Tribune Libre – Apprécier l’idéal laïque

Par Elliott Aubin et Benoit Schneckenburger

Apprécier l’idéal laïque.

« […] Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas

Un rebelle est un rebelle

Deux sanglots font un seul glas

Et quand vient l’aube cruelle

Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas […]. »

Aragon, « La rose et le réséda »

Relisons ce poème d’Aragon publié en 1943. Rappelons l’hommage qu’il rend à ces deux soldats, l’un catholique, l’autre communiste, dont les convictions les plus intimes, philosophiques, spirituelles, politiques et religieuses s’opposent, et, malgré tout, portés ensemble par un « commun combat », celui de la Libération de la France, la « belle prisonnière, qu’aucun des deux ne trompa. ». Ce poème constitue une retranscription poétique de l’idéal laïque. La laïcité répond à cette question fondamentale : quel type d’union fondée en droit pour des êtres dont les convictions spirituelles sont diverses ? Toutefois, la laïcité incarne-t-elle encore aujourd’hui réellement « ce commun combat » aux yeux de tous ?

Il semble, hélas !, que l’on présente désormais comme un problème ce qui devrait être une solution : la laïcité. De principe de paix, elle est dénoncée aujourd’hui comme la traduction d’une incompatibilité des cultures et on l’accuse de discrimination. Pourtant il faut encore rappeler que la laïcité unie plus qu’elle ne divise. D’ailleurs, le mot laïcité porte l’idée même d’union, le Laos désignant en grec le peuple. Le 24 août a marqué la date anniversaire des massacres de la Saint-Barthélemy en 1572, épisode symbolique des guerres de religion. Il faudra attendre la Révolution française et l’influence de la philosophie des Lumières pour que soit reconnue la liberté de conscience (dans l’article 10 de la DDHC), et le 9 décembre 1905 pour que la République distingue nettement la politique de la religion, le public du privé. Si Marianne doit se séparer de dieu, ce n’est pas pour le combattre, mais pour dire que la croyance des croyants n’engage qu’eux-mêmes, comme sait l’expliquer Henri Pena-Ruiz.

La laïcité n’est pas une valeur culturelle qui caractériserait telle ou telle nation ou même une nouvelle croyance. Il y a des militants laïques en France, en Espagne, en Turquie, en Tunisie, en Amérique latine, etc. C’est un principe politique qui permet précisément à unir dans une visée universaliste la diversité de nos modes de vie. Elle met en œuvre un socle commun, seul garant de la paix civile. S’il a fallu déclarer les droits de l’homme, proclamer que nous sommes libres et égaux, c’est qu’en effet cela ne va pas de soi de prime abord : le vivre ensemble doit être organisé. Si elle apparaît également comme l’une des cibles principales de l’organisation Etat islamique, c’est parce qu’elle oppose son pluralisme et sa promesse d’émancipation à leur fanatisme obscurantiste. L’islam en soi n’est pas plus ou moins dangereux pour la République que les autres cultes. En revanche, l’islamisme contrevient à nos principes fondamentaux : entre autres, à la liberté d’expression et de conscience, à l’égalité de statut des personnes, à l’égalité entre les hommes et femmes, à la dignité des personnes homosexuelles, et à la fraternité qui nous lie dans notre contrat social.

Son activisme actuel ne traduit pas l’opinion de la majorité des croyants musulmans. Toute tentative d’amalgame entre des citoyens d’une même confession et l’acte terroriste est une abjection qu’il faut combattre.

Assurer la liberté de conscience (donc de croyance) et garantir l’exercice des cultes implique que l’on ne préjuge pas de la croyance des individus en fonction de leur origine prétendue : la laïcité parie sur l’émancipation individuelle. La couleur de peau, le pays de naissance des parents ne déterminent pas par avance si vous êtes catholique, musulman, juif, athée, etc. Dès lors, elle refuse de fait le communautarisme et la discrimination, en déclarant que la République ne voit ni des catholiques, ni musulmans, ni des juifs, ni des agnostiques, ni des athées, elle ne reconnaît que des citoyens égaux. La République est dépositaire de l’universel, ce qui est commun à tous. Elle ne doit viser que l’intérêt général et non l’intérêt particulier. L’argent public, le pot commun, qui est fourni par tous les contribuables — athée, agnostique ou croyant — est donc universel, et ne doit servir au financement d’aucune cause particulière. La laïcité se doit d’assurer à « celui qui croyait au ciel et à celui qui n’y croyait pas » le droit de devenir pleinement une personne, c’est-à-dire un citoyen.

Se réapproprier ces rappels conceptuels nous semble nécessaire dans cette actualité, s’y référer lors de son application concrète nous apparaît comme essentiel. Pourtant on ne peut aujourd’hui en rester à l’évocation des principes : la laïcité suppose des actes politiques. Il convient, par exemple, au lieu d’étendre le concordat au culte musulman, d’abolir l’exception qu’il représente encore dans certains départements. Notre République, une et indivisible, n’en sera que plus forte.