TRIBUNE LIBRE – Un exercice façon Marc Aurèle : la pratique de la tolérance – Yoann GIVRY

Par YOANN GIVRY – OCTOBRE 2015

Répondant à l’invitation très aimable de l’Association Poing Commun, le texte qui va suivre ne part que d’une seule idée relative à la république : la diversité des conceptions qu’elle propose, qui n’est pas un obstacle politique mais un de ses attributs constitutifs. En effet, si l’idéal de la célèbre res publica suppose l’adoption populaire d’une vie bonne, autrement dit d’une discrimination entre ce qui est bon et mauvais à l’échelle du collectif, elle doit d’abord savoir gérer la multitude des points de vue[1].

Cette vérité à l’échelle commune vaut aussi pour l’individu : toute personne initiée aux joies de la réflexion politique sait qu’elle a besoin de reprendre constamment ses idées, de changer parfois de paradigme, d’ouvrir le champ du parcours intellectuel. Et, d’où qu’elle veuille approfondir ses connaissances – philosophie politique, ethnologie, sociologie, géopolitique, histoire de la fiscalité, etc. – elle sera frappée par la richesse des développements qui se présentent à elle : chaque savoir acquis devrait ainsi devenir une preuve de plus que, dans cette complexité toute naturelle, la prudence et la tolérance sont de mise.

Prôner la tolérance, la belle affaire. Tout le monde s’y accordera. Et pourtant, nous avons tellement de mal à la mettre en pratique. Elle ne peut triompher qu’avec une certaine estime de l’esprit libre, en soi comme chez l’autre, mais aussi grâce à une habitude acquise sur le long terme, façon habitus aristotélicien ou d’empereur-philosophe : refaire le même geste mental, quotidiennement, par hygiène de vie.

Compter parmi ses idéaux cette idée centrale des Lumières ne mène pas à l’arrêt de la lutte ou des débats et n’implique pas de louer une petite vie intellectuelle pour soi-même exclusivement. Mais ce qui est sûr, c’est que cette exigence de tolérance ne peut reconnaître comme légitimes les genres de partis pris trop péremptoires que l’on fait naître lorsqu’on se laisse entraîner par la passion de la cause (et je m’en accuse au premier chef), ou pire, les déferlements haineux qu’ont pu subir ces dernières années des gens comme Étienne Chouard, que l’on soit d’accord ou non avec ce qu’il propose.

Si cet exemple m’intéresse, c’est parce qu’il est symptomatique d’un phénomène hélas courant dans les milieux engagés : le réflexe de la chasse aux sorcières. Il peut suffire, comme on le voit, d’une relation qui dérange ou d’une phrase malheureuse et « l’ennemi de l’intérieur » est découvert, le fasciste démasqué, avec tous ceux qui oseraient dire que le qualificatif est peut-être un peu exagéré. Il est effrayant de voir comme la recherche de la pureté peut si vite revenir, même et peut-être surtout au sein de groupes s’auto-désignant comme progressistes : encore faudrait-il commencer par intégrer les progrès des siècles passés.

Cherchons donc ici un peu de poil à gratter depuis là où je me trouve. Mon positionnement idéologique est clairement de gauche radicale : anticapitaliste, éco-socialiste, parfois réformiste, parfois révolutionnaire, féministe, patriote sans être impérialiste, démocrate impatient de la sixième République et du revenu universel, défenseur du service public et de la répartition des richesses… Pas de quoi sauter au plafond donc. Pourtant, entre ces étiquettes communes peuvent se glisser énormément de nuances, parfois intolérables aux yeux d’une doxa constituée assez mystérieusement : depuis trois ans que je prône la sortie de l’Union Européenne, combien de fois ai-je été dénoncé comme un apprenti sorcier rouge-brun marchant au bord du précipice, prêt à me ruer au FN d’un instant à l’autre ! Depuis, l’idée est devenue à la mode (d’être pour la sortie de l’UE, pas les rouge-bruns… Ah si, aussi). Autre exemple personnel cité ad hoc : recevoir les paroles violentes de certains (et heureusement minoritaires) collectifs féministes ne tolérant pas qu’on ne soit pas sûr de la solution à adopter vis-à-vis de la prostitution (j’ai appris à ce moment-là, non sans surprise je l’avoue, ma condition de phallocrate violeur émérite). Beaucoup pourraient témoigner de ce genre de difficultés dogmatiques. Je ne résiste pas à un dernier exemple : l’anticléricalisme bas-de-plafond qui est la norme historique de la gauche française depuis sa création, étalant fièrement des stocks entiers d’un athéisme dont la pensée spirituelle n’a pas dépassé le seuil de la dénonciation des croisades et la peur de mourir comme ultime justification scientifique[2].

Chaque individu – et donc chaque pensée – connaît ses limites et ses contradictions ; voilà un beau truisme. Il faut pourtant le prendre à la lettre, et en faire une preuve de la nécessité de la tolérance. Pensons au très bel ouvrage de Didier Eribon, Retour à Reims, dans lequel le sociologue décrit admirablement la manière de voir de ses parents dans les années 1960/70, ouvriers français encartés au Parti Communiste, mais également reproducteurs d’un racisme crasseux, comme il était d’usage à cette époque. « Deux niveaux de conscience », précise Eribon : les « ouvriers » et les « bourgeois », mais également les « Français » et les « immigrés ». De quoi comprendre un peu mieux comment « la captation par l’extrême droite de l’ancien électorat communiste fut rendue possible ou facilitée par le racisme profond qui constituait l’une des caractéristiques dominantes des milieux ouvriers et populaire blancs »[3].

Nous aurions assurément tort de juger ces contradictions majeures avec mépris : à mon sens, le cas du végétarisme nous prouve – si besoin est – que la tache aveugle de nos pensées, personnelles et collectives, se déplace bien plus qu’elle ne s’efface. Le végétarisme en France, chez les militants de gauche, de nos jours ? Une vaste cause perdue[4]. Et pourtant tous se déclarent écologistes ! Écoutons le spécialiste Renan Larue :

La production de viande, de lait et d’œufs est l’activité humaine utilisant la plus grande superficie des terres émergées et libres de glace. Plus d’un quart de celles-ci est consacré au pâturage et un tiers des terres arables est destiné à la production fourragère. « Au total, l’élevage occupe 70 % de l’ensemble des terrains agricoles et 30 % de la surface de la planète », alors que 925 millions de personnes dans le monde souffrent de la faim et pourraient être nourries par ces protéines végétales qu’on destine aux animaux de boucherie. […] L’élevage ne provoque pas seulement un immense gaspillage de protéines. Il entraîne aussi, par le biais de la production de fourrage, une diminution des ressources en eau disponibles et dégrade gravement la vie des sols en raison des épandages d’insecticides, de fongicides et de lisier. La fabrication du cuir, qui est indirectement liée à l’élevage, est également la cause de la pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques. Les tanneurs utilisent des sels d’ammonium acides, des fongicides, des solvants et des sels de chrome qui représentent « une forte menace environnementale pour les ressources en eau en l’absence de traitement des eaux usées » – comme c’est souvent le cas dans les pays en développement. La FAO établit enfin un lien entre le réchauffement climatique et la consommation de produits d’origine animale. L’élevage est l’activité humaine qui contribue le plus à modifier le climat de la planète puisqu’elle est responsable de 18 % des émissions de gaz à effet de serre, c’est-à-dire plus que la part imputable au secteur des transports. L’élevage ne contribue qu’à 9 % des émissions totales de dioxyde de carbone, mais à 37 % des émissions de méthane et 65 % de celles d’hémioxyde d’azote[5].

Si cette réflexion est déjà intégrée aux autres que vous soutenez, je vous propose un autre sujet potentiellement clivant entre nous : peut-être êtes-vous d’accord pour concevoir le sport comme quelque chose qui porte des « valeurs », ciment du « vivre-ensemble », même si les matchs réguliers nous rappellent furieusement l’adage panem et circences, et que « des millions d’euros pour courir après un ballon c’est ridicule alors que la dame pipi est au SMIC ». Pourtant, le sport, cette invention anglaise du XIXe siècle, est intrinsèquement créateur de compétition et d’escalade de souffrance, et peut-être que détruire le capitalisme, c’est aussi détruire le sport. C’est en tout cas la thèse de cette conférence.

Pourquoi aborder ces sujets ? Pour montrer que la réflexion est toujours à reprendre. Une proximité idéologique, comme on le voit, ne protège d’aucune dissension : pensez-vous au débat sur le voile et la laïcité ? sur la nature humaine ? sur le rôle du pragmatisme ? l’existence d’une armée ? De quoi transformer en mutinerie toute soirée amicale.

Mais il serait trop facile pour moi de ne présenter que les désaccords de mon cheminement intellectuel avec certaines positions dominantes : on pourrait me suspecter à raison de vouloir tenir le bon rôle. C’est pourquoi mon dernier exemple vous présentera une perplexité personnelle très récente. Lisant la magnifique nouvelle édition de Retournez les fusils ! de Jean Ziegler, je savourais notre communauté de pensée, et, bien que j’apprisse beaucoup de choses factuelles (notamment sur l’histoire des luttes africaines), je confesse mon plaisir d’avoir lu un homme avec lequel j’étais d’emblée d’accord sur le fond. Et puis, en tournant une page, j’en découvre une autre s’attaquant à une des vaches sacrées de la tradition de gauche : le Service public et l’Administration.

« Marx décèle très tôt un phénomène dont l’importance s’impose aujourd’hui : la bureaucratisation du pouvoir, la pléthore du personnel d’État, le parasitisme du fonctionnariat. Marx : « En France, […] le pouvoir exécutif dispose d’une armée de fonctionnaires de plus d’un demi-million de personnes, il tient, par conséquent, sous sa dépendance la plus absolue une quantité énorme d’intérêts et d’existences ? ; […] l’État enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile […] ; ce corps parasite, grâce à la centralisation la plus extraordinaire, acquiert une omniprésence. » Dans les États industriels modernes, une bureaucratie tentaculaire, parfois parasitaire, pratiquement toujours incontrôlable, confisque la majeure partie des ressources de la communauté. Elle fonctionne, se reproduit et grandit sans cesse selon ses lois propres. Devant elle, le citoyen devient un sujet harcelé. Dans la petite république que j’habite – la République et canton de Genève –, on compte aujourd’hui 470 512 habitants répartis sur un territoire de 282 km2. En 2014, le budget de cet État atteint le niveau astronomique de 7,9 milliards de francs suisses (environ 6,47 milliards d’euros). Or ce petit État emploie, pour sa propre administration et celle de ses régies publiques (transports, aéroport, hôpitaux, eau, énergies, etc.), plus de 36 000 fonctionnaires qui absorbent plus de la moitié de toutes les ressources. Dans certains secteurs, ce fonctionnariat largement parasitaire mène, malgré l’opposition ouverte de la population, une activité en grande partie néfaste : par exemple, il détruit systématiquement l’aspect des places, rues et ruelles du canton, transforme en déserts de béton les carrefours urbains, élargit aux dimensions de quasi-boulevards « autoroutiers » les rues des villages et borde de hautes arêtes de ciment les routes de campagne. Max Horkheimer regarde la « suradministration » comme le fléau principal des États démocratiques contemporains. La République de Genève en est un vivant exemple.

De quoi me faire réfléchir et complexifier mes positions. Peut-être en va-t-il de même pour vous, que vous soyez de tradition jacobine aussi ou non. Je sais simplement que ça ne sera pas la première fois que j’évoluerai grâce à des points de vue opposés, et certainement pas la dernière. Cet extrait me fait également penser à un auteur que l’on vient tout juste de me faire découvrir : Gaspard Koening, à la fois patron d’un think tank libéral et ancienne plume de Christine Lagarde, tout en se définissant comme « Jacobin libéral » et « en faveur du revenu universel et de la restructuration de la dette française ». Voilà qui promet d’être intéressant.

Cette référence est une transition parfaite pour achever cet article étrange en citant un adversaire – et pas n’importe lequel – et d’une certaine façon lui rendre hommage :

Reconnaître que chaque personne a sa propre échelle de valeurs, que nous sommes tenus de respecter même si nous ne les approuvons pas, c’est reconnaître le vrai contenu du concept de personnalité des individus. La façon dont nous jaugerons une autre personne dépend nécessairement des valeurs auxquelles elle s’attache ; mais croire à la liberté implique que nous ne nous considérions pas comme les juges en dernier ressort des valeurs des autres, que nous ne nous sentions pas autorisés à les empêcher de poursuivre des fins que nous désapprouvons aussi longtemps qu’ils n’empiètent pas sur la sphère privée d’autres individus[6].

Il faut le dire : mieux vaut être entouré de personnes partageant cette valeur, au prix d’une opposition totale et irrémédiable sur toutes les idées, que de ceux vers qui nous nous tournons spontanément par accointance idéologique, et n’ont pas toujours, hélas, la même hauteur.[7]

Yoann GIVRY

[1] On pensera à cette remarque de Paul Ricœur concernant la démocratie : « La démocratie n’est pas un régime politique sans conflits, mais un régime dans lequel les conflits sont ouverts et négociables selon des règles d’arbitrage connues. Dans une société de plus en plus complexe, les conflits ne diminueront pas en nombre et en gravité, mais se multiplieront et s’approfondiront. » (Soi-même comme un autre)

[2] C’est également un athée qui rédige ce texte, puisqu’il faut préciser : ce statut n’enlève rien, il me semble, à l’exigence spirituelle.

[3] Didier Eribon, Retour à Reims, III, 2, Flammarion, 2010.

[4] Mais la prise de conscience collective est très rapide, j’en suis étonné année après année.

[5] Renan Larue, Le végétarisme et ses ennemis, PUF, 2015.

[6] Friedrich Hayek, La constitution de la liberté, « responsabilité et liberté ».

[7] Qu’on ne me prenne pas pour un défenseur de l’Autrichien : de nombreuses pages passionnantes du Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, de Serge Audier (2012), tendent à montrer que de sa parole aux gestes il pouvait y avoir de grands écarts… (J’en profite pour recommander cet excellent livre).