Tribune libre – Ce que l’on ne dit pas assez sur la laïcité

Par Damien ARNAUD

La laïcité est la clé de voûte de l’édifice républicain. Quand on a dit cela, on a à la fois tout dit et rien dit. Tout dit parce nous savons tous que la laïcité est au cœur de notre République, que c’est sa matrice, notre règle de droit. Rien dit néanmoins parce qu’aujourd’hui beaucoup de citoyens français ne savent pas ce que recouvre la notion de laïcité.

Si bien qu’aujourd’hui il existerait 7 conceptions de la laïcité selon le sociologue Jean Baubérot. L’extrême-droite tente de s’engouffrer dans la brèche et d’imposer aux citoyens sa conception de la laïcité. Une conception falsifiée menant à une laïcité d’exclusion dont les musulmans sont la cible privilégiée. Un besoin de clarté et un discours positif sur la laïcité sont donc nécessaires !

Partons d’une définition relativement partagée de la laïcité. Pour la plupart des auteurs, la laïcité c’est la liberté de conscience (c’est-à-dire la liberté de croire en Dieu ou ne pas croire), le respect du pluralisme religieux et la neutralité de l’État vis-à-vis des religions. Selon l’universitaire Christine Lazerges, également Présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, la laïcité repose sur l’équilibre subtil de ces 3 principes.

A titre personnel, j’ai pris conscience de l’importance fondamentale de la laïcité il y a une dizaine d’années. Les attentats qui ont frappé et meurtri la France en janvier et novembre 2015 ont renforcé cette conviction. Au fil de mes lectures, de mes recherches et des colloques auxquels j’ai assistés, j’ai commencé à mieux cerner le concept. Dans cet article, il ne s’agit pas de revenir sur l’histoire de la laïcité ni même d’aborder les chantiers en cours ou ceux qui font polémique… mais de mettre en lumière 3 idées phares qui sont – d’après moi – peu évoquées.

La laïcité, une tournure d’esprit qui préfère la question à la réponse

La laïcité, c’est le refus de toute contrainte idéologique, « l’esprit de critique permanent » selon l’ancien ministre Henri Caillavet. « C’est un effort constant, une dynamique, une volonté tendue vers un idéal de progrès moral, culturel, social et scientifique » poursuit-il. C’est un cheminement, « une tournure d’esprit qui préfère le dynamisme au statique, la question à la réponse » selon les mots du philosophe Daniel Beresniak dont l’ouvrage sur la laïcité, publié en 1990 et construit sur 33 questions essentielles, demeure très éclairant malgré l’ancienneté.

 Réfléchir régulièrement au concept de laïcité et à ses applications est donc une nécessité tant les questions qui se posent sont nombreuses et tant la perception de la notion est évolutive. La laïcité est un concept en mouvement, travaillé par les sujets qui font l’actualité. Néanmoins, elle ne doit devenir ni un dogme ni un outil de vénération. Il serait dommage de figer le devenir dans un éternel présent.

 La laïcité, un outil d’éveil permettant de choisir sa spiritualité

 Comment parler de laïcité sans aborder l’école de la République ? C‘est-à-dire l’école publique et laïque, fondée pour « garantir la liberté de conscience » selon le philosophe et homme politique de la IIIème République Ferdinand Buisson. L’école publique et laïque fixe en effet un cadre permettant à chaque élève de s’instruire mais aussi de s’éveiller, d’apprendre à poser des questions, à se poser des questions, à douter.

C’est un lieu sacré avec ses rites et ses usages. « Un asile inviolable où les querelles des hommes ne doivent pas pénétrer » selon l’ancien ministre de l’Education du Front populaire Jean Zay. C’est un lieu non pas ouvert à tous mais à chacun. C’est un lieu de ressourcement de l’individu. L’école permet ainsi à chaque élève de cheminer, pas à pas. L‘élève peut se construire, trouver sa voie professionnelle… mais aussi, éventuellement, sa voie spirituelle. Il a la possibilité de faire librement le choix de sa spiritualité ultérieure (spiritualité religieuse, ésotérique ou laïque), à partir de ce qu’il a appris à l’école et en dehors de ce qui peut lui être imposé par sa famille ou son entourage.

 La laïcité, un bouclier permettant de protéger son identité

La laïcité est une idée d’avant-garde, l’élément fédérateur de l’ensemble des libertés. « Sans laïcité, pas de République, pas de respect d’autrui, pas de libre expression et, au final, pas de liberté de conscience » selon Henri Caillavet. Ce que confirment Jean-Michel Reynaud et Alain Simon dans leur ouvrage  »Laïcité : la croix et la bannière » : « la laïcité, c’est le fondement institutionnel des libertés individuelles, c’est le ferment de l’intégration républicaine et l’assise indispensable de la paix civile et de l’unité de la Nation ».

La laïcité unit ce qui est divers. C’est l’acceptation des singularités, des différences (notamment religieuses). Elle construit un monde commun tout en permettant à chacun de conserver ses différences. C’est un terreau où toutes les fleurs peuvent pousser à condition de respecter toutes les fleurs.

Néanmoins, dans une société toujours plus individualiste et qui attribue une importance croissante aux revendications des communautés, deux dangers nous guettent : l’enfermement communautaire (avec une dimension religieuse) et  »l’essentialisation » des différences. Pour clarifier ce dernier point, cela signifie que certaines personnes se construisent de plus en plus à partir de leurs différences (notamment religieuses), celles-ci étant mises en avant pour obtenir un traitement différencié. Pour Daniel Beresniak, le danger c’est que progressivement la reconnaissance du droit à la différence installe une différence de droits, que la liberté communautaire remplace la liberté individuelle. Nous devons tous être vigilants pour que cela n’arrive jamais

Damien ARNAUD