TRIBUNE LIBRE – Liberté, Egalité … Sobrieté ? L’équation écosocialiste – Flandin

Par Flandin – 6 Septembre 2015

La République a permis d’asseoir trois principes fondateurs, portés par l’esprit des Lumières. La liberté des individus, face au despotisme et aux totalitarismes. L’égalité de droit des citoyens, face à des statuts différenciés et injustes. Et la fraternité, nécessaire solidarité entre les concitoyens.

La fraternité chahutée

Aujourd’hui, la liberté et l’égalité vont quasiment de soi dans notre République. Bien sûr, il conviendra toujours de défendre ces principes, tantôt face un projet de loi jugé liberticide, tantôt pour dénoncer une minorité discriminée. Mais sur le fond, les deux notions font consensus.

Nous ne pouvons en dire autant de la fraternité. Contrairement à la République institutionnelle (liberté et égalité), la République sociale (fraternité) n’a jamais fait l’unanimité. La fraternité, ou solidarité, a été l’objet de luttes historiques, entre droite et gauche, entre patronat et employés, chahutée d’acquis sociaux en régressions libérales. A quelle hauteur faut-il aider son prochain ? Doit-on favoriser des systèmes sociaux onéreux : retraites, sécurité sociale, chômage ?

Le mythe du Progrès

Le socialisme s’est toujours employé à défendre cette fraternité. Depuis les Lumières, le socialisme a porté à bout de bras le mythe du Progrès : le progrès technique allant de paire avec le progrès social. De la révolution industrielle à la révolution numérique, en passant par les Trente Glorieuses, le principe était le suivant : la production, toujours plus importante, permettrait progressivement une plus juste redistribution des richesses en direction des plus modestes.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Les inégalités structurelles entre riches et pauvres n’ont pas été résorbées. La lutte des classes continue sous d’autres formes (ou sous d’autres mots). Il est toujours question de produire plus pour redistribuer, à la marge, les fruits de la croissance. Las, deux siècles se sont ainsi écoulés : la France compte toujours 13% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté.

L’équation socialiste mise à mal

Et pourtant, ils sont toujours aussi nombreux à entonner aveuglément à gauche qu’il faut « relancer la croissance », sans tenir compte des enseignements de l’histoire. Ce prêche économiciste aurait pu encore durer des décennies durant.

Heureusement, un nouvel élément est venu éclairer la vaine équation des socialistes. Il s’agit de l’écologie. Le Club de Rome publie en 1972 son fameux rapport sur « les limites de la croissance » : dans un monde fini, il ne peut y avoir de croissance infinie. Depuis la révolution industrielle, notre logique de production effrénée a occasionné des dégâts environnementaux irréversibles pour notre planète. En un demi-siècle seulement, les pays développés ont triplé leur consommation de ressources naturelles, qui n’avait presque pas évolué durant les 200 000 ans d’histoire de l’humanité.

L’environnement, notre Res Publica

Tout républicain intégrera aisément que la planète est notre « chose publique », qu’elle conditionne la vie des êtres humains, et que la préserver est une impérieuse nécessité. Dès lors, il n’est pas acceptable que l’humanité consomme aujourd’hui, chaque année, l’équivalent de 1,4 planète, c’est-à-dire qu’elle puise continuellement dans un stock de ressources naturelles qui ne se renouvèlera jamais. Adieu climat, ressources fossiles, biodiversité. Et demain, adieu République, société, humanité.

Le « jour du dépassement », calculé par les scientifiques, devrait nous alarmer : c’est à partir de 1986 que nos excès ont fini par dépasser les limites environnementales. En 1986, nous consommions en 365 jours, à l’échelle mondiale, l’ensemble des ressources produites par la terre, sans puiser dans ses stocks. Le jour du dépassement était alors fixé, de manière imagée, au 31 décembre.

Que dire depuis ? Notre consommation effrénée, au service de la croissance, n’a cessé de s’amplifier. En 1990, le jour du dépassement est passé brutalement au 7 décembre. En 1995, au 21 novembre. En 2000, au 1er novembre. En 2005, au 20 octobre. En 2010, au 21 août. En 2015, au 13 août. Nous vivons à crédits depuis une trentaine d’année et notre faillite semble désormais inexorable.

L’impasse de la croissance verte

Les apôtres du développement durable, de la croissance verte, de la transition écologique, et maintenant de l’économie circulaire, ont permis d’accréditer momentanément l’idée que la croissance pouvait être respectueuse de l’environnement.

« L’effet rebond », pointé par les analystes, démontre pourtant l’inverse. Nous n’avons jamais produit de technologies aussi « propres » mais, paradoxalement, nous n’avons jamais autant dégradé notre environnement. Plus notre technologie est poussée, plus nous la produisons, plus nous allons loin et accélérons. Et ce fantasme de l’illimité, du droit forcené à l’hédonisme, porté par la logique individualiste libérale, plonge l’humanité dans une impasse environnementale.

La sobriété contre la fraternité ?

Dès lors, faut-il sacrifier la fraternité, l’idée de progrès social, à la sobriété, pour préserver notre environnement ? C’est cet énorme contre-sens idéologique que nous servent, depuis quelques décennies, les socialistes les plus convaincus. Bousculés dans leur logique keynésienne, où seule la croissance peut permettre la redistribution de richesses, ils plaident aveuglément pour « la relance du pouvoir d’achat », où la consommation aveugle devient la vache sacrée de l’opinion publique.

C’est ici que nous devons changer de paradigme. Et au contraire démontrer que c’est en plaidant pour la sobriété que nous pourrions enfin donner corps au troisième élément du triptyque républicain. Le principe est très simple : après deux siècles de productivisme intense, les inégalités structurelles n’ont pas été résorbées. En d’autres mots, malgré une production de richesses toujours plus élevée, nous n’avons jamais suffisamment su (ou voulu) redistribuer ces dernières.

La sobriété au service de la fraternité

Si nous considérons maintenant que, au regard de notre empreinte écologique mondiale, nous ne pouvons plus produire de richesses supplémentaires, et qu’il nous faudrait même décroitre momentanément pour retrouver un seuil acceptable, c’est désormais sur le seul levier de la redistribution que les socialistes devraient désormais agir, et plus sur la production de richesses.

Nous devrions donc redistribuer les richesses de manière beaucoup plus conséquente, toute chose étant égale par ailleurs. Grâce à cette obligation de sobriété, les socialistes se verraient donc obligés de mettre en œuvre une redistribution au présent (faute de perspective de croissance), et non plus une redistribution conjuguée au futur, basée sur d’hypothétiques richesses supplémentaires.

L’équation écosocialiste : une redistribution sans croissance

Dès lors, une révolution écosocialiste s’opérerait. Et nous verrions quels seraient les socialistes effectivement prêts à redistribuer les (leurs ?) richesses, c’est-à-dire à remettre en question le niveau de vie des classes aisées (et des classes moyennes), ainsi que des patrimoines les plus indécents.

Alors que le système inégalitaire tenait jusqu’à présent sur le mythe de l’ascenseur social, de l’égalité des chances, du mérite républicain, les honteuses inégalités structurelles (qui n’étaient pourtant plus plus à démontrer) seraient enfin mises à mal par une redistribution effective des richesses.

Création d’un véritable impôt sur le capital, progressivité plus forte de l’impôt sur le revenu, hausse notoire des droits de succession, TVA indexée sur l’utilité sociale des produits… Les ajustements structurels permettraient davantage de fraternité, dans un contexte de sobriété général.

L’écologie aura été, in fine, au service de la lutte sociale, de la redistribution des richesses, permettant de faire bouger les lignes que deux siècles de socialisme n’avaient pu modifier jusqu’alors.

L’équation écosocialiste : une visée internationaliste

Si notre République serait ainsi beaucoup plus juste et fraternelle, l’équation écosocialiste ne pourrait s’en tenir au seul cadre national.

En effet, si l’empreinte écologique mondiale est aujourd’hui de 1,4 planète, les pays riches accusent des responsabilités beaucoup plus importantes avec une empreinte écologique de 4,3 planètes pour les Etats-Unis, ou de 2,5 planètes pour la France. A contrario, le Brésil a par exemple une empreinte écologique qui reste encore raisonnée de 0,9 planète.

Au final, 86% des ressources naturelles mondiales sont consommées par les 20% les plus riches de la planète. A l’inverse, 1% des ressources naturelles mondiales sont consommées par les 20% les plus pauvres. Ce constat est inadmissible au regard des valeurs de fraternité défendues par la République.

Les socialistes devraient donc défendre un principe de sobriété dans tous les pays riches, qui permettrait de redistribuer plus justement les ressources aux populations défavorisées. Cela impliquerait de changer nos modes de vie, nos valeurs, en posant de nouveaux principes.

Décoloniser notre imaginaire

Sortir du carcan idéologique de la croissance ne sera pas chose aisée. Il faudra décoloniser notre imaginaire et faire vivre une sobriété heureuse. Relocaliser l’économie et développer l’autosuffisance alimentaire. Diminuer le temps de travail pour se réapproprier du temps libre. Privilégier l’être sur l’avoir selon l’adage : « plus de liens, moins de biens ». Ralentir son mode de vie, en questionnant l’accélération numérique comme l’abolition des distances. Favoriser la créativité et l’artisanat face à la standardisation industrielle. Interroger la course au pouvoir d’achat et privilégier la satisfaction des besoins élémentaires. Encourager la gratuité du service public, patrimoine de ceux qui n’en ont pas.

Le combat écologique des objecteurs de croissance rejoint pleinement le combat social. La sobriété peut devenir, demain, le levier de réflexion philosophique et politique pour faire vivre (enfin !) le principe de fraternité. Ou comment l’équation écologique servira l’équation sociale.