« Vouliez-vous une révolution sans révolution ? » – Robespierre, à jamais l’incorruptible

Par Quintus BRUTUS 13 Septembre 2016

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Il y a 222 ans, Maximilien Robespierre était guillotiné sur l’actuelle place de la Concorde, après cinq années de révolution.  L’historiographie a très souvent omis d’insister sur l’infime plage temporelle durant laquelle se sont déroulés les évènements de la Révolution Française : cinq ans, l’équivalent d’un quinquennat présidentiel de nos jours. Cinq années qui ont changé la France à jamais, cinq années qui marquèrent le début d’une nouvelle ère politique pour le monde entier, cinq années qui scellèrent le message universaliste de liberté, d’égalité et de fraternité de la République Française. Durant ces cinq années, des milliers, voire des millions d’individus ont contribué à la Révolution, de près ou de loin, pour sa défense ou à son encontre. Robespierre était l’un d’entre eux : un acteur de la Révolution parmi d’autres.

Alors que la République a aujourd’hui 225 ans, la mémoire de cet homme est toujours entachée par l’une des plus grandes constructions biographiques mensongères de l’Histoire politique de France qui donne toujours lieu à un débat qui n’a pas lieu d’être. Que l’on ne puisse partager la vision politique de Robespierre (par ailleurs effroyablement d’actualité) est une chose tout à fait concevable. Mais cessons une bonne fois pour toutes d’argumenter à son encontre à des fins politiques dans des discours affabulateurs visant à décrédibiliser, comme toujours, une figure de la démocratie républicaine populaire et égalitaire.

Universalisme, égalité et justice

Dès la première année, Robespierre, alors représentant du Tiers, se fait remarquer pour ses opinions radicales, ses discours iconoclastes et ses argumentations  qui caractériseront sa pensée, une pensée héritière des Lumières et applicatrice de la philosophie du Contrat Social de Rousseau. Une pensée avant tout humaniste, comme le député le montre dans un de ses premiers grands discours, que la postérité ne retiendra pas, contre la peine de mort : « Le législateur qui établit cette peine renonce à ce principe salutaire, que le moyen le plus efficace de réprimer les crimes est d’adapter les peines au caractère des différentes passions qui les produisent, et de les punir, pour ainsi dire, par elles-mêmes. Il confond toutes les idées, il trouble tous les rapports, et contrarie ouvertement le but des lois pénales. » ; nous sommes alors le 30 mai 1791 et Robespierre se fait huer par ses pairs pour avoir demandé l’abrogation de la peine de mort.

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Député du Tiers en 1789

Son humanisme suscite leur indignation également sur un sujet qui demeurera son cheval de bataille jusqu’à sa mort : l’équité sociale. Devant le constat d’un peuple français affamé croulant sous le joug de la monarchie, et désormais d’une bourgeoisie toute puissante, il n’accepte pas la Constitution du 3 septembre 1791 qui consacre une France à deux vitesses, celle où les citoyens aisés payant un impôt supérieur au marc d’argent ont seuls le droit de vote. C’est alors que Robespierre fait valoir la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen selon laquelle tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits : « La Nation est-elle souveraine, quand le plus grand nombre des individus qui la composent est dépouillé des droits politiques qui constituent la souveraineté ? Non, et cependant vous venez de voir que ces mêmes décrets les ravissent à la plus grande partie des Français. Que serait donc votre Déclaration des droits si ces décrets pouvaient subsister ? Une vaine formule. Que serait la Nation ? Esclave : car la liberté consiste à obéir aux lois qu’on s’est données, et la servitude à être contraint de se soumettre à une volonté étrangère. Que serait votre Constitution ? Une véritable aristocratie. Car l’aristocratie est l’état où une partie des citoyens est souveraine et le reste est sujet, et quelle aristocratie ! La plus insupportable de toutes, celle des riches. » L’Égalité étant pour Robespierre un principe fondamental de la démocratie, il va, encore une fois, à l’encontre de ses collègues de l’Assemblée Constituante lorsqu’il se prononce pour l’abolition de l’esclavage, considérant que le fait même de prononcer le mot « esclave » est un déshonneur pour cette assemblée. C’est en 1794, au sommet de la Révolution, que sous l’impulsion de Robespierre, l’esclavage sera aboli pour la première fois en France, le 4 février 1794 par la Convention Nationale, avant d’être rétabli quelques années plus tard par Bonaparte.

Ainsi le socle de la pensée révolutionnaire de Robespierre s’est-il formé sur le postulat d’une égalité aveugle des citoyens du royaume, devant la loi comme les devoirs. De 1789 à 1794, il ne démordra pas de la nécessité primordiale d’assurer une juste redistribution des richesses permettant aux plus démunis de vivre dignement. C’est ainsi qu’il consacrera plus tard, dans la Constitution de l’an II, le premier jet historique d’un Etat-providence, d’une République sociale, sa première application étant la fixation d’un maximum des prix des denrées de première nécessité.

Démocratie et souveraineté

Véritable disciple de Rousseau, Robespierre ne conçoit pas la démocratie sans souveraineté populaire. Le 10 août 1792 marque un tournant majeur de la Révolution, lorsque le peuple parisien en armes prend d’assaut le palais des Tuileries où se trouve la famille royale. Plus que la Bastille, cet évènement démontre la toute-puissance populaire face à une Assemblée Législative divisée et très modérée à l’égard de toute réforme démocratique. Considérée comme le jour de la chute de la monarchie en France, cette journée révolutionnaire mène droit à la proclamation de la République le 22 septembre 1792 par la nouvelle assemblée fraichement élue où siège Robespierre : la Convention Nationale. C’est à ce moment-là que la véritable Révolution, celle du peuple, se met en marche, alors que sont posées les bases du débat idéologique moderne qui divise toujours de nos jours les opinions. Robespierre fait face aux députés « girondins », républicains libéraux modérés sur les plans démocratique et social pour qui la Révolution doit s’achever. Il est par ailleurs très populaire au club des Jacobins, et surtout parmi les sections de sans-culottes qui exercent une pression constante sur la Convention. Sans le savoir, la France est alors un véritable laboratoire de la démocratie directe.

Robespierre défend cependant une souveraineté concentrée dans les mains de la représentation nationale, c’est-à-dire la Convention, qu’il considère comme autorité suprême, autorité qu’il ne contestera jamais, y compris le jour de son arrestation en 1794. Il porte toutefois l’idée d’une république où les députés sont les commettants du peuple et sont donc soumis à sa sanction. C’est ainsi que l’on retrouve dans la nouvelle Déclaration des Droits de 1793 cet article célèbre, textuellement repris d’une proposition de Robespierre : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs », en cas de dérive tyrannique du corps représentatif. La Constitution du 24 juin 1793, fortement influencée par ses discours à la Convention et aux Jacobins, développe un contenu à haute teneur démocratique et sociale. Elle pose les bases du suffrage universel direct, de la publication de tous les actes administratifs, de la surveillance de l’autorité publique par le citoyen, bref d’une souveraineté populaire inébranlable.

Cette souveraineté populaire, Robespierre la voit comme la garante de l’universalisme républicain, dénominateur commun de l’émancipation du peuple. Celui-ci s’applique en premier lieu, comme on l’a vu plus haut, aux problématiques sociales, exigeant une redistribution juste et équitable des richesses afin de combler les premiers besoins de l’être humain : l’égalité devant la faim, le logement, l’emploi public… et l’impôt ! Sans avoir oublié les débats de l’assemblée de 89 sur la Marc d’argent, il propose tout simplement un impôt progressif : « Les citoyens dont les revenus n’excède point ce qui est nécessaire à leur subsistance doivent être dispensés de contribuer aux dépenses publiques, les autres doivent le supporter progressivement selon l’étendue de leur fortune ».

La Constitution de l’an I (1793) prévoit méticuleusement de tuer dans l’œuf toute possibilité d’accaparement individuel du pouvoir. Robespierre ne concevant pas de République sans démocratie, retient les leçons de la Constitution de 1791 qui consacrait l’aristocratie bourgeoise, ou encore des aspirations des libéraux, les « Girondins », ses principaux rivaux de la Convention, qui ne tiennent qu’à défendre la propriété et la liberté économique face aux mesures d’interventionnisme étatique défendu par Robespierre et les Jacobins. Les Girondins sont républicains, mais éprouvent une profonde méfiance à l’égard du peuple et de ses émotions impulsives menaçant l’exercice de la représentation nationale.

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Affiche jacobine citant un discours de Robespierre et qui inspirera la devis de la République

N’oubliant pas que pour lui, les députés ne sont jamais que les « commettants » du peuple souverain qui les élit, un contrôle démocratique constant du corps représentatif est indispensable, au-delà de la seule séparation des pouvoirs. Alors qu’en 1791, il invente d’une certaine manière le non-cumul des mandats dans le temps en proposant le non-renouvellement des mandats de la Constituante, la Constitution de 1793 interdit le cumul de plusieurs mandats en même temps, et marque clairement la distinction entre un pouvoir législatif détenant le pouvoir décisionnel et un pouvoir exécutif, soumis à la sanction du premier, et renouvelé mensuellement par l’Assemblée. Le pouvoir individuel et l’intérêt particulier sont la hantise du législateur de 93, pour qui la souveraineté nationale est garantie par l’unité et l’indivisibilité de la République. Les manuels de science politique actuels décrivent de nos jours cet héritage en évoquant la tradition « jacobine » de la France, comme une centralisation effrénée des pouvoirs dans les mains de l’État, ou de « Paris », sans aucune analyse de la volonté d’unité du territoire et de la Nation. Ce principe fondamental de la République, propre au discours de Robespierre et des Jacobins, est le socle inconditionnel de l’Égalité, et se décline dans les domaines de la politique : démocratie, économie, morale, culture… Ces manuels et l’historiographie oublient que la Révolution a inventé la décentralisation (Communes et Départements en 1790-1791), et ont développé la démocratie au plus local (assemblée primaires et sectionnaires) bien plus loin que les République ultérieures ne le feront jamais.

En 2016, et dans le monde entier, la Constitution de l’an I est toujours considérée comme la plus démocratique de l’Histoire, et trouve écho dans la plupart des discours de mouvements politiques populaires et démocrates. La  Convention Nationale a cependant suspendu son application, laissant place au gouvernement révolutionnaire de 1793-1794, dans un contexte d’état de siège et de guerre extérieure et intérieure très mouvementé. Après la mort de Robespierre, elle ne fut jamais appliquée.

La vertu : pour un révolution morale

Il est impossible de parler de Robespierre sans avoir les mots de vertu et de terreur à la bouche. Et pour cause, lui-même les employait beaucoup dans ses discours, ils le mèneront droit à la mort. Pour le Jacobin, tout projet républicain n’est que chimère s’il se borne au seul régime politique, et la Révolution politique doit impérativement s’accompagner d’une révolution morale : « Ce n’est pas une contre-révolution que je crains ; ce sont les progrès de faux principes, de l’idolâtrie, et la perte de l’esprit public ». L’instruction publique doit ici jouer un rôle central afin de former le peuple à l’exercice de sa souveraineté par une citoyenneté accomplie, constante, et vertueuse. Lorsque Robespierre annonce la « régénération du peuple », expression aisément et spontanément condamnée de nos jours sans surprise, il vise la transformation des relations sociales par le développement d’une vertu civique, ce qu’il nomme « esprit public », véritable ciment de l’unité de la Nation. L’éducation et l’instruction ne peuvent donc, à l’instar de la souveraineté nationale et conformément à la Déclaration des Droits, qu’être universelles et obligatoires pour tous les citoyens sans distinction aucune.

Le tournant moral de la Révolution, qui est indéniablement l’apanage du courant « robespierriste » s’il en est, marque aussi une rupture violente dans le cours des évènements depuis 89 : Robespierre ne souhaite pas se contenter de modifier l’organisation politique de la société, il propose de changer la société elle-même. Pour l’orateur, ce n’est qu’en rompant tous les liens de l’ancien régime tyrannique, en « régénérant » la société, que la Révolution s’accomplira. Il expose cette idée, probablement la plus révolutionnaire de toutes, le 5 février 1794 devant la Convention Nationale dans un de ses plus grands discours :

« Quel est le but où nous tendons ? La jouissance paisible de la liberté et de l’égalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l’esclave qui les oublie et du tyran qui les nie.

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions bienfaisantes et généreuses éveillées par les lois ; où l’ambition soit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions ne naissent que de l’égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple, et le peuple à la justice ; où la patrie assure le bien-être de chaque individu, et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les âmes s’agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains, et par le besoin de mériter l’estime d’un grand peuple ; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non seulement de l’opulence monstrueuse de quelques maisons. Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à l’insolence, la grandeur d’âme à la vanité, l’amour de la gloire à l’amour de l’argent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à l’intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l’éclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l’homme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. 

Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l’effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’ornement de l’univers, et qu’en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins briller l’aurore de la félicité universelle… Voilà notre ambition, voilà notre but. »

En bref, la Révolution doit s’achever par une République vertueuse, garante de l’intérêt général, du bonheur commun et de l’émancipation du peuple, au détriment de l’individualisme, de l’opulence et de l’ignorance. Cette régénération touche également la religion. Robespierre, croyant, qui de 89 à 94 défendra sans réserve la liberté de conscience, profite de sa renommée pour soumettre à la Convention Nationale l’instauration du culte de l’Être Suprême qui consiste en une religion civile, affranchissant le peuple de l’emprise oligarchique millénaire de l’Église, et pose la première pierre d’une République laïque. Bien que le Culte de l’Être Suprême soit probablement l’un des seuls véritables coups de force de Robespierre de la Révolution – il est alors au sommet de sa renommée – le culte de l’Être Suprême est avant tout une tactique politique visant à éviter la rupture avec un peuple croyant qui sort tout juste de l’ancien régime et qui porte en révolte la défense de ses paroisses et de ses prêtres dans certaines régions, notamment en Vendée, en Bretagne, et à Lyon. Quoi qu’il en soit, qu’il s’agisse d’un calcul ou d’une profonde conviction, avec ce nouveau culte, Robespierre engendre une première rupture avec ses pairs de la Convention Nationale…

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Fête de l’Être Suprême, 8 juin 1794

La Terreur : « combattre le crime, et non le gouverner »

Attaquons-nous enfin à la Terreur. Dans les médias, Robespierre est aujourd’hui inexorablement indissociable du « régime de terreur », on évoque avec effroi le « coupeur de têtes », le « dictateur », le « bourreau du peuple vendéen »…

Nous ne pouvons nier son rôle dans les prises de mesures exceptionnelles du Gouvernement Révolutionnaire de 1793-1794, un contexte très turbulent, où la République est en guerre à l’extérieure, attaquée par les monarchies coalisées d’Europe, et à l’intérieur, avec les révoltes royalistes vendéennes, bretonnes et lyonnaises. Alors que les armées révolutionnaires affluent du pays entier pour sauver la Patrie et défendre la toute jeune République, à Paris, la Convention Nationale, au même moment, gère les conflits, et travaille jour et nuit à l’instauration d’une des premières démocraties de l’Histoire moderne ! Rappelons ici que la Révolution connait de fortes violences dès 1788 avec de nombreux actes de répression des « troubles » causés par des citoyens en soif de justice et d’égalité : « Toutes ces choses étaient illégales, aussi illégales que la Révolution, que la chute du trône et de la Bastille, aussi illégales que la Liberté elle-même ! Citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? » dira Robespierre en 1792. Nous ne nous attarderons pas sur le nombre incommensurable de victimes de l’absolutisme royal de l’ancien régime depuis un millénaire, ou encore des dizaines de milliers de soldats français morts pour la gloire d’un empereur tout aussi despotique, mais gardons à l’esprit que les victimes parmi les opposants à la République sont les seules que l’historiographie met en lumière, comme pour délégitimer la seule période démocratique de cette époque.

Toujours est-il que la Terreur correspond aux mesures exceptionnelles prises par le Gouvernement Révolutionnaires dans le cadre de ce que nous appelons de nos jours l’état de siège, et ce que l’on nomme très communément « La Terreur », est alors un terme totalement inconnu du citoyen français de 1793. La loi dite « des suspects » de septembre 1793, sous l’impulsion des sections sans-culottes, puis de Danton et Barère, a pour objectif, de manière somme toute assez floue, de punir les complots et discours contre-révolutionnaires, mais vise plus pragmatiquement à réprimer les révoltes royaliste dans l’ouest, et fédéraliste à Lyon. Les artisans de la Terreur sont alors très nombreux. Les sans-culottes, partout en France s’adonnent à un système de délation fallacieuse, envoyant parfois des innocents à la mort. Les révoltes en province sont vaincues et les populations sont très violemment réprimées, par le Général Carrier à Nantes, par Fouché et Collot d’Herbois à Lyon. Enfin, notamment à Paris, la guillotine devient une fatalité politique pour les vaincus. Après les députés girondins (libéraux), les hébertistes (radicaux) puis les dantonistes (« indulgents ») sont envoyés à l’échafaud.

Cette période sanglante, loin d’être la chose de Robespierre, est alors justifiée par une République en péril attaquée en son for intérieur. Robespierre, qui conçoit la loi des suspects comme un instrument légitime de justice populaire dans sa dimension « régalienne », signe quelques actes de condamnation, en tant que membre du Comité de Salut Public, notamment d’opposants politiques. Malgré l’image actuellement véhiculée sur son comportement pendant la Terreur, il est bien plus indulgent qu’on ne le pense : personne n’évoque le fait que c’est Robespierre qui épargne une très grande partie des députés girondins arrêtés en les assignant à résidence, personne ne précise que c’est Robespierre qui fait rappeler le général Carrier devant l’horreur de ses actes à Nantes, et on ne voit écrit nulle part que la très grande majorité des condamnés à mort sont jugés par le Tribunal Révolutionnaire ou le Comité de Sûreté Générale (équivalent du Ministère de l’Intérieur).

C’est devant le constat des nombreuses dérives et autres exactions dues à la loi des suspects que Robespierre joue un rôle principal dans l’adoption de la loi de prairial de juin 1794, considérée comme marquant le début de la « Grande Terreur ». Le Comité de Sûreté Générale, bien trop autonome, est une machine à tuer composés  d’ennemis politiques de Robespierre qui commencent à s’identifier et à fonder un réseau d’alliance au sein de la Convention. Afin de contrer leur gestion brutale  de l’intérieur, Robespierre propose la création d’un bureau de police Générale au sein du Comité de Salut Public (équivalent de l’exécutif), afin de contrôler le gouvernement révolutionnaire en son sein. Les fortes réprobations de cette mesure par ses collègues seront à l’origine de la légende du « dictateur » qui s’accapare le pouvoir, tandis que Robespierre tente de freiner la Terreur et ses excès…

conventionSéance de la Convention Nationale, 1793

Depuis le culte de l’Être Suprême, les lois sociales attaquant la propriété et promouvant l’instruction massive du peuple, depuis cette nouvelle exigence morale de refonder la société, et à présent devant la popularité grandissante de Robespierre et des montagnards, le député compte beaucoup d’ennemis au sein de la Convention et des comités, et ceux-ci s’organisent et préparent Thermidor. Ces conventionnels sceptiques, dont Barère, Tallien, Fouché, Sieyès, Carnot et Barras, sont des bourgeois de 89 qui ont suivi Robespierre et les Montagnards jusque-là, et ont pour certains été de vifs terroristes, notamment Barère et Fouché. Ils ne sont plus favorables à la Constitution de l’an II, trop démocratique à leurs yeux, ils réprouvent l’interventionnisme économique des jacobins, et se sentent visés par les dénonciations morales de Robespierre. Pour éviter de scier la branche sur laquelle ils sont assis, Robespierre et la Montagne doivent donc tomber.

Durant le mois qui précèdent la mort de Robespierre, celui-ci, malade et accablé de fatigue morale, est absent de la Convention et du Comité de Salut Public, retiré chez lui en poursuivant ses interventions aux Jacobins. C’est pourtant durant ce même mois que le nombre des exécutions de la Terreur atteindra son paroxysme, exécutions que l’on met soigneusement sur le dos de l’incorruptible. Lorsqu’il réapparait à la Convention, le 8 thermidor, il sait que la fin est proche et que l’on complote contre lui. Dans son ultime discours, il met en garde le peuple français contre les trahisons de son gouvernement, où l’intérêt particulier, l’opulence et l’immoralité règnent :

« Peuple, souviens-toi que, si, dans la République, la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom ! Peuple, toi que l’on craint, que l’on flatte et que l’on méprise ; toi, souverain reconnu, qu’on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout où la justice ne règne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le peuple a changé de chaînes, et non de destinées ! 

Souviens-toi qu’il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte contre la vertu publique, et qui a plus d’influence que toi-même sur tes propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te proscrit en détail dans la personne de tous les bons citoyens ! Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette nuée de fripons à ton bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier à cette poignée de fripons, auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles à la prospérité publique !

Sache que tout homme qui s’élèvera pour défendre ta cause et la morale publique sera accablé d’avanies et proscrit par les fripons ; sache que tout ami de la liberté sera toujours placé entre un devoir et une calomnie, que ceux qui ne pourront être accusés d’avoir trahi seront accusés d’ambition ; que l’influence de la probité et des principes sera comparée à la force de la tyrannie et à la violence des factions ; que ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous tes amis ; que les cris du patriotisme opprimé seront appelés des cris de sédition, et que, n’osant t’attaquer toi-même en masse, on te proscrira en détail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu’à ce que les ambitieux aient organisé leur tyrannie. Tel est l’empire des tyrans armés contre nous, telle est l’influence de leur ligue avec tous les hommes corrompus, toujours portés à les servir. Ainsi donc les scélérats nous imposent la loi de trahir le peuple, à peine d’être appelés dictateurs ! Souscrirons-nous à cette loi ? Non ! Défendons le peuple, au risque d’en être estimés ; qu’ils courent à l’échafaud par la route du crime, et nous par celle de la vertu. »

Il annonce de manière prophétique qu’après sa mort, ses ennemis l’accableront des tous les maux de la Révolution, et tueront l’esprit républicain pour faire régner la corruption et l’opulence dans un État décadent qui mènera inéluctablement la France à un régime autoritaire gouverné par un militaire, suivi par un siècle d’instabilité politique et de chaos social. Sans le savoir, Robespierre vient d’annoncer le Directoire, Bonaparte et le XIXème siècle sanglant que nous connaitrons.

Ainsi, à deux jours de sa mort, Robespierre lègue à la postérité un dernier plaidoyer dans lequel il dénonce lui-même la Terreur et en appel aux principes républicains : « S’il est impossible de les réclamer sans passer pour un ambitieux, j’en conclurai que les principes sont proscrits, et que la tyrannie règne parmi nous, mais non que je doive les taire ; car, que peut-on objecter à un homme qui a raison et qui sait mourir pour son pays ? Je suis fait pour combattre le crime, non pour le gouverner. Le temps n’est point arrivé où les hommes de bien peuvent servir impunément la patrie ; les défenseurs de la liberté ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons dominera ».

Dans la nuit, les thermidoriens préparent leur coup d’État de manière bien ficelée. Le 9 thermidor-27 juillet 1794, Robespierre est déclaré hors la loi puis arrêté à l’Hôtel de Ville de Paris. Il sera guillotiné le 10. Les vainqueurs de thermidor ordonnent immédiatement une perquisition à son domicile et confisque tous ses biens et surtout ses écrits. Dans la foulée, une centaine de montagnards sont condamnés à mort, puis guillotinés. Fouché, responsable des massacres de la répression à Lyon, vivra vieux, et servira Bonaparte aux côtés de Talleyrand. Tallien et Baras caractériseront la période du directoire avec sa corruption démesurée dans une république bourgeoise par excellence affamant le peuple et qui mènera à la dictature de l’Empire.

Conclusion

La mort de Robespierre est donc une machination visant à laver les thermidoriens du sang qu’ils ont eux-mêmes fait couler pendant la terreur. Durant l’été qui suit sa mort, toutes les publications de la Convention le concernant l’institutionnalise comme « tyran ». Lamartine, pourtant de conviction girondine, dira : « ils le couvrirent pendant quarante jours du sang qu’ils versaient pour le perdre ». Loin de l’image du monstre construite par ses assassins, Robespierre était indéniablement un penseur très idéaliste, peut-être parfois trop peu pragmatiste, bien que fin tacticien politique. Si l’on se réfère à sa conception de l’esprit républicain, de la vertu publique et des principes, la postérité salie de sang que lui ont dressée ses détracteurs est à la hauteur de la menace qu’il représente à leurs yeux depuis deux siècles ; la menace d’une justice démocratique infaillible, de la promesse du bonheur commun, et de la prospérité républicaine accomplie. Malgré ce déshonneur historique, l’écho des discours de l’incorruptible résonne toujours fort dans les consciences politiques démocrates de la République, leurs valeurs et leurs symboles, chez tous ceux qui combattent pour « la jouissance paisible de la liberté et de l’égalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les cœurs de tous les hommes, même dans celui de l’esclave qui les oublie et du tyran qui les nie ».

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Références

Bibliographie sélective

JC Martin 9782213022826-t_0 9782213671567-x_0robespierre-reviens09831veshf9gol-_sx297_bo1204203200_

Lucien Jeaume, Le discours jacobin et la démocratie, ED. Fayard, 1989

Hervé Leuwers, Robespierre, ED. Fayard, 2014

Jean-Clément Martin, Robespierre, la fabrication d’un monstre, Ed. Perrin, 2016

Alexis Corbières, Laurent Maffeis, Robespierre, reviens ! Ed. Bruno Leprince, 2012.

Slavoj Zizek, Robespierre : entre vertu et terreur, ED. Stock, 2008

Audiovisuel

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Henri Guillemin : exposé sur Robespierre

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Anthony Pascal : Robespierre
, excellent film à dessins fixes sur la vie de Robespierre