TRIBUNE LIBRE – Pour redonner sens à la République : sortir et restructurer le cadre – Jonas Sallembien

Par JONAS SALLEMBIEN – OCTOBRE 2015

« Nous ne voyons pas les choses mêmes ; nous nous bornons, le plus souvent, à lire les étiquettes collées sur elles.[1] »

Cette phrase expose, me semble-t-il, le berceau du Poing Commun et explique, assurément, ce qui m’a fait m’y engager. Le langage est en effet un système de signes par lequel il nous est possible de nommer les choses. Cependant, chaque mot, censé idéalement s’accorder avec l’objet qu’il désigne, est parfois vicié en étiquette qui, à défaut de pouvoir refléter la diversité des phénomènes, annihile leur singularité pour n’en retenir que les aspects communs. Cet éloignement abyssal entre les mots et les choses, creusé par la modernité qui, par une simplification constante du monde n’en perçoit plus la richesse, rend inapte les premiers à exprimer adéquatement la réalité des secondes.

C’est de cette conjoncture que la République est victime, dans le sens où son concept est antinomique à ce qu’il qualifie. Il y a deux conséquences à cela. La première est que, par sa signification devenue creuse, elle est altérée en une chose commune, alors que c’est ce qu’elle devait initialement désigner. La République est convoitée par tous, chacun s’en revendique, y compris et surtout ceux qui, dans leur métier, la dilapident bassement au quotidien. La seconde est qu’il devient de plus en plus difficile, dans ce contexte délétère, de la définir, car pour le faire, seules deux propositions s’offrent à nous. Soit on tente d’en saisir, généalogiquement, le sens historique, pour le paraphraser dans l’épistémé moderne et occidentale, quitte à sombrer dans un geste réactionnaire. Soit on réalise à l’identique ce travail, mais dans l’optique, cette fois-ci, d’en réactualiser le contenu pour le fédérer aux problématiques contemporaines. C’est donc dans cette entreprise inédite, qu’incarne à mon sens le Poing Commun, que se situent mes attentes.

Néanmoins, il m’apparait que cet édifice ne pourra se réaliser qu’à la condition de renoncer à vouloir faire converger, consensuellement donc, la multiplicité des idées politiques autour d’un idéal de République. Aspirer à rassembler une masse hétérogène en prétendant s’inscrire au-delà de son caractère profondément bigarré est une manœuvre particulièrement périlleuse. Et ce, parce qu’une telle démarche reste subordonnée à un certain cadre néolibéral, tel que le définit Frédéric Lordon[2], dans lequel s’inscrivent, à quelques exceptions près, tous les corps politiques actuels. C’est pourquoi le projet ambitieux qui consiste à redonner du sens à la République doit se faire dans un mouvement systématique de sortie et de restructuration du cadre, lequel pouvant également servir de critère pour redéfinir, contre l’usage inepte qui en est fait, les catégories de gauche et de droite — la droite n’ayant pour autre projet que de se complaire dans la constance du cadre sans aucune prétention à le modifier dans ses éléments les plus fondamentaux ; et la gauche de s’y soustraire.

Jonas Sallembien – Professeur de philosophie.

[1] BERGSON Henri, Le Rire. Essai sur la signification du comique (1900), Paris, Presses Universitaires de France, 1981, p. 117-118.

[2] LORDON Frédéric, « Le balai comme la moindre des choses », in Le Monde Diplomatique, 12 avril 2013. [en ligne]. http://blog.mondediplo.net/2013-04-12-Le-balai-comme-la-moindre-des-choses#nh2