Tribune libre : Monologue pour ne pas désespérer de la République

Par Jérémy Julien

Je suis en pleine confusion et ça fait un an que ça dure. En fait, je suis comme vous, je suis très déprimé. Et en plus je suis de nature pessimiste, ce qui ne facilite rien! Non, je ne suis pas en train de vous offrir ma propre psychanalyse. C’est plutôt Marianne qui devrait entamer une psychanalyse! Je veux dire, que s’est il passé? Dans quel pays vit-on? J’ai perdu le fil…
Je crois que j’ai décroché vers la moitié de l’année 2013. J’avais soutenu de toutes mes forces le projet de loi sur le mariage pour tous, et combattu le retour de l’intégrisme, essentiellement catholique, qui osait interférer dans les affaires civiles de notre nation. Je le faisais autant que possible dans les aspects quotidiens de ma vie, et de mon blog, et par la voie des réseaux sociaux.
Rappeler la laïcité ne fut jamais une vaine affaire! Jusqu’à ce que je me rende compte qu’en réalité, pour ces intégristes, le débat du mariage pour tous n’était qu’un prétexte pour tenter de remettre au goût du jour des valeurs « traditionalistes ». D’ailleurs, ils sont désormais bien ancrés dans le débat publique, ces gens qui ont perdu tout sens commun. Comme beaucoup d’autres!
Car depuis ces jours de débats, les paroles racistes, antisémites, homophobes, et anti-républicaines ont été libérées. On peut désormais hurler « mort aux juifs » sur les Champs-Elysées sans être inquiété, ou tabasser des homos, juste parce qu’on ne supporte pas la soi disant « dégradation des mœurs ». Des mots que l’on croyait issu d’un autre temps! On ne pensait plus avoir à se soucier un jour de sauver son âme, ou de se préserver tout entier pour Dieu et ses fidèles! Le débat public a commencé à pourrir…Il m’a donc été très difficile de le suivre.
Tout ce temps, j’ai eu la vie normale d’un chômeur, pendant trois années interminables. Inutile de vous faire étalage de ce qu’un chômeur, sans rémunération, et âgé de 25 ans, peut voir au cours de ses démarches, vous l’imaginez très bien, sans parler de la misère que l’on frôle; on se sent tout à coup très proche du clochard du coin de la rue que l’on ose pas regarder dans les yeux.

Le 7 Janvier 2015 et ses commémorations les jours suivants n’ont pas aidé. On a constaté qu’en France on pouvait assassiner la liberté d’expression! On a constaté tout le pourrissement de notre vie politique, l’endormissement de notre vie citoyenne, et le renouveau de « notre » vie religieuse. La colère m’a étouffé bien souvent ces trois dernières années. Marcher dans la boue, bousiller les derniers pantalons potables qu’il me restait pour passer des entretiens d’embauches qui ne donneront rien, consulter le médecin trop souvent parce qu’en état d’épuisement… Mais même aujourd’hui je préfère hurler de rage et marcher dans la boue encore une fois, que de participer à cette navrante mascarade citoyenne. J’ai eu beau parler, lutter, crier, mais ma voix n’a jamais été entendue, ni écoutée.
Oublié dans les bas fonds de notre société. Si vous vous demandez ce que ressent un sans-abris, ce qui le fait le plus souffrir, c’est ça. Être oublié; parler, mais ne pas être écouté; s’agiter, mais ne pas être vu. Alors ressentir ce même sentiment quand on est pas aussi démunis! D’abord, l’incompréhension. Puis la honte et la colère! Oui, c’est la colère qui m’a envahi et qui a du mal à me quitter aujourd’hui. La colère de voir la République éteinte, la laïcité piétinée, la haine de l’autre, jusqu’où tout cela va t-il nous mener? La colère de voir cette classe politique, assise sur ses immenses privilèges, nous oublier. Non pas que j’ai un jour cru qu’ils seraient nos sauveurs, mais enfin quoi! Ne sommes nous plus ces hommes et ces femmes qui faisaient leurs propres destins?

Et la République!? Un mot remis à toutes les sauces, dans tous les discours, qui signifie tout et rien, qui a autant de significations qu’il y a de partis! Pourtant, comment pourrait on remettre en question cette idée qui nous est chère!? Et pourquoi? Oui, pourquoi la repenser, cette République? Au fond, elle est très bien: « Liberté, Egalité, Fraternité, ou la Mort! » Cette devise est l’une des devises d’origine de l’époque de la Révolution, avec « Unité et indivisibilité de la Nation ». Et je crois  qu’elle reste la meilleure définition de ce qui nous rassemble. La base commune à tous citoyens.
La République n’est pas responsable de notre misérable situation.  Ce n’est pas sa faute, si Marianne est épuisée! Alors, à qui la faute? Mon propos n’est pas de faire tomber des têtes, mais plutôt de tenter de me rappeler ce pourquoi je suis là. Penser la République, la remettre au cœur du débat. C’est ce que ‘Le Poing Commun’ m’a demandé quand j’y suis entré l’été dernier. Mais je n’y suis pas arrivé.
Je n’ai pas pu dire un mot. Moi qui d’ordinaire, écrit, parle, débat avec force et verve. J’étais complètement vidé de mes espoirs, j’avais vu des choses dans ma cité crasseuse et agressive que je ne pensais jamais voir, et qui me dégoutaient de tout. Alors?!

Et vous, c’est quoi, ce qui vous fait tenir, quand vous êtes a plat?! Vous savez, ce petit rien qui peut vous faire bondir, et faire renaître votre courage? Ce petit rien qui, quand vous le regardez, quand vous l’entendez, vous donne la certitude que rien n’est impossible! Le drapeau? la Marseillaise? un discours? Ou tout cela à la fois… C’est quoi, pour vous, la République?! Moi, je ne sais pas. Peut-être la liberté de tous les hommes et c’est leur égalité en droits. C’est la volonté profonde des citoyens d’engager une marche vers le progrès et l’avenir. C’est la lutte constante qui vise à conserver les acquis, contre ceux qui veulent les voir disparaître. C’est le rêve le plus noble qui soit. Mais ce rêve n’est il pas trop grand, trop ambitieux, trop audacieux? Vous savez, il est toujours facile de critiquer le monde lorsqu’on est assis sur son canapé, devant la télé. Il est facile d’être scandalisé par les informations, mais il est tellement plus difficile de conserver l’idéal et l’espoir lorsqu’on est confronté à la réalité la plus crue.

Si la République, ou ceux qui la gouvernent, laissent tomber les plus faibles des citoyens, et parmi eux les plus jeunes, qu’est ce qui empêcheraient ces oubliés de combattre la République, ou pire de la laisser tomber à leur tour?! La dégringolade va si vite, après tout… Un jour on est citoyen actif, le lendemain on est plus rien. Un jour on rêve, le lendemain on se réveille. ..Un jour on critique, le lendemain on se révolte?

Voilà ce qui arrive à beaucoup de gens, ce qui peut arriver, et ce qui a failli m’arriver. Pourtant, depuis les manifestations citoyennes du 11 Janvier 2015, après Charlie Hebdo, nous, les oubliés, les citoyens, les « résistants » du quotidien, nous avons envoyé un message clair aux gouvernements, aux politiciens de tous les partis:

Nous sommes toujours là. Nous luttons toujours; mais pas tant contre eux, que contre la situation économique dégoutante qui nous touche tous. Nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve, mais nous ne voulons pas céder. Ni voir notre idéal républicain s’évanouir. Nous ne voulons pas perdre l’espoir, nous ne voulons ni le terrorisme religieux, ni le piétinement des Droits de l’Homme et du Citoyen, pour combattre ce terrorisme. Nous continuerons tant bien que mal à donner au monde l’image que nous avons toujours donné, celle de « cette merveilleuse audace d’espérance et d’affirmation dans la pensée libre »!

L’audace, le culot, le courage. Ce même courage qui veut dire « merde » au monde, en publiant des bouquins, des dessins qui critiqueront tous les fanatismes, qui déferont les systèmes corrompus, et qui exprimeront les opinions les plus diverses! C’est ce courage qui nous rends libre de vivre et de mourir en citoyens, et non en esclaves; des citoyens qui se regardent en égaux, qui veulent s’aimer et s’entraider! Ce courage qui nous pousse dans les rues de nos villes pour crier que nous sommes Charlie ou pas, mais que nous resterons unis, parfois, toujours, sous les accents de la Révolution!

Je n’ai pas de solutions, citoyens. Je ne sais pas quoi faire pour améliorer nos vies, et faire que notre pays se porte mieux. Je ne sais pas, et je reste planté là. (non, on ne rit pas)

Je suis comme vous, comme la majorité des gens de ce pays, je lutte pour survivre dans une société ou l’argent est devenu plus important que l’homme. Comme beaucoup d’autres, j’ai peur. Mais ma peur ne remet pas en cause mon idéal.  NOTRE idéal! Pas seulement notre idéal à nous, membres du Poing Commun, mais l’idéal de beaucoup de citoyens, même les plus en difficultés.

Je pense à cette collègue de travail et à son association qui vient en aide aux sans abris de la ville de Tarbes (65) (Solidarité Citoyenne Tarbaise), c’est aussi cette même audace, ce même espoir qui lui permet de continuer à regarder dans les yeux ces oubliés de la République, ces Misérables d’aujourd’hui.
« Partager des moments avec eux, c’est aussi recréer un lien social qu’ils ont perdu et auquel ils ne croient plus« . Carole a elle aussi connu des jours difficiles dans la rue, mais elle considère que son combat pour les autres s’inscrit toujours dans les valeurs de la République. La politique ne l’intéresse pas, peut être aussi parce que les politiques ne s’intéressent pas assez à ceux qui souffrent.

Comme quoi, ce sont souvent les citoyens les plus démunis et les plus désintéressés qui tiennent bon, qui gardent espoir. Jusqu’au bout. J’ai commencé à rédiger cet article en Août dernier (Thermidor, pour les plus passionnés). Je le termine aujourd’hui, 11 Janvier. Alors, citoyens, maintenant que nous devons nous quitter (pour mieux nous retrouver), j’espère vous avoir apporté un autre regard, et un témoignage intéressant. J’espère que vous n’oublierez pas ce qui fait notre unité. J’espère que vous rappellerez toujours aux autres, que rien n’est perdu pour Marianne. J’espère, de nouveau.

Maintenant, je vais fumer mon cigarillo, et lire le dernier numéro, un peu spécial, de Charlie Hebdo, sur mon balcon, tant qu’il fait beau.

Salutations républicaines