Tribune libre : Itele, bilan de la plus longue grève de l’audiovisuel français depuis mai 68 ?

   Tribune libre – Rémi Rossi

31 jours. C’est la durée de la plus longue grève d’un média français depuis Mai 1968 et la grève de l’ORTF. Le 20 novembre dernier à l’occasion du premier tour des primaires républicaines, une partie des salariés d’Itele ont repris le travail. Une partie seulement puisque 35 journalistes ont jeté l’éponge et quitté la rédaction, soit près d’un tiers des effectifs de la chaîne du Groupe Canal Plus. Si l’étincelle à l’origine de la grève débutée le 17 octobre est le recrutement du très controversé Jean-Marc Morandini (mis en examen pour corruption de mineur aggravée), cette crise est symptomatique d’un problème concernant aujourd’hui une grande partie des rédactions des grands médias nationaux. Ceux-ci sont majoritairement détenus par des personnalités issues du monde des affaires, et ceci n’est pas sans poser d’importantes questions quant à l’indépendance et à l’intégrité de leurs choix éditoriaux. Le triumvirat Pierre Bergé, Mathieu Pigasse, Xavier Niel possède ainsi la majorité du capital du groupe Le Monde, mais aussi de l’hebdomadaire l’Obs. Le milliardaire Patrick Drahi, actionnaire majoritaire de Altice, société contrôlant notamment le groupe Numéricable-SFR, s’est construit ces dernières années un important porte-feuille médiatique, avec Libération, l’Express, RMC ou BFM. Le groupe Largardère contrôle également un grand nombre d’organes de presse avec notamment Europe 1 ou le journal du dimanche. Pour terminer cette liste non exhaustive, citons Bernard Arnaud et son groupe LVMH contrôlant le quotidien les Échos, mais aussi depuis 2015 le Parisien. Itele ne fait pas exception puisque la chaîne appartient au Groupe Canal Plus, lui-même contrôlé par Vivendi, groupe dirigé et en partie détenu par le milliardaire breton Vincent Bolloré.
Le chaîne Canal + a connu ces deux dernières années une mise au pas polémique de la part de Vivendi, de Vincent Bolloré et de la nouvelle direction du groupe Canal, avec des changements dans la grille des programmes, les effectifs et dans le ton des émissions. C’est au tour de I-télé de connaître un vaste épisode de réorganisation. La grève trouve donc son origine dans l’émission Morandini Live et son caractère journalistique hautement contestable pour une chaîne d’information, mais aussi dans l’avenir incertain de la chaîne et l’orientation tout aussi incertaine que souhaitent lui donner Vincent Bolloré, Vivendi, et la direction du Groupe Canal Plus. I-télé va-t-elle rester une chaîne d’information en continu ? Ne va-t-elle pas glisser lentement vers de « l’infotainment », comme le craignent certains salariés du fait du créneau résolument tourné « divertissement » du groupe Vivendi ?

La société des journalistes d’I-télé, par la voie de son président Antoine Genton, a fait part à de nombreuses reprises de ses interrogations quant au projet de Cnews. I-télé devait être rebaptisée ainsi le 24 octobre, mais ce changement a été repoussé. L’une des revendications porte également sur la nomination d’un directeur de la rédaction puisque Serge Nedjar, directeur de la chaîne depuis mai 2016 et proche de Vincent Bolloré, également directeur la rédaction de Direct matin, assume aussi le statut de directeur de la rédaction d’I-télé, ce qui pose un problème majeur quant à l’indépendance des choix éditoriaux face à l’actionnariat. Les salariés demandent également la signature d’une charte éthique. Pendant la grève les gestes de la direction en faveur des salariés se sont faits rares. Morandini a certes été mis en retrait, mais uniquement jusqu’à la fin de la grève. Quant aux salariés, ils se sont vus proposer à plusieurs reprises, notamment par le directeur de Canal + Maxime Saada, de quitter la chaîne en activant leur clause de conscience, disposition présente dans les contrats des journalistes leur permettant de quitter la chaîne en démissionnant tout en ayant les avantages d’un licenciement s’ils apportent la preuve que la ligne éditoriale a changé. L’installation dans les locaux d’I-télé des journalistes de Direct matin, s’inscrivant dans le cadre du projet Cnews, une structure commune rassemblant Direct matin et I-télé, n’a rien arrangé puisqu’un minimum d’informations a été donné au personnel d’I-télé, en plus de faire naître la crainte d’un remplacement d’une partie des effectifs par des rédacteurs du quotidien gratuit.
Le bilan de cette grève est extrêmement mitigé pour les grévistes d’I-télé, et leurs revendications n’ont en effet pas été satisfaites, ou alors de façon partielle. Tout d’abord, Jean-Marc Morandini continuera à animer son émission, même si les salariés ont obtenu le droit de ne pas être obligé de travailler pour son émission. La fameuse clause de conscience pourra donc être activée en cas de départ volontaire, mais les journalistes ont obtenu de recevoir deux mois de salaire par années d’ancienneté au lieu d’un, avec un plancher fixé à six mois de salaire. Un directeur de l’information délégué sera nommé prochainement pour épauler Serge Nedjar. Cependant, ce dernier continuera à cumuler les postes de directeur de la chaîne et de directeur de la rédaction. Un comité et une charte éthique devraient être créés pour encadrer le travail des journalistes. Bilan plus que mitigé donc puisqu’à l’arrivée les grévistes n’ont pas obtenu grand-chose, si ce n’est un droit à partir dans des conditions financières acceptables. Morandini est soutenu coûte que coûte par la direction, laissant entrevoir le tournant « infotainment » redouté par des journalistes voulant qu’I-télé reste une chaîne d’information en continu. Serge Nedjar est conforté à la tête d’I-télé et continuera pour le moment à cumuler sa fonction de directeur de la chaîne avec celle de directeur de la rédaction, mais aussi de directeur de la rédaction de Direct matin. Le rapprochement entre les deux entités étant du même coup entériné. Coup dur donc pour les grévistes puisque Serge Nedjar est décrié pour ses pratiques autoritaires, sa proximité avec Bolloré, ou encore le rapprochement observable sous sa direction entre contenu publicitaire et éditorial dans Direct matin, quand ce n’est pas simplement des intérêts du groupe Bolloré qui sont défendus dans des articles du quotidien. Ainsi, Direct matin a consacré un grand nombre d’articles au système Autolib’, appartenant… au groupe Bolloré. Quant à la fameuse charte éthique, elle n’est en rien une concession de la direction puisque la mise en place d’une telle charte a été rendue obligatoire par la loi Bloche entrée en vigueur le 14 novembre 2016 (la grève a été arrêtée le 15 novembre), loi qui vise à « renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias ».
Bien que sur le plan des revendications cette grève soit un échec relatif, elle a le mérite de mettre en lumière les pressions dont sont de plus en plus victime les médias rachetés par des personnalités issues du monde des affaires, voulant profiter de l’influence et du confort qu’offre la possession d’un ou de plusieurs organes de presse. Cela a eu lieu avec Canal plus, c’était maintenant au tour d’I-télé. Bien que le CSA ait adressé une mise en demeure à la chaîne relative à l’émission Morandini Live, le gendarme de l’audiovisuelle français a brillé par son impuissance pendant cette crise. De la même manière, le gouvernement s’est, à l’exception de quelques déclarations molles et d’une rencontre entre des salariés d’I-télé et la ministre du Travail Myraim El Khomri, assez peu impliqué.

La loi Bloche montre que le législateur se saisit de la question de l’indépendance de la presse, essentiel pour le fonctionnement de notre démocratie, mais ce n’est pas suffisant et il faut être vigilant dans une période de fragilité économique d’un certain nombre de grands médias, comme Libération ou les Échos, rendant les organes de presse vulnérables au rachat et à la concentration. Et cela sous peine de voir la presse entre les mains d’une poignée d’homme d’affaires invasive, sur les choix éditoriaux et utilisant la presse comme vecteur d’influence, comme cela a pu exister par le passé.