’aillent pas à l’encontre de leurs intérêts ou de leurs convictions : Patrick Drahi tient entre autres la chaîne BFM, la radio RMC, les journaux Libération, L’Express et l’Étudiant ; Vincent Bolloré dirige Canal+ via Vivendi, ce qui est loin de se limiter à la simple chaîne de télévision ; Matthieu Pigasse et Xavier Niel contrôlent le groupe Le Monde (qui inclut, parmi d’autres, le journal du même nom). Les médias indépendants font de la résistance, et on peut citer à ce titre la revue républicaine Le Comptoir.

            A quoi bon une liberté de croyance sans laïcité ? Cette laïcité, qu’on assimile à la contrainte et à la privation de liberté, a pourtant fait ses preuves en protégeant la sphère publique et la justice de l’emprise de tout pouvoir spirituel, bien qu’elle reste toujours menacée, comme l’a souligné le Poing Commun dans différentes publications.Ce n’est pas la laïcité, mais la collusion entre politique et religieux qui menace la liberté de croire ou de ne pas croire.

            Quel intérêt d’être libre de ses opinions sans liberté politique pour les faire valoir ? Les coups portés à la démocratie par l’utilisation abusive du fameux article 49-3 de la Constitution, ou la récente réforme des parrainages des maires aux candidats à la présidentielle de 2017, qui impose une transparence des parrainages et a remplacé la règle d’égalité des temps de parole par un principe d’équité, pétrifient le jeu démocratique en limitant le renouvellement des candidats, des partis, des idées. Le pluralisme politique a tout à y perdre.

            Ces libertés de pensée, de croyance et d’opinions, si intimes et personnelles soient-elles, ne sont rien sans leur garantie publique dans un État de droit républicain : liberté de la presse, laïcité, liberté politique. On pourrait en citer bien d’autres. Retenons seulement que nul n’est libre seul. Profiter seul de ses libertés privées ne permet pas de lutter pour les libertés publiques. L’affranchissement de chaque citoyen passe par l’affranchissement de tous. Sortons la liberté des quatre murs de nos foyers, laissons-la réinvestir l’espace public, car le sens d’une liberté altruiste et citoyenne est d’être partagée. Ma liberté commence où commence celle de l’autre.

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1- Le quatrième article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen offre pourtant une idée individualiste de la liberté en proclamant que « la liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui ». Mais en août 1789 la Révolution française en est seulement à ses débuts ; les révolutionnaires ont par la suite défini une liberté plus républicaine.

 

2- Charles Péguy, Jean Coste, 1902

 

3- La France perd en 2016 sept places au classement de la liberté de la presse et est rétrogradées à la 45e place. On peut toujours s’interroger sur la légitimité de tels classements, et sur les biais nécessaires à la synthèse de données issues de différents pays. Il n’en demeure pas moins que le classement, faute d’être une note définitive, reste l’indicateur d’une tendance.

 

4- Les mesures de surveillance des médias envisagées n’ont finalement pas été retenues.