Kit de survie laïque en milieu hostile – Elliott Aubin

Kit de survie laïque en milieu hostile.

Elliott Aubin pour Le Poing Commun- Février 2016

Parfois source d’incantation par ses adorateurs, souvent décrié par ses détracteurs, érigé comme le symbole de la République, utilisé à des fins d’exclusion ou trahi par des élus pervertis au clientélisme électoral, le mot laïcité est dans toutes les bouches et sous toutes les plumes. Il parait alors difficile d’appréhender sainement le débat au travers de ces discours passionnés. En cela, le milieu est hostile. Hostile pour le débat d’idées d’abord, et hostile car nombreuses sont les menaces qui pèsent sur la laïcité, clairement identifiée et ciblée par ses bourreaux.

Quels repères préférer pour apprécier la force émancipatrice que recouvre ce terme ?

Je propose ici trois lectures, sous trois angles complémentaires, accessible à tous, pour penser, et en cela panser, la laïcité. Pour comprendre comment la laïcité est à la fois l’héritière d’une philosophie, un idéal politique et le dispositif juridique qui les réalise.

1 – L’essence philosophique d’abord. « Qu’est-ce que les Lumières ? » de Kant.

Emmanuel Kant (1724-1804) est l’un des plus grands philosophes des Lumières, fondateur de la philosophie critique et admirateur enthousiaste de la Révolution Française et de Rousseau.

kantIl est surement l’un des textes les plus importants du XVIIIème siècle. Un texte à lire, relire, comprendre et apprendre. Si nous devions définir la philosophie laïque en une phrase, nous pourrions mettre en avant la devise des Lumières présentée ici par le philosophe. « Sapere Aude » – « ai le courage de te servir de ton propre entendement. » Au-delà de Kant, la philosophie des Lumières, de par sa remise en cause de l’absolutisme a permis de faire émerger la liberté de conscience, autrement dit le droit de ne pas croire. Condorcet écrira d’ailleurs dans ses Mémoires sur l’Instruction publique en 1791 qu’il veut « arracher l’instruction à la férule des prêtres et des ordres religieux qui disent avoir renoncé au monde. Ce ne sont plus les espérances dans l’au delà qu’il faut prêcher mais les devoirs du citoyen vivant dans ce monde. » Le temporel est alors séparé de l’intemporel.

Kant, au travers de toute son œuvre n’aura de cesse de défendre la thèse selon laquelle il faut avoir le courage de rappeler à chaque citoyen qu’il est détenteur de l’humanisme universel.

« Mais ces Lumières n’exigent rien d’autre que la liberté ; et même la plus inoffensive de toutes les libertés, c’est-à-dire celle de faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. » Kant

2-L’idéal politique. « Qu’est-ce que la laïcité ? » d’Henri Pena-Ruiz.

Henri Peña-Ruiz, né en 1947 est un philosophe et écrivain français. Agregé de l’université et docteur en philosophie, il est réputé pour ses travaux au sujet de la laicité en France. Il est aussi maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris. Et milite, par ailleurs, au Parti de gauche.

HPRA mettre dans toutes les mains, ce petit livre est probablement la référence la plus aboutie sur le sujet. Il retrace l’histoire laïque et dresse une présentation conceptuelle de l’idéal humaniste. Henri Pena-Ruiz dépeint la laïcité d’abord selon l’étymologie grecque comme l’unité du Laos, dont l’union se définit comme une population dont nul individu ne se distingue des autres par des droits ou des pouvoirs particuliers. Dans une première partie, le philosophe définit la laicité comme le socle qui assure la liberté de conscience, l’égalité de tous les citoyens quels que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques, leur sexe ou leur origine et la visée du « bien commun » comme seule raison d’être de l’État. Et dans une seconde partie, s’intéresse à l’intégration républicaine de populations d’origines et de traditions différentes, aux défis communautaristes et enfin à la vertu émancipatrice de la culture à l’école laïque.

Toute la question donc est de savoir comment concevoir la diversité dans l’unité, comment articuler d’une part sans que la diversité compromette l’unité, d’autre part sans que l’unité opprime la diversité. La laïcité doit être la réponse à cette question primordiale : quel type d’union, fondée en droit, pour des êtres dont les convictions spirituelles sont diverses ?

3-La règle juridique « Le droit de la laïcité » de M. Philip-Gay.

Mathilde Philip-Gay est Maître de Conférence en droit public à l’université Jean Moulin Lyon 3 et co-directrice du diplôme universitaire lyonnais « Religion, liberté religieuse et laïcité ».

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Cet ouvrage retrace d’abord le long processus politique dont l’incarnation juridique de la laïcité par la loi de 1905 de séparation des églises et de l’état, est l’héritière. Puis, explique la déclinaison et les particularités de son application sur le territoire de la République française. Et propose en annexe les principales références juridiques.

Article 10 DDHC : Personne ne peut être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses.

Article 1 loi 1905: La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.

Article 2 loi 1905 : La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’Etat, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. Pourront toutefois être inscrites auxdits budgets les dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons. Les établissements publics du culte sont supprimés, sous réserve des dispositions énoncées à l’article 3.

Article 1er de la constitution de la Vème République 1958 : La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion (…)

La Déclaration des Droits de l’Homme votée par l’Assemblée Nationale le 2 octobre 1789. Huile sur toile, Inv. P 889

L’intérêt de lire ce livre est résumé en une citation de Jean Rivero, que l’auteure utilise au début de son propos, « Laïcité : le mot sent la poudre, le seuil du droit franchi, les disputes s’apaisent. ». Vous l’aurez compris, par un retour au droit, cet ouvrage cherche à « dépassionner » le débat, pour sortir des préjugés, des aprioris, des polémiques politiciennes et des idées fixes.

Evidemment que le spectre de la pensée laïque s’étend bien au-delà de ces trois lectures. Pour aller plus loin, il faut élargir la réflexion par exemple : à l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire en 1881 avec Ferry, aux débats de la IIIème République (A. Briand, F. Buisson) précédent le vote de la loi du 9 décembre 1905, au rôle influent de la Franc-Maçonnerie, aux défis actuels soulevés par les penseurs contemporains comme C. Kintzler, E. Badinter, R. Debray ou J. Baubérot.

Toutefois, ces trois lectures permettront de mieux cerner les contours des principales positions qui traversent aujourd’hui notre société :

  • Ceux et celles qui remettent en cause la neutralité de l’Etat. Et donc qui ouvrent la boite de pandore à toutes dérives communautaristes.
  • Ceux et celles qui s’en tiennent à la loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat et uniquement à la loi.
  • Ceux et celles qui envisageraient « un acte 2 » de loi de 1905 de séparation des églises et de l’Etat pour exiger jusqu’à la neutralité de la société toute entière.

Et tant qu’un président de la République, au nom du peuple français, peut prononcer délibérément que « jamais l’instituteur ne remplacera le curé » devant le pape. Tant que perdurera ce déni d’égalité qu’est le concordat en Alsace Moselle et ces exceptions d’Outre-Mer qui violent l’indivisibilité de la République. Tant que nos impôts, indirectement, financeront des cultes sans comprendre que la fiscalité ne doit reconnaitre comme don d’intérêt commun que ce qui l’est effectivement. Tant que certains élus et associations alimenteront la confusion entre le culturel et le cultuel. Tant que ces dirigeants politiques, infidèles à la laïcité, par lâcheté ou par conviction, n’entreprendront pas la clarification nécessaire de l’application du principe de laïcité en France, alors c’est la tension qui dominera nos débats, avec toutes les conséquences que celle-ci impliquent.

« Mais Liberté Justice Fraternité sont des mots qui se paient : inutile de convoquer le peintre et le maçon pour les écrire à nos frontons si le passant qui les déchiffre n’en possè de pas la clef. » Mitterrand.

Autre :

http://www.marianne.net/laicite-notre-bien-plus-precieux-100239100.html

http://lepoingcommun.fr/2015/12/tribune-libre-chere-laicite/