Pour l’espoir !

Par Hugo Pinatel – 28 Juillet 2015 

C’est un projet qui aurait exaspéré Malherbe. Créer une association, se réunir, publier des contributions, organiser des conférences, etc. pour définir le sens d’un mot, d’un simple mot – ou plutôt : pour en délinéer l’idée, à la manière des aborigènes autour d’un totem, quand la danse participe à la transmission de la connaissance : le « tyran des syllabes » aurait blêmi. Chaque mot a sa signification exacte, fermez le ban, eut-il asséné. La langue française, depuis le XVIIe siècle, ambitionne d’être la plus éloquente, la plus pure ou la moins susceptible de controverses. De Vaugelas à Camus (« [Il faut] s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel. »), nombreux furent les grammairiens, auteurs et connaisseurs de la langue qui ciselèrent les noms, adjectifs, verbes, adverbes et procédés utilisés par nous. Au point que le français est aujourd’hui honoré, de par le monde, du titre d’idiome de la raison. A la question « Pourquoi écrivez-vous en français ? », Senghor répondait dans Ethiopiques : « Parce que nous sommes des métis culturels. Parce que si nous sentons en nègre, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, la langue de la civilisation de l’universel. » Universalité qui est ici celle du sens, de la faculté à comprendre non seulement l’autre, mais l’essence des choses.

Or – et tel serait ici le tourment de Malherbe – il est un mot central, connu de tous, célébré ou rejeté, objet de livres, de chansons et d’articles, qui résiste depuis des siècles à cet effort de fixation. Ce terme sans définition unique, ce nom sans visage, c’est celui de république. On épargnera au lecteur les truismes (« la République est un régime politique… ») et les banalités autour de l’étymologie. Au plus remarquera-t-on les variantes et les flottements que l’histoire lui fournit comme significations : elle est tour à tour l’« Estat gouverné par plusieurs » (première édition du dictionnaire de l’Académie française, 1694), synonyme d’esprit « mutin », de « séditieux » sous sa forme adjectivée (idem), une « maison où il y a un grand nombre de ménages » (quatrième édition du dictionnaire de l’Académie française, 1762) et – enfin – la « chose publique » (sixième édition du dictionnaire de l’Académie française, 1832). Cette lâcheté de sens, d’ailleurs, apposa parfois le mot au papier des rois avant qu’il ne prenne, grâce à Rousseau, son sens démocratique et moderne.

Qu’on l’écrive explicitement – et de façon provocante – afin de révéler la diversité des positions ou, pour mieux dire, celle des inclinations qui composent l’association : de notre point de vue, la République n’est pas la France, et ne pourra jamais se subroger à elle. Mieux : en situation de désastre militaire ou d’effondrement national, s’il fallait invoquer l’un des deux termes, nous choisirions le second. Nous choisirions la France, comme l’amour qui portait les enfants du maquis lorsqu’ils s’unirent dans le sacrifice, était celui du pays – en deçà des appartenances partisanes. Un idéal politique, selon nous, même généreux, n’exprime pas la complexité du rapport à la nation, l’imbrication d’éléments physiques et spirituels dans l’attachement porté à cette dernière. Nous sommes républicains en vertu d’une éducation, d’une réflexion intellectuelle qui nous amène à espérer une organisation sociale dans laquelle l’intérêt général prime – et se délibère collectivement. Soit : nous sommes républicains par un effort de l’intelligence. Mais nous sommes français de façon plus charnelle, et cette affiliation n’est pas d’abord vécue consciemment. La France est notre matrice, le foyer pelvien de tous nos rêves, souvenirs et idées. Elle s’offre à nos sens, par ses odeurs, ses paysages, sa rumeur, sa matière. Son sol.

Une telle conception fait naturellement débat, et est rejetée par ceux qui confondent – au sens de mêler – la république et la nation. Les implications de cette divergence conceptuelle sont nombreuses et polémiques. Elles seront probablement discutées. De quand date la France ? Quelle est l’identité française ? Etc. Osons livrer maintenant nos réponses. La France, malgré notre admiration pour cette période d’« audace prométhéenne » (Alphonse Dupront), ne jaillit pas, telle Minerve, de 1789. Elle éclot péniblement de l’effondrement de la Gaule romaine et traverse deux mille ans de luttes intestines, de dépècements, de guerres civiles, de conquêtes et d’invasions – grâce à la vigilance des rois et de leurs soutiens. Humanum paucis vivit genus. Artistes, penseurs, scientifiques, stratèges et ingénieurs convoient dans cette procession des siècles, et la civilisation française nous parvient comme l’un des plus beaux legs de l’esprit humain. Notre tâche, avant même de l’enrichir, est de perpétuer cet héritage. L’identité française doit aujourd’hui être préservée comme épigone de la philosophie grecque, de la civilité romaine et de la culture chrétienne – protectrice de ses terroirs, de sa langue, de ses mœurs et de ses traditions.

Résister, c’est toujours faire obstacle à une force, ne pas s’altérer sous l’effet d’une influence extérieure. C’est protéger les permanences. Nous sommes heureux du renforcement des thèmes souverainistes auquel on assiste à gauche depuis quelques années – en particulier parmi la jeunesse, et du réinvestissement de l’idée de nation au sein de la société. Nous sommes pressés de cette évolution, car le délitement du pays est devenu dramatique. Si nous roulons toujours vers l’abîme, l’esprit public s’éveille lentement. Mais, derrière ces mots de souveraineté, de nation, d’identité ou d’assimilation – qui résonnent favorablement à nos oreilles – sourde une autre menace : la possibilité d’un recul de la solidarité, d’un abandon des ambitions collectives.

Un sondage publié en janvier 2013 par l’institut CSA, pour l’UNIOPSS et la MACIF, jaugeait cette inquiétante évolution de la manière suivante : parmi les valeurs considérées comme essentielles par les Français, celle de solidarité serait de moins en moins évoquée (20 %, -8 points). De même, le principe de contribution de toute la population, organisée par les pouvoirs publics, à la solidarité – qui est le fondement de l’État social – flanchait devant la proportion croissante de ceux qui optent pour une contribution individuelle laissée à l’initiative de chacun (46 % des sondés contre 42 %). L’évocation de cette enquête commande bien sûr de faire les réflexions suivantes : 1) il ne s’agit là que d’un sondage, et il est salutaire, par souci de salubrité intellectuelle, de douter de sa véracité ; 2) les conclusions de l’enquête témoignaient, plutôt que d’un repli sur soi et d’un égoïsme exacerbé, de l’inquiétude et de la précarité croissante de nos compatriotes. Le recours à l’entraide, en situation difficile, remplaçait ainsi la protection sociale, dans l’esprit des sondés, à l’évocation de l’idée de solidarité (61 % contre 32 %).

Mais, que l’indifférence progresse ou non, et quelque soit le degré d’atomisation de la société, l’expérience parle d’elle-même : nous ne savons plus nous parler, nous comprendre. Notre pays, qui comptait deux cent mille cafés en 1960, s’estropie chaque année de six mille de ses comptoirs. La famille est moins fréquentée, les amis sont moins souvent reçus, et nombre de nos aînés souffrent de l’isolement. Paradoxalement, comme si la densité urbaine avait un effet anémiant sur le lien social, l’isolement est aggravé dans les villes. Une étude de la fondation de France datant de 2010, révélait qu’un Français sur dix souffrait de grande solitude. Aucune ambition collective, enfin, n’anime plus notre nation, elle qui fut le fer de lance du monde moderne. Ce fut la France qui proclama l’égalité des hommes en droits et l’abolition des privilèges. Ce fut elle qui proposa le premier système d’instruction publique et interdit le travail des enfants. Ce fut elle qui décréta pour la première fois l’abolition de l’esclavage et pratiqua pour la première fois le suffrage universel. Ce fut elle qui introduisit l’impôt sur le revenu, inventa les congés payés, porta la limitation du temps de travail et le projet d’impôt sur la fortune. Ce fut elle, enfin, qui édifia le plus audacieux système de sécurité sociale de tous les pays développés – dont le canevas, projeté et adopté par l’ensemble des forces du Conseil national de la Résistance, le 15 mars 1944, portait le titre eschatologique des Jours heureux. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Nous l’avons dit : nous aimons la France. Nous le disons : elle est plus belle encore dans ses parures républicaines, lorsque ses souvenirs et ses rêves servent l’idéal d’émancipation humaine. A Barrès, qui l’accusait de ne pas respecter le passé, Jaurès eut un jour cette réponse sublime : « Oui, nous avons, nous aussi, le culte du passé. Ce n’est pas en vain que tous les foyers des générations humaines ont flambé, ont rayonné ; mais c’est nous, parce que nous marchons, parce que nous luttons pour un idéal nouveau, c’est nous qui sommes les vrais héritiers du foyer des aïeux ; nous en avons pris la flamme, vous n’en avez gardé que la cendre. »

Nous sommes certes trop attachés à la figure de l’offensé pour ne pas saluer le Roman de l’énergie nationale. Et si nous regrettons tout autant Barrès que Jaurès, à la manière du Janus bifron évoqué par Georges Tronquart – le premier nostalgique, l’autre résolument tourné vers l’avenir – c’est à nos contemporains que nous nous adressons. Depuis deux siècles que l’homme s’interroge sur les formes de l’existence collective, après ce grand brassage des théories libérales, communistes, anarchistes, totalitaires ou libertaires et suite – enfin – à la chute du mur de Berlin et de la dernière tentative de sortie du capitalisme, l’imagination fatigue. L’esprit est désemparé, spectateur et victime de l’« incontrôlable évanouissement du sens » et de la « proscription systématique des alternatives » qu’évoque Lucien Sève. Le TINA lui bat les tempes, mais l’ornière est factice. Sachons puiser dans l’histoire, la culture, le patrimoine de la France l’inspiration de nouvelles utopies. Réactivons les ambitions collectives.

Du défi écologique à la raréfaction du travail nécessaire, en passant par la limitation des revenus financiers, la socialisation du crédit, la sanctuarisation des « biens communs », la mutualisation du service de l’information, la réindustrialisation, le rétablissement du service militaire, l’élargissement de la démocratie participative – la défense des coopératives ! – voire même (?) l’instauration d’un revenu universel : les chantiers sont nombreux. Certes, il n’y aura pas de « lendemains qui chantent », de « grande lueur » ou de « temps des cerises ». Oui, les matins d’hivers seront toujours aussi mordants, le travail aussi nécessaire, la politique portée aux abords des faux-coups et la vie jalonnée de malheurs. Non, l’espoir de transformation sociale ne sera pas la recette du bonheur. Mais du moins, nous aurons progressé dans le sens d’une existence plus généreuse et intelligible.

N’en déplaise à Malherbe, le nom de république sera encore longtemps objet de controverses et de métamorphoses. Pendant longtemps encore, les formes de cette cité idéale, exhumée par la France du gouffre de l’Antiquité, seront débattues, transformées, repoussées. Le Poing commun, parmi les autres cercles, associations, sites et journaux du pays, participera peut-être de cette vitalité. C’est ce que nous en attendons. A qui attend patiemment l’ébrouement de l’histoire, résonnera positivement ce mot de Karl Marx à Arnold Ruge, daté de 1843 :

« Vous ne direz pas que je me fais une trop haute idée du temps présent, et si malgré tout je ne désespère pas de lui, c’est que sa situation désespérée est précisément ce qui m’emplit d’espoir. »

Hugo Pinatel