Tribune Libre – Nuit Debout, précieux processus d’individuation

  Par Laurent LEGENDRE, viedebout

La société de consommation a promis que l’individualisme généralisé produirait le bonheur de tous. Que le fait d’entrer en compétition permanente avec autrui génèrerait une amélioration de la société par le ruissellement de la réussite des meilleurs sur les autres. Il n’en est rien. Il faut donc trouver une autre forme adaptée à l’humain pour construire une société plus égalitaire et moins violente. Nous proposons l’individuation1.

L’individuation est le processus de construction de l’individu, le « je », lors de sa participation à un collectif, le « nous ». C’est un aller-retour permanent entre l’individu et le collectif. C’est un processus long, toujours inachevé, mais dynamique, en mouvement vers l’individu que nous souhaitons être. L’individuation s’oppose à l’individualisme, elle est même l’exact contraire. Nous pensons d’ailleurs que l’individualisme produit une désindividuation, c’est-à-dire la destruction de l’individu.

Le processus d’individuation a besoin d’un support technique, un milieu, qui relie le « je » au « nous ». Ce support technique peut prendre de multiples formes : le dialogue, l’écriture, les réseaux sociaux, les médias, etc… Le support technique n’est pas neutre, car il influence le lien entre le « je » et le « nous ». Internet, comme auparavant l’imprimerie, et peut-être d’ailleurs davantage, réarticule de façon considérable ce processus.

Les rassemblements Nuit Debout forment aussi ce type de support. Pour l’instant, ce sont des lieux libres et ouverts qui échappent à la logique marchande. Ce sont des espaces de gratuité et de liberté. C’est en cela un bol d’air admirable et précieux, une bulle d’oxygène au sein d’une pièce viciée.

Evoluer au fil des soirées parmi cette assemblée répond à ce processus de construction de soi. On observe, on écoute, on prend la parole, on prend part à une tâche concrète, on fait la cuisine, on prend des notes, on explique ses désaccords, on crie sa désapprobation, on ose prendre le micro, on bafouille, on prend un rôle d’animation d’un groupe de travail, on reconnaît des visages de la veille, on sourie, on sympathise, on échange son prénom…

Puis le « on » devient « je ».

Parmi le collectif émergent des personnalités, des visages, des timbres de voix. Ils sont des repères, mais nous devenons aussi en miroir des repères pour eux. Des arcs se créent entre les personnes, je suis en accord avec toi sur ce point, mais pas sur celui-là. Ce point fait consensus, mais tel autre point fait jaillir des désaccords, entre nous deux, ou au sein du groupe, ou lors des assemblées. Ce processus est itératif, il s’inscrit nécessairement sur le temps long, il nous fait sortir de l’exigence de l’immédiateté.

Nuit Debout est imprévisible et il n’en sortira en apparence peut-être rien de concret.  Mais dans tous les cas, les personnes qui auront eu la curiosité, la chance ou le courage d’y aller ressortiront avec le sentiment d’appartenir un peu plus à la société, d’être un membre particulier qui participe à la construction de cette société, et en y participant, se construit lui-même. Nuit Debout ou tout autre espace de dialogue libre est donc nécessaire pour faire basculer du bon côté notre époque polarisée.

Allez-y.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1  Notre approche de l’individuation provient des travaux de Bernard Stiegler et de Gilbert Simondon.

 

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