Tribune Libre : « De la nuit debout à un peuple debout ? » par Thibault Mordraal

Par Thibault Mordraal – Avril 2016

La République serait-elle en train de se refonder sur la place qui porte son nom à Paris ? Naïvement, c’est quasiment la question que l’on pourrait se poser en voyant l’ampleur prise par le mouvement Nuit Debout ! Parti d’un appel du journal Fakir à occuper les places publiques après les manifestations contre la loi El-Khomri, le mouvement s’est maintenant bien installé à Paris et s’étend à de nombreuses autres villes, y compris à l’étranger ; on y discute, on y regarde le film de François Ruffin Merci patron !, on y accueille l’économiste et philosophe Frédéric Lordon qui s’y donne en spectacle, et surtout, on s’y rencontre, on y prend conscience qu’on partage de mêmes problèmes.

Eh bien, au milieu des cris d’orfraie que ce mouvement suscite du FN au PS, qu’il me soit permis de dire qu’en tant que républicain, je le trouve des plus réjouissants. Parce que la République, ce n’est ni une formule creuse que l’on invoque pour faire rassembleur, ni un ensemble d’institutions poussiéreuses où une poignée de politiciens et de hauts fonctionnaires niche comme une araignée dans sa toile : la République, c’est justement cela, c’est un groupe de gens qui, un jour, se réunissent pour parler de ce qu’ils voudraient, qui veulent décider ensemble d’une solution commune à leurs problèmes ; la République, c’est un pouvoir qui appartient à tous ceux qu’il gouverne, ce qui signifie que c’est à nous, citoyens, de décider ce que nous voulons, par exemple en nous réunissant sur des places publiques pour inventer un autre monde que celui de la loi El-Khomri !

Sans doute est-ce pour cela que certains ont des réactions si virulentes à l’encontre de Nuit Debout : ils prétendent gouverner en notre nom, et nous voilà dehors pour dire que nous ne voulons plus d’eux ! Ce qu’ils redoutent dans Nuit Debout, c’est qu’ils aperçoivent sur ces places l’ombre de la République. La République non seulement parce que c’est une façon de se réapproprier la politique, mais aussi parce que cette mobilisation témoigne de la volonté d’avoir toujours des règles communes dans le travail, de ne pas tout laisser à la concurrence et aux rapports de force, ce qui rejoint parfaitement l’idéal d’émancipation sociale de la République quand certains voudraient l’enterrer…

Un mouvement enthousiasmant, donc : et parce que je suis enthousiasmé, je dois me demander comment il pourrait aller plus loin, ce qui le retient encore.

Place Guichard - LyonUne première réponse saute aux yeux, et beaucoup de ceux qui y participent en sont bien conscients : Nuit Debout est un mouvement né dans les centres-villes, qui touche de façon encore très inégale les catégories sociales, on y voit encore trop peu les plus exclues ; il a déjà accompli quelque chose en sortant des milieux militants habituels, et après tout un mouvement doit bien commencer quelque part, mais nous devons de toute évidence réfléchir à comment l’étendre au-delà, ce n’est jamais facile mais c’est toujours nécessaire.

De mon point de vue, il serait également nécessaire que ce mouvement puisse s’installer dans la durée, qu’il ne disparaisse pas sans laisser d’adresse comme autrefois Occupy Wall Street, or il me semble que cela nécessite une forme de structuration. Cela fait peur et c’est normal : il y a toujours le risque de voir les organisateurs, les portes-paroles, prendre trop de pouvoir au sein du mouvement, celui aussi de le voir se transformer en une organisation comme les autres, je trouve ainsi quelque chose de décevant à l’évolution de Podemos en Espagne, formé à partir du mouvement des Indignés. Mais la seule alternative est encore pire à mes yeux : c’est l’incapacité à peser sur la politique, car avant la création de Podemos, le mouvement des Indignés s’était essoufflé et n’avait pu empêcher le Parti Populaire de prendre le pouvoir en Espagne… Comment éviter ces deux écueils à la fois ? Le seul moyen me paraît être de veiller à ce que les gens qui seront les représentants ou les responsables du mouvement soient continuellement sous contrôle de la base, révocables par elle à tout moment -c’est précisément ce qui manque dans bien des organisations politiques actuelles ! Ce n’est que mon point de vue, bien sûr, et visiblement certains au sein du mouvement ne sont pas d’accord, mais en tout cas c’est une question qui se pose et dont il faudra débattre.

Enfin, se pose inévitablement le problème de la récupération, au sens de l’instrumentalisation par d’autres forces politiques à leurs propres fins. Il faut notamment empêcher que des gens qui sont en réalité viscéralement antirépublicains y prennent de l’influence -l’extrême-droite, pour parler clairement, car si le FN est vent debout contre ce mouvement, il semble cependant que des proches de la nébuleuse soralienne s’y soient manifestés, or la dernière chose dont nous avons besoin est bien d’un M5E français… Et puis, bien sûr, se pose la question des organisations de gauche, partis, associations ou syndicats : il serait regrettable que l’une d’elles prenne trop de place dans le mouvement, cela ne ferait qu’en réduire le spectre et risquerait de le paralyser (on sait depuis Rosa Luxemburg que la grève générale ne se décrète pas…), en revanche il me semble parfaitement normal qu’elles soient présentes dans la mesure où elles se sont investies dans le mouvement contre la loi El-Khomri et ont contribué à l’organiser. D’une façon générale, le piège inverse de la récupération serait celui de paraître sectaire : il n’y a par exemple pas de raison de s’indigner de la présence d’un ancien élu lorsque celui-ci n’a pas participé à la politique en cours, et je ne pense pas non plus qu’il était nécessaire d’écarter si violemment quelqu’un de réactionnaire lorsqu’il vient simplement pour observer comme c’était le cas d’Alain Finkielkraut, malgré tout ce que ce personnage a de consternant…

Aussi je ne me voile pas la face : le chemin est long avant que ce mouvement ne change la face de la politique et une multitude d’obstacles peuvent se dresser devant lui pour l’en empêcher. Mais, quoi qu’il advienne, du chemin a d’ores et déjà été fait : c’est exactement ce type de mouvements qui permettent à un peuple de prendre conscience des problèmes qu’il partage, de ce qu’il veut et de sa force, quand bien même ils n’aboutissent pas dans l’immédiat et quel qu’en soit le prétexte. Ils lui permettent, tout simplement, de commencer à se relever.

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