Tribune libre : Non, ceci n’est pas une guerre.

par Katia BUISSON

(A la suite de cette tribune libre, nous vous proposons la lecture d’une autre tribune libre avec un autre point de vue : La guerre a changé de forme)

A l’heure où l’Europe est considérée comme le « ventre mou » de l’occident, où les extrêmes (droites) prolifèrent et où les attentats s’immiscent, dans une certaine mesure, dans notre quotidien, une mise au point s’impose. Redonner un sens aux mots. Là, est l’état d’urgence. En effet Albert Camus affirmait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Le nôtre n’est-il pas déjà assez grand ?

Si la laïcité, la République et la solidarité ont un sens précis, il en va de même pour la guerre. Suite aux attentats, nos responsables politiques, Manuel Valls en tête, déclarent que nous sommes en guerre (contre le terrorisme). Ne se souviennent-ils pas que GW Bush en avait fait de même après le 11 septembre 2001 ? Utiliser ce concept flou et unilatéral de « guerre contre le terrorisme » ne lui a permis que de violer le droit international. Guantanamo et l’intervention en Irak en sont des exemples probants.

Seulement, la guerre est un état spécifique qui peut être définit comme « une mise en œuvre collective et coercitive de l’hostilité, par l’emploi réglé de la force armée, se traduisant par des combats durables portant atteinte aux personnes et aux biens[1] ». Le terrorisme n’est pas l’emploi d’une force armée régulière face à une autre. Ses techniques ne connaissent aucune règle, à part peut-être celle de semer la terreur, par son caractère imprévisible et en visant des civils. Le droit international ne reconnaît que deux types de guerres, celles inter et intra étatiques. Qualifier la lutte contre l’OEI de guerre c’est l’instituer en tant qu’État et reconnaître à ses membres le statut de combattants réguliers et les droits qui en découlent, réglementés par le jus in bello.

Les politiques ne sont pas les seuls à s’asseoir sur la sémantique. Nombreux sont les commentateurs, journalistes, qui qualifient les terroristes de Moudjahidines, i.e. combattants de foi.

Si guerre il y a, elle est avant tout idéologique. Il devient alors impérieux de nommer correctement les choses. L’ennemi d’abord, qui tente d’instiguer la terreur, de nous ébranler sur nos valeurs et principes. Il s’agit donc également de définir ce que nous sommes. Il s’agit de remettre de l’idéologie là où il n’est plus question que de gestion, de préservation. Notre projet est à définir.

Les terroristes attaquent des civils pour ce qu’ils représentent, un mode de vie, des valeurs empruntes de liberté et de démocratie. La victoire ne sera donc jamais exclusivement militaire. Le 11 janvier dernier, nous descendions dans la rue pour leur adresser un message : nous ne vacilleront pas, ils n’auront pas nos libertés. Notre réaffirmions un attachement viscéral à la liberté d’expression. Nous savions donc déjà qu’une idéologie ne s’annihile pas par les armes.

Parler de « guerre », opposer le bien au mal, c’est se montrer faible. C’est vulgariser au point de nier la vérité : la lutte sera longue, car elle nous pousse à nous interroger sur ce que nous sommes et ce que nous voulons. User, abuser de cette vieille dialectique ne cachera que très temporairement nos lacunes, notre manque d’idéologie et de projet face à un dogme certes ignoble, mais construit, compréhensible. Les terroristes se veulent notamment porteurs de l’anti-impérialisme, l’anticolonialisme, ou encore comme pourfendeurs du clivage Nord-Sud. S’il n’existe pas de définition unanime du terrorisme, il comporte toujours une dimension politique. Il est inacceptable, si ce n’est irresponsable de continuer à le nier plus longtemps.

Expliquer le jihadisme, le terrorisme, ça n’est pas « déjà vouloir un peu excuser.»[2] C’est comprendre ce qui nous frappe, pour le combattre par les armes adéquates. Nier l’importance de l’analyse, de la sémantique, c’est condamner les valeurs pour lesquelles nous sommes attaqués. Il ne pourrait y avoir de plus grand renoncement.

Ils cherchent à nous faire peur, c’est par la solidarité et l’espoir que nous devons répondre.

 

[1]                      Histoire de la guerre, David Cumin, ellipses, 2014, p 6.

2   http://www.liberation.fr/debats/2016/01/12/culture-de-l-excuse-les-sociologues-repondent-a-valls_1425855