TRIBUNE LIBRE – Fraternité et migrants, que faisons nous de nos frères ?

Par THIERRY RELAVE – 13 novembre 2015

 

« La fraternité a pour résultat de diminuer les inégalités tout en préservant ce qui est précieux dans la différence »

Albert Jacquard

 Fraternité : lien de solidarité qui devrait unir tous les membres de la famille humaine ; sentiment de ce lien.

Le conditionnel employé par le Larousse pour définir le mot devise_estampeCarnavalet« fraternité »souligne combien cette notion reste imparfaite dans son application et son développement. Ce mot apparaît dans la devise adoptée par la seconde république de 1848 à la suite « Liberté » et « Egalité ». A ce moment, Ce mot traduit l’esprit et le climat de l’époque durant laquelle l’esclavage dans les territoires d’outre-mer fût définitivement aboli. Pendant la révolution le triptyque était déjà apparu en dehors des textes officiels sous la formule « Liberté Égalité Fraternité ou la Mort ».

Il faut s’interroger aujourd’hui au vue de ces mouvements de population violentée par des guerres intolérables, des souffrances économiques, le dérèglement climatique que nous contribuons, nous Européens, à alimenter hypocritement et égoïstement ; que nous voilà surpris, pauvres pays riches, d’assister à ce débarquement sur les côtes méditerranéennes de ces flots de migrants, vivants ou morts, solitaires ou chargés de famille, très conscients des sacrifices à faire et des risques à encourir mais sûrement moins conscients de l’accueil que l’Europe leur réserve. Que de désappointements pouvons-nous ressentir face aux pantalonnades cruelles de nos politiques européens, plus prompts à s’occuper de la survie d’un système financier inique, plus capables à injecter des milliards d’Euros semaine après semaine dans un système à bout de souffle, déjà tout enflé d’inégalités criantes, incapable de penser, de réfléchir, de proposer une vision future face au constat des réalités d’aujourd’hui. Nous pouvons parfois être submergés de honte devant tant de cynisme.

La fraternité ne résoudra pas tout ; nous ne sommes pas si naïfs. Mais elle peut en certains cas apporter des réponses de bon sens, cohérentes, logiques, structurées et humaines ; c’est le fondement même de notre particularisme humain qui est en jeu et c’est cette conscience d’appartenance à la race humaine qui regroupe certains individuellement ou collectivement dans des élans de bonté sincère, de générosité naturelle, jamais soumis à leur propre condition matérielle, difficile ou confortable ni à leur parcours difficile parfois et qui n’en rend leur pensée fraternelle que plus admirable. La souffrance et l’empathie sont des moteurs universels qui permettent aux Hommes d’exprimer les meilleurs des sentiments : ceux du cœur.

Et si nous n’en avons pas le monopole, nous détestons néanmoins s’en voir désapproprier à des fins extrêmement partisanes. Il faut rester attentif aussi aux dévoiements des mots, pratique coutumière de nos amis politiciens ; « fraternité », comme tous les mots qui peuvent toucher le cœur du peuple, définir ses aspirations ou faire impression sur lui, ce mot a été galvaudé, sali par quantité d’ambitieux, de fourbes arrivistes pour le faire servir de plus sombres desseins bien éloignés de la définition originelle. Certains en abusent pour assoir leurs ambitions personnelles, leur domination et ainsi perpétuer leur servitude. « Toute nation a le gouvernement qu’elle mérite » écrivait Joseph de Maistre. L’observation vaut aussi pour les partis ; les querelles de « politichiens » (le mot est de De Gaulle mais l’auteur implore que le lecteur ne lui prête pas trop d’amitié Gaullienne mais considère plutôt ce mot de l’illustre comme un pied de nez à une élue de Lorraine ; une race de quiche dont la République éclairée se passerait bien, comme tant d’autres) sont indignes de la gravité de la situation et de l’incapacité à y répondre.

Les anxiogènes discours rivalisant en désinformation, en mensonges ou en angélisme pieux : ça suffit ! Sommes-nous devenus à ce point si perméables à la peur de l’autre, à l’angoisse identitaire, aux eaux poisseuses d’une l’extrême-droite mortifère ? Avons-nous déjà tout oublié de nos guides humanistes, de tous ceux qui, au travers de la littérature, des arts et de la politique même parfois, nous ont tant montré la vision universelle, pacificatrice et bienfaisante de la fraternité ?

Sommes-nous à ce point submergés de démagogie bien plus que de pédagogie ou de réflexions collectives émancipatrices ? Chacun répondra. Au delà d’un constat qui peut sembler bien amer, certains, et c’est heureux, réagissent, ressentent au plus profond d’eux-mêmes ce désir fraternel comme une expression naturelle de leur condition humaine, transcendant le spirituel, ce besoin de dignité retrouvée au travers d’actes instinctifs ou réfléchis, d’actions où l’intérêt général et l’exaltation fraternelle se mêlent avec une grande intelligence et réchauffent un peu les cœurs sensibles. La fraternité est aussi une forme de résistance à la peur, à l’indifférence, à la déshumanisation, une réappropriation aussi du citoyen sur le politique ; elle s’opère dans toute l’Europe (peu ou prou) à des échelles différentes et sous un faisceau médiatique très inégalement réparti, mais elle rappelle avec vigueur que si nous ne pouvons sauver l’humanité entière, nous devons y prendre notre part, si infime soit-elle. Enfin, avant d’étayer ce discours de quelques exemples d’une vision positive et active de la fraternité, on ne peut finir sans évoquer le jumeau sémantique de la fraternité : la solidarité . La solidarité chaude qui s’exprime dans la vitalité de réseaux de proximité comme la famille ou les associations, l’évolution d’une relation d’assistance vers des formes plus contractuelles, l’insistance sur le respect et l’attention des autres.

Revenons sur quelques exemples de fraternité active qui, loin d’être exhaustifs, peuvent néanmoins illustrer ces propos, à commencer par la ville de Palerme qui a accueilli depuis 2013 plus de 10 000 migrants et 500 victimes mortes (on parle bien d’accueil aussi pour ces victimes) dans des conditions tragiques. Dans la nuit du 26 août dernier, un bateau de migrants venant de Syrie fait naufrage avec 600 personnes à bord. 53 perdront la vie. La trace visible et fragile de cette tragédie se voit encore sur une banderole accrochée à un grillage à l’entrée de Palerme et sur laquelle sont écrits ces mots : « Welcome refugees ». Des mots qui symbolisent l’esprit de cette ville de près de 700 000 habitants dont la majorité n’oublie pas son passé migratoire.

Faut-il être puissamment idéaliste pour tracer l’ADN des victimes, pour leur offrir des sépultures décentes pourvues de plaques en marbre sur lesquelles seront inscrites un poème en attendant d’y graver peut-être un nom. Faut-il être infiniment respectueux pour orienter les tombes définitives vers la Mecque, faut-il être attaché au droit et à la justice pour mobiliser ses forces de police à enquêter puis arrêter 6 passeurs soupçonnés d’être les responsables de cette horreur. Le médecin légiste de Palerme chargé d’autopsier les cadavres recrachés par la mer en parle avec une justesse émouvante : « les corps nous parlent de leur vie, de leur calvaire. Une mandibule fracturée, un crâne fracassé, des lésions sont des indices précieux. Ils nous racontent aussi leurs projets, leurs rêves, quand on découvre des adresses, des photos, un poème, dans leurs habits. Nous ouvrons des livres de d’histoire de l’Humanité ; nous les lisons, attentivement, puis nous les refermons, avec respect. Même si nous ne retrouvons qu’un seul os, l’ADN prélevé permettra, peut-être, à une mère de pouvoir pleurer sur la tombe de son enfant. La mémoire doit être conservée. Sans quoi, quels hommes serions-nous. »

Encore en Italie, où la tradition d’accueil et de fraternité est peut-être plus vivante qu’ailleurs ; Riace, un village de Calabre, accueille des migrants depuis 1998. Le village se mourrait de ses habitants partis chercher fortune au Canada ou en Australie. L’école avait fermé, les services de base manquaient et la programmation des travaux publics était abandonnée depuis longtemps. L’arrivée des migrants fût un second souffle ; une association repère alors les logements vides et les restaure, des bons d’achat sont distribués sous forme de monnaie locale et circulent librement dans le village ; quand les subventions européennes pour les demandeurs d’asile (qui tardent systématiquement) arriveront, les commerçants du village, s’ils le désirent, se feront régler directement par la commune. Des ateliers de couture, de menuiserie, de verrerie, de céramique ont vu le jour dans un échange de savoir et de transmission horizontale, formant ainsi un modèle de cohésion sociale. Une quarantaine de communes alentours ont emboîtées le pas à Riace.

Au Pays-Bas, trois jeunes étudiants de Rotterdam ont bâti le projet « Refugee hero » qui, sur le modèle de Airbnb met en relation des personnes qui ont un logement libre et des migrants à la recherche d’un toit provisoire mais bienveillant et respectueux. L’association 2.0 française SINGA exploite aussi ce modèle avec son site « CALM » : Comme A La Maison. L’Allemagne également au travers du site « Refugees Welcome », très rapidement submergé par les offres de soutien suite à la parution de la désormais célèbre et emblématique photo du petit Eylan (dont on peut discuter de l’exploitation qui en a été faite mais c’est un autre sujet). L’Autriche depuis le mois de janvier dernier, la Grèce, le Portugal, le Royaume-Uni s’activent à proposer des modèles similaires. En Islande, une écrivaine et professeure (Brindis Björguinsdottir) a appelé ses concitoyens à manifester sur Facebook leur envie d’accueillir plus de réfugiés sur l’île de 330 000 habitants. 14 000 utilisateurs y ont répondu en deux jours proposant divers services et hébergement. En Espagne, Madrid et Barcelone créent un réseau de villes refuges pour aider les migrants au travers d’ONG locales qui organisent l’enregistrement de ceux-ci et leur placement dans des familles d’accueil volontaires. En France aussi, un réseau de villes solidaires se met petit à petit en place (pour l’instant 600 sur 36 000 communes).

Bien sûr, pléthore d’autres exemples individuels ou collectifs existent et peuvent, doivent nous rassurer mais des forces réactionnaires, populistes, et ce pour diverses raisons qu’il serait trop long de développer ici, sont légions et leur travail de sape est infiniment plus simple que le laborieux éveil des consciences qu’il faut néanmoins porter chaque jour sans craindre les moqueries, les réductions, la morgue, le dédain et même la haine. Il est aussi de notre responsabilité d’interpeller collectivement les appareils politiques autant qu’individuellement la société civile. Les partis au pouvoir, tant français qu’européens, sortent peu grandis de cette séquence (pour l’instant aimerait-on rajouter pour garder un brin d’espoir) qui risque de se prolonger et dont on voit mal, et particulièrement en ces périodes pré-électorales, des choix ou des décisions claires. C’est pourtant maintenant plus que jamais que nous aurions besoin d’une vision d’avenir un peu mieux dessinée et dans laquelle, dans notre pays, on s’enorgueillirait de retrouver trace de ce qui fût l’une de ses gloires et l’un de ses honneurs : la Fraternité Républicaine.

Contributeur : Thierry Relave

Conseil  @LePoingCommun pour prolonger :

Marcel David, Fraternité et révolution française, Paris, Aubier, 1987, 350p