Tribune libre : au coeur de NuitDebout Paris

Par Damien Arnaud

15 mai 2016, Place de la République à Paris. Pour beaucoup de personnes présentes, ce n’est pas un jour comme les autres. C’est même un grand jour pour toutes celles et tous ceux qui luttent contre l’austérité, contre le capitalisme, contre les injustices et les inégalités de toutes sortes. Cela fait en effet 5 ans, jour pour jour, que le mouvement des Indignés, dont s’est inspiré Nuit Debout, est né en Espagne.

Une date symbolique pour me rendre Place de la République et me forger mon propre point de vue sur Nuit Debout, loin des clichés véhiculés par certains médias. Je décide d’y aller seul afin de mieux capter l’ambiance et d’être le plus ouvert possible sur ce que je pourrai voir, sentir, toucher et entendre.

Pendant plus de 3 heures, j’arpente les allées, j’écoute les musiques, je discute avec des participants et j’assiste à des prises de paroles. Cette expérience a nourri ma réflexion.

Nuit Debout, un réceptacle de toutes les luttes

Je l’avoue, mon premier tour de Nuit Debout m’a un peu désemparé. Entre le panneau « libération de l’animal », celui sur « convergence des luttes urbaines », celui sur « la décroissance à fond », celui sur la Syrie, celui sur la corruption au Mexique, celui sur la Palestine ou encore celui sur la santé, je me sens perdu. Qu’est-ce que ces thèmes ont en commun ?

Par ailleurs, il y a pas mal de monde, jeune, moins jeunes, d’une trentaine d’années en moyenne, pas de profil type. Un ami d’enfance retrouvé là-bas par hasard me fait en outre remarquer qu’aucun tract politique ou syndical n’est distribué. Des messages nombreux et très éloignés, aucune figure à la tête du mouvement, une absence de représentants… je comprends un peu mieux les articles parcellaires publiés dans certains médias. Pas de tracts, pas de dossier de presse, pas de parole légitime… il y a de quoi déstabiliser plus d’un journaliste.

Pour mieux appréhender Nuit Debout, il faut – me semble-t-il – prendre le temps de s’immerger Place de la République car Nuit Debout ne se dévoile pas au premier venu. En effet, aucun participant à lui seul n’incarne Nuit Debout. Si Nuit Debout est dans chaque participant, chaque participant n’est pas Nuit Debout. Chaque participant n’est qu’une partie de Nuit Debout. Nuit Debout, c’est plus grand, c’est l’agrégation des luttes, de toutes les luttes.

J’ai failli faire la même erreur que certains journalistes mais alors que j’allais partir, un peu déçu de ma visite, je décide d’aller assister à une « assemblée populaire » comme ils disent, assemblée ayant pour thème l’internationalisation des luttes.

Remettre l’échange au cœur du débat public

D’abord debout puis assis, j’écoute pendant plus d’une heure et demie les citoyens du monde entier, en direct, grâce à Périscope, évoquer leurs luttes. Nous sommes environ 300 (on sera le double à la fin de l’assemblée). Les animateurs indiquent, dès le début, qu’il n’y a aucune personnalisation, toute personne présente peut prendre leur place si elle souhaite animer les débats.

Le public interagit avec ses mains. Il est partie prenante grâce à des gestes codifiés signifiant par exemple à la personne qui s’exprime de parler plus fort. Mon ami d’enfance m’explique que le geste que l’on doit faire avec les mains pour indiquer que l’on est d’accord avec ce qui est dit signifie « bravo » en langue des signes.

Cette assemblée populaire permet de faire un tour d’horizon des luttes. On passe notamment par le Mexique, l’Espagne, le Luxembourg, l’Italie, Londres, Berlin, Bruxelles ou encore par la ville de Bordeaux. Des personnes du public se proposent spontanément de traduire les mots des intervenants lorsque ceux-ci s’expriment en anglais ou en espagnol.
A un moment de l’assemblée, les animateurs lancent les « discussions de voisinage », chaque personne du public est invitée à dialoguer avec son voisin pendant 5 à 10 minutes. Cela me permet d’échanger avec les deux filles à côté de moi, deux étudiantes en prépa qui viennent régulièrement Place de la République. « Ici, on parle de tout ce qui ne va pas en France et dans le reste du monde » m’indique la première. « On parle à tout le monde, on est respectueux envers tout le monde, même si on n’est pas d’accord » m’explique la seconde.

Après avoir dîné avec mon ami d’enfance, je reviens un peu plus tard dans la soirée Place de la République afin d’assister à des prises de paroles libres, plus ou moins intéressantes. Pour parler au micro, il suffit de s’inscrire. C’est ouvert à toutes et à tous, même si les personnes qui gèrent le micro soulignent la nécessité de respecter un équilibre des sexes dans les prises de paroles. Les deux minutes de parole, allouées à chaque personne, sont globalement respectées. Le public interagit en faisant encore une fois des signes avec les mains en signe d’approbation, d’opposition ou encore pour demander à ce que la personne parle plus fort. Le public fait preuve d’un silence actif.

Pour résumer, à Nuit Debout, il n’y a pas de parole légitime, tout le monde a le droit à la parole. Tout le monde peut parler. Tout le monde peut animer. Tout le monde s’écoute. Je dirais même plus, tout le monde s’entend. Cela souligne bien qu’un vrai échange est possible dans un lieu public, à condition que chaque personne respecte autrui et s’écoute réciproquement. Ce type d’assemblée populaire permet également de se réapproprier les places, l’espace public.

Après avoir vu le cadre de l’assemblée, il faut maintenant porter un regard critique sur le fond des propos tenus.

Se mettre d’accord sur ce que l’on veut construire ensemble

Un intervenant à Bordeaux et un autre à Berlin soulignent en direct, grâce à Périscope, la nécessité de « faire converger les luttes ». Au niveau international, ils sont parvenus à se mettre d’accord sur des thèmes de travail communs. Ils sont pour les droits humains, contre l’austérité, pour une autre Justice fiscale et en faveur de l’auto-gestion. Pour la personne qui intervient en direct depuis Bruxelles, « il faut se pencher sur ce qui nous rassemble, se mettre d’accord sur ce que l’on veut construire ensemble et regarder vers l’avenir sans se laisser désunir ».

La plupart des personnes rencontrées lors de cette après-midi ont perdu espoir dans la politique actuelle. « Il faut inventer un futur sans les partis politiques car nous n’avons rien à attendre d’eux, ils jouent tous la même pièce » estime une jeune femme au micro lors des prises de paroles libres. « Ce n’est parce que l’on a des gouvernements qui parlent à notre place que l’on est d’accord avec cela » renchérit une des deux étudiantes en prépa assise à côté de moi.

Que faire concrètement ? Les acteurs de Nuit Debout proposent d’abord de valoriser les initiatives qui existent afin de se réapproprier leurs vies. « Il ne s’agit pas d’inventer des alternatives mais de soutenir celles qui existent » précise l’un des intervenants. Ils lancent également une campagne internationale contre une grande marque de soda afin de l’obliger à trouver une solution négociée suite à la fermeture d’une de ses usines en Espagne. Enfin, ils invitent tous les citoyens à participer aux manifestations contre la « Loi travail » qui auront lieu cette semaine, cette loi étant à l’origine de la création du mouvement Nuit Debout.

En conclusion, cette après-midi passée Place de la République avec les acteurs de Nuit Debout m’a enrichi. J’ai l’impression d’avoir élargi mon regard sur les luttes sociales. Tellement d’énergie, d’utopies, d’envie de construire un monde meilleur. La plupart des médias et des politiques ne l’ont pas compris. Peu importe car, comme disait Victor Hugo, « vous voyez l’ombre, moi je vois les étoiles, chacun a sa façon de contempler la nuit ».

Damien ARNAUD