Tribune libre : La guerre a changé de forme, et nous devons nous y faire

Par Nabil Medaghri

Définition, histoire

La guerre constitue un état de conflit ouvert entretenu entre deux pays ou entre deux ordres juridico-politiques, qui se manifeste par une certaine violence entretenue et amplifiée par la propagande. La notion peut être pluralisée, par la guerre civile notamment, qui se passe au sein d’un même État, opposant deux parties de la population pour des raisons idéologiques, raciales, sociales…

Longtemps, la guerre a été limitée à ce doublon guerre inter-étatique – guerre civile dans lequel pouvaient être contenus la plupart des conflits humains. Parfois, la guerre se caractérisait d’adjectifs plus ou moins bien choisis : les guerres de religion que connaît l’Europe durant le XVIè siècle suite à la Réforme protestante en sont un exemple. Les motivations religieuses ne doivent pas faire oublier la dimension éminemment politique de ces guerres : la religion était alors inhérente à l’ordre social et à l’absolutisme royal, affirmer une dissidence religieuse était contester une des sources du pouvoir, en ce sens, dissidences religieuse et politique pouvaient – dans certains cas – être assimilées.

Les guerres mondiales, les livres d’histoire nous l’apprennent, ont marqué un tournant dans l’histoire des guerres, par la mobilisation totale de la population, et non plus seulement des militaires – guerre totale dont on peut voir une préfiguration dans les nationalismes de puissance de la fin du XIXè siècle, comme celui de la Prusse qui affirme un nationalisme d’exclusion par une propagande anti-étranger virulente et patriotique. Le « tournant » est en fait la suite logique d’une évolution multiséculaire, le XIXè siècle étant marqué par l’émergence et l’affirmation du principe des nationalités qui se substitue, dans certains cas, au principe monarchique (ou se conjuguant à lui, dans d’autres cas).

L’évolution historique est certes à lier à ce principe des nationalités, mais aussi à lier à ce que Michel Foucault appelle la discipline (Surveiller et punir, III). Michel Foucault la mentionne notamment pour évoquer l’armée, dont la pratique est devenue plus réglementée. L’avènement d’avancées technologiques et militaires comme le fusil au XVIIIè siècle amène un changement du statut du soldat au sein de l’armée : la valeur individuelle du soldat est minorée, au profit d’une « valeur collective » de l’armée, au sein de laquelle chaque individu prend son importance, et dont la formation est dorénavant plus strictement contrôlée.

Les mutations contemporaines

Cette définition monolithique, incomplète, ne permet cependant pas de saisir l’ampleur des mutations que la société contemporaine connaît, tant la guerre a changé de sens. Suite aux attentats de novembre 2015, le mot d’ordre était clair : la France était entrée en guerre contre une entité aux contours plus ou moins flous qui se nomme l’État islamique. Cela n’a pas pour autant impliqué de changement majeur dans la vie civile française, si ce n’est un état d’urgence institué pour répondre à des exigences sécuritaires, mais ne changeant pas de manière durable l’orientation productive du pays ni l’utilisation des terres agricoles, comme ont pu le faire les guerres mondiales.

De même, les attaques ont totalement changé de forme. Il serait faux de dire que c’est une nouveauté : la résistance, la guerre du Vietnam, offrent des cas de ces rapports disproportionnés entre deux forces militaires, qui amènent des actions moins frontales, plus localisées et plus ponctuelles, et donc plus difficiles à détecter. Mais le théâtre des opérations était strictement défensif : il s’agissait de lutter contre l’occupant ou contre l’ennemi, mais sans sortir de ses frontières ; l’objectif était avant tout la libération.

Dorénavant, les attaques s’exportent, et ce depuis les années 1990 au moins. Les attentats de Londres, Madrid, New York, puis plus récemment Paris, Bruxelles, Ouagadougou, Ankara, mais aussi en Tunisie et en Côte d’Ivoire découlent eux aussi immédiatement de la radicale dissymétrie qui existe entre deux forces armées.

L’attentat est cette forme moderne de guerre qui implique aussi les populations civiles (si tant est qu’il reste une guerre !), mais de manière imprévisible et ponctuelle, apparaissant dans la vie quotidienne sans néanmoins totalement l’envahir, obligeant des aménagements de la vie sociale et politique des pays attaqués qui mettent en tension sécurité et liberté. C’est en soi une forme de guerre plus contemporaine, contre laquelle une sécurité renforcée ne suffit pas. Manuel Valls déclarait, suite aux attentats de novembre 2015, qu’aucune excuse ne pouvait être trouvée, ni même d’ordre sociologique, aux attentats terroristes menés sur le territoire français. N’est-ce pas se tromper lourdement sur la portée des sciences sociales ?

 

Sciences sociales et sentimentalisme

Les attentats amènent, dans les pays touchés, des élans de solidarité cacophoniques, parfois internationaux et inter-communautaires qui passent par des rassemblements pacifiques, des hashtags sur Twitter, des mobilisations d’artistes divers – musiciens, caricaturistes, écrivains, « intellectuels »… Mais qui ne changent fondamentalement pas les choses. N’est-ce pas au contraire, systématiquement, prouver que l’objectif terroriste a été rempli : effrayer, obtenir une large visibilité dans l’espace public.

La remédiation de cette nouvelle forme de guerre ne saurait passer par des dérives sécuritaires qui n’interviennent qu’a posteriori, ni même par des élans de solidarité qui n’interviennent, eux-aussi, qu’après la catastrophe. Non, le sentimentalisme devant l’événement n’est et ne peut être une solution, de même, la prise de décision et le réaménagement de la vie politique et sociale ne peut se fonder uniquement sur des réactions guidées par la dictature de l’instant et du sentiment. Lesquels ne mèneront qu’à une politique de réaction, et non pas d’anticipation. Le temps est venu de l’action réfléchie.

Trois niveaux de discours se distinguent après chaque attentat : une solidarité spontanée, qui se veut réconfortante, qui permet l’esprit de communion derrière des valeurs sacralisées (Charlie, la liberté d’expression) rejetant d’emblée toute contestation et toute discussion. Un deuxième niveau, serait la prise de conscience que ce discours, souvent, ne s’applique que pour certains « types » de pays : Occidentaux, si possible de culture judéo-chrétienne, oubliant dans le même temps que ces événements touchent aussi durement des pays plus éloignés, moins proches géographiquement et « culturellement », si tant est que la notion de « distance culturelle » ait un sens quelconque.

Un troisième niveau serait celui des sciences sociales (et il y a un hiatus considérable entre le second et le troisième, dans lequel se logent d’autres niveaux de discours). Car non, expliquer ce n’est pas excuser, expliquer c’est avant tout trouver des causes, chercher des fondements, comprendre, et ce n’est que par ce travail d’explication et de compréhension qu’une solution durable et viable pourra être envisagée. La guerre qui prend forme n’est pas une guerre que l’on pourra arrêter par un armistice, un traité de paix, une alliance entre deux États, non, ces formes-là sont devenues archaïques.

En ce sens, la géographie, la sociologie, l’histoire, la philosophie, l’économie, sont autant de disciplines qui peuvent amener des réponses, certes incomplètes et subordonnées à une concrétisation de la part du pouvoir exécutif, mais qui permettront d’expliquer – sans excuser – et de comprendre. Peut-être faudra-t-il se pencher, une fois encore, sur l’Orientalisme d’Edward Saïd, si justement sous-titré « L’Orient créé par l’Occident ». Peut-être faudra-t-il lire, une énième fois, les rapports des géographes et urbanistes qui dénoncent un manque de mixité sociale dans certaines marges urbaines. Peut-être faudra-t-il accepter ce que l’islamisme nous apprend sur nos propres sociétés, sur nos rapports aux marges sociales, ethniques, sur les frontières intérieures de l’État évoquées par Etienne Balibar dans les Frontières de la démocratie, VII.  Frontières ethniques, sociales, clivantes et hiérarchisantes.

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